Le terrible témoignage de Mgr Viganò sur le cardinal McCarrick et son entourage

21 Septembre, 2018
Par fsspx.news
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Mgr Carlo Maria Viganò.

Le 26 août 2018, un « témoignage » de 11 pages paraissait dans le quotidien italien La Verità. Il était publié dans la sphère anglophone par le National Catholic Register, Life Site News et sur le réseau Ewtn. Dans la zone hispanophone, il était diffusé par Infovaticana, dans la zone francophone par L’Homme nouveau, sous le titre « Pour libérer l’Eglise du marais fétide dans lequel elle s’enfonce ». Ce document qui avait été remis au préalable par son auteur, Mgr Carlo Maria Viganò, aux journalistes italiens Marco Tosatti et Aldo Maria Valli, dénonçait les protections romaines dont a bénéficié le cardinal américain Theodore McCarrick, prédateur homosexuel, contraint de démissionner du collège cardinalice fin juin.

Un témoignage dramatique

Voici l’essentiel du témoignage de Mgr Viganò, ancien nonce apostolique aux Etats-Unis, en poste de 2011 à 2016 : 

« Maintenant que la corruption a atteint le sommet de la hiérarchie de l’Eglise, ma conscience m’oblige à révéler ces vérités dont, en relation avec le triste cas de l’archevêque émérite de Washington Theodore McCarrick, j’ai pris conscience dans le cadre des charges qui m’ont été confiées ».

Mgr Viganò explique que deux nonces aux Etats-Unis, en poste avant lui, tous deux décédés prématurément, à savoir Mgr Gabriel Montalvo (de 1998 à 2005) et Mgr Pietro Sambi (de 2005 à 2011), « n’ont pas manqué d’informer immédiatement le Saint-Siège dès qu’ils ont entendu parler de la conduite gravement immorale de l’archevêque McCarrick envers des séminaristes et des prêtres. » Mais personne à Rome n’a réagi.

C’est par le cardinal Giovanni Battista Re, alors préfet de la Congrégation pour les évêques, que Mgr Viganò apprend que le pape Benoît XVI, ayant eu connaissance de l’inconduite scandaleuse du cardinal McCarrick, lui a ordonné de quitter le séminaire où il résidait et lui a interdit de célébrer en public, de participer à des réunions, de donner des conférences et de voyager, avec l’obligation de se consacrer à une vie de prière et de pénitence.

Une question se pose : comment McCarrick est-il devenu ce qu’il est devenu : archevêque de Washington, et cardinal, après avoir été évêque de Metuchen (New Jersey) et archevêque de Newark (New Jersey), puisque son comportement était aussi gravement peccamineux ?

Des soutiens haut placés

Mgr Viganò attribue la responsabilité de la carrière de McCarrick au cardinal Angelo Sodano, secrétaire d’Etat de 1991 à 2006 et au cardinal Tarcisio Bertone, son successeur. Mais il met en cause également le secrétaire d’Etat actuel, le cardinal Pietro Parolin. Alors qu’il est évident que McCarrick n’obéit pas aux ordres de Benoît XVI et voyage dans le monde entier, Mgr Viganò écrit au cardinal Parolin pour lui demander si les sanctions sont toujours en vigueur, mais sa question reste sans réponse. D’autres qui savaient certainement, sont restés silencieux, écrit Mgr Viganò qui cite le cardinal William Levada, le cardinal Leonardo Sandri, Mgr Giovanni Angelo Becciu (aujourd’hui cardinal), les cardinaux Giovanni Lajolo et Dominique Mamberti. 

Mgr Viganò précise : « En ce qui concerne la curie romaine, je vais m’arrêter ici pour le moment, même si les noms d’autres prélats du Vatican sont bien connus, y compris très proches du pape François, tels que le cardinal Francesco Coccopalmerio et l’archevêque Vincenzo Paglia, qui appartiennent au courant homosexuel en faveur de la subversion de la doctrine catholique sur l’homosexualité, un courant déjà dénoncé en 1986 par le cardinal Joseph Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, dans sa Lettre aux évêques de l’Eglise catholique sur la pastorale des personnes homosexuelles. Les cardinaux Edwin Frederick O’Brien et Renato Raffaele Martino appartiennent également au même courant, mais avec une idéologie différente ».

Aux Etats-Unis aussi, tout le monde savait, à commencer par le cardinal Donald Wuerl, successeur de McCarrick à Washington, mais personne n’a élevé la voix. Et aujourd’hui, les déclarations du cardinal, selon lesquelles il ne savait rien, « sont absolument risibles », aux yeux de Mgr Viganò. Quant au cardinal Kevin Farrell, actuel préfet du Dicastère pour les laïcs, la famille et la vie, qui à son tour a dit n’avoir jamais entendu parler des abus du cardinal McCarrick, Mgr Viganò écrit : « Compte tenu de son curriculum vitæ à Washington, Dallas et maintenant Rome, je crois que personne ne peut honnêtement le croire ». Enfin, sur le cardinal Sean O’Malley, archevêque de Boston et à la tête de la Commission vaticane pour la protection des mineurs, Viganò affirme : « Je me contenterai de dire que ses dernières déclarations sur l’affaire McCarrick sont déconcertantes (...) ».

Le pape a été informé

Le mémoire de Mgr Viganò devient encore plus terrible lorsqu’il implique directement le pape François. A Rome, en juin 2013, il y a une rencontre des nonces du monde entier, et Mgr Viganò est présent. Pour sa première rencontre avec le nouveau souverain pontife, l’archevêque italien se rend à la Maison Sainte-Marthe, il y trouve le cardinal McCarrick souriant et serein, qui lui déclare non sans satisfaction : « Le pape m’a reçu hier, demain je vais en Chine ! » – Lui qui était interdit de voyages par Benoît XVI et devait se consacrer à la prière et à la pénitence.

Devant ce soutien apporté au cardinal prédateur, au plus haut niveau de l’Eglise, Mgr Viganò écrit : « Le pape François a demandé à plusieurs reprises une transparence totale dans l’Eglise, et que les évêques et les fidèles agissent avec parrhèsia [liberté de parole]. Les fidèles du monde entier l’exigent de lui aussi et d’une manière exemplaire. Qu’il dise depuis quand il a appris les crimes commis par McCarrick, abusant de son autorité auprès des séminariste et des prêtres. En tout cas, le pape l’a su de moi le 23 juin 2013 et a continué à le couvrir, sans tenir compte des sanctions que le pape Benoît XVI lui avait imposées, et en a fait son conseiller de confiance avec Maradiaga ».

Et d’ajouter : « Il savait au moins depuis le 23 juin 2013 que McCarrick était un prédateur en série », mais « bien que sachant que c’était un corrompu, il l’a couvert jusqu’au bout, et même il a fait sien ses conseils certainement pas inspirés par des intentions saines et l’amour de l’Eglise. Ce n’est que lorsqu’il a été contraint de le faire – à cause de la dénonciation d’un abus subi par un mineur, et toujours en réaction au bruit des médias –, qu’il a pris des mesures contre lui (en juillet dernier) pour sauver son image médiatique ».

En conclusion, Mgr Viganò suggère quelques remèdes à cette situation dramatique : « Il faut proclamer un temps de conversion et de pénitence. Il faut restaurer la vertu de chasteté dans le clergé et les séminaires. Il faut lutter contre la corruption de l’utilisation abusive des ressources de l’Eglise et des offrandes des fidèles. Il faut dénoncer la gravité de la conduite homosexuelle. (...)

« Lors de l’Angélus du 12 août dernier, François a dit que “chacun est coupable du bien qu’il pouvait faire et qu’il n’a pas fait... Si nous ne nous opposons pas au mal, nous l’alimentons tacitement. Il faut intervenir là où le mal se répand ; car le mal se répand là où il n’y a pas de chrétiens audacieux qui s’y opposent avec le bien”. (...) Que le pape François reconnaisse ses erreurs et, conformément au principe proclamé de tolérance zéro, soit le premier à donner le bon exemple aux cardinaux et aux évêques qui ont couvert les abus de McCarrick et démissionne avec eux tous. (...) C’est le moment opportun pour l’Eglise de confesser ses péchés, de se convertir et de faire pénitence. Prions tous pour l’Eglise et pour le pape, rappelons-nous combien de fois il nous a demandé de prier pour lui ! ».

Le 27 août, le journaliste français Jean-Marie Guénois écrivait : « L’enquête menée, dès la parution du document, par Le Figaro auprès de quatre sources très informées, très différentes et internes du Vatican, conduisent à une même conclusion : les leçons tirées de l’affaire par Mgr Viganò sont de sa responsabilité, mais il sera difficile de contrer l’exactitude des faits décrits ».

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Le pape François avec Greg Burke, le directeur du Bureau de presse du Saint-Siège.

Le silence du pape 

Dans l’avion qui le ramenait à Rome, après sa visite à Dublin, le pape François a été interrogé par les journalistes sur le fait qu’il aurait été au courant des abus commis par le cardinal McCarrick dès 2013. Il a fait pour toute réponse cette déclaration évasive : « Lisez attentivement le communiqué (en fait, le document de 11 pages de Mgr Viganò) et faites-vous votre propre jugement. Je ne dirai pas un mot là-dessus. Je pense que le communiqué parle de lui-même. Et vous avez la capacité journalistique suffisante pour tirer des conclusions ». 

Le 28 août, le cardinal Blase Cupich, archevêque de Chicago, mis en cause par Mgr Viganò, justifiait le silence du pape sur CBS News en ces termes qui en disent long sur l’état d’esprit de l’entourage de François : « Le pape a un programme plus ample. Il doit continuer à s’occuper d’autres choses, parler de l’environnement, de la protection des migrants et poursuivre le travail de l’Eglise (…) On ne va pas tomber dans un trou de lapin sur ces choses-là (i.e. le témoignage de Viganò) ».

Les détracteurs de Mgr Vigano

Les prélats dénoncés par Mgr Viganò réagissent à l’unisson. Le cardinal Wuerl déclare ainsi que, pendant toute la durée de son mandat d’archevêque de Washington, personne ne s’est présenté pour lui dire : « Le cardinal McCarrick m’a abusé », ou n’a fait aucune dénonciation de ce genre. Pour le cardinal Wuerl, la seule raison qui lui aurait permis de mettre en question le ministère de l’archevêque McCarrick aurait été des informations fournies par Mgr Viganò ou d’autres communications du Saint-Siège. « De telles informations n’ont jamais été fournies », affirme-t-il. – Pour mémoire : évêque de Pittsburgh, en Pennsylvanie, durant 18 ans, de 1988 à 2006, le cardinal Donald Wuerl a été désigné dans l’enquête du Grand jury sur les abus sexuels (14 août 2018), comme un des évêques ayant couvert des comportements abusifs.

Mgr Joseph Tobin, nommément mis en cause dans le témoignage de Mgr Viganò, exprime « sa tristesse et sa consternation » devant les allégations de l’ancien nonce à Washington. L’archevêque de Newark estime que de telles affirmations ne peuvent en aucun cas être comprises comme contribuant à la guérison des victimes d’abus sexuels. Il dénonce les « erreurs factuelles » énoncées par Mgr Viganò, ses insinuations et « l’idéologie effrayante » (sic) de ce « témoignage ».

Le vaticaniste Andrea Tornielli – tellement proche du pape actuel qu’il a, auprès de ses confrères, la réputation d’écrire sous la dictée du Vatican –, dénonce les accusations de l’ancien nonce. Sur le site Vatican Insider et dans le quotidien La Stampa, il affirme que le procès contre le pape François et l’exigence de sa démission font bien partie d’une vaste entreprise de déstabilisation lancée contre le pontife argentin par les milieux conservateurs et intégristes, dont Mgr Viganò serait un des exécutants.

Sur le même site Vatican Insider, le cardinal Kevin Farrell, préfet du Dicastère pour les laïcs, la famille et la vie, lui aussi gravement mis en cause par Mgr Viganò, affirme sans vergogne : « Je n’ai jamais vu McCarrick se comporter de façon inappropriée ». Et il ajoute que l’ancien archevêque de Washington avait une « grande réputation », avait été choisi par le pape et qu’aucune « plainte » n’avait été déposée alors qu’il travaillait à ses côtés. « Ainsi, pourquoi aurais-je dû penser qu’il y avait quelque chose d’erroné dans sa façon d’être ? », se demande-t-il avec candeur.

Le cardinal Daniel DiNardo est plus circonspect. L’archevêque de Galveston-Houston au Texas, président de la Conférence des évêques des Etats-Unis (USCCB), affirme que les accusations de Mgr Viganò renforcent la nécessité d’un examen « rapide et complet » des raisons pour lesquelles « les graves erreurs morales d’un frère évêque (McCarrick) ont pu être tolérées pendant si longtemps et ne pas entraver son avancement ». L’urgence est d’autant plus grande suite aux accusations de Mgr Viganò. Les questions qu’il soulève, estime le cardinal américain, « méritent des réponses concluantes », basées sur des preuves.

Les défenseurs de Mgr Vigano

En face des adversaires de Mgr Viganò, de nombreux évêques se sont levés pour prendre sa défense. Ainsi Mgr Joseph Strickland, évêque de Tyler au Texas, a-t-il fait lire lors des messes du dimanche 26 août le document de l’ancien nonce, reconnaissant que les affirmations contenues dans ce témoignage étaient « crédibles ».

Sur les ondes de Holy Spirit Radio, Mgr Dennis Schnurr, archevêque de Cincinnati dans l’Ohio, a demandé, après les allégations de Mgr Viganò, d’ouvrir le dossier du cardinal McCarrick, disant que « c’est la seule voie pour aller au fond des choses ». Dans un communiqué du 28 août, Mgr Paul Stagg Coakley, archevêque d’Oklahoma City, a exprimé son « plus profond respect » pour Mgr Viganò, reconnaissant son « intégrité », et réclamant lui aussi une enquête sur la surprenante carrière du cardinal McCarrick.

L’abbé Jean-François Lantheaume, conseiller à la nonciature de Washington avant l’arrivée de Mgr Viganò en 2011, lui a apporté son soutien sur sa page Facebook : « J’ai été son conseiller à Washington, je l’ai vu réfléchir et agir dans des situations très délicates, et c’est un homme de Dieu, qui prie et qui jeûne, un homme authentiquement donné à Dieu ; un homme de prière sans ambages, un homme intègre et tout donné au service du Saint-Siège dont il n’a reçu qu’ingratitude et médisances ! » Et de préciser : « Il dit toute la Vérité. Je suis témoin. Le nonce Viganò est le prélat le plus intègre que je connaisse au Vatican ».

Sur LifeSiteNews le 27 août, Mgr Athanasius Schneider, évêque auxiliaire d’Astana au Kazakhstan, a déclaré : « Il n’y a pas de motifs raisonnables et crédibles pour mettre en doute la véracité du contenu du document publié par l’archevêque Carlo Maria Viganò. » Et il a ajouté de façon claire : « Il est totalement insuffisant et peu convaincant, que les autorités ecclésiastiques continuent à faire des appels pour que l’on ne tolère aucun cas d’abus sexuels de la part des prêtres et que l’on cesse de couvrir ces situations ; également totalement insuffisantes sont les demandes de pardon stéréotypées de la part des autorités de l’Eglise ; lesdites demandes de tolérance zéro et de pardon ne seront dignes de crédit que si les autorités de la Curie mettent les cartes sur table, en faisant connaître les noms et prénoms de tout membre de la Curie, quels que soient sa charge et son titre, ayant couvert des abus de mineurs et de subordonnés ». - Il faut évidemment qu’une telle publication soit précédée d’un véritable procès canonique et non pas médiatique, sans quoi la « transparence » ne serait qu’un lynchage par voie de presse.

Mgr Viganò a répondu à plusieurs reprises à ses détracteurs, réfutant point par point leurs accusations : le 28 et le 31 août sur le blogue du journaliste Aldo Maria Valli, le 1er septembre sur le site LifeSiteNews. A Aldo Maria Valli qui lui demandait : « Comment jugez-vous les différentes réactions à la publication de votre mémoire ? », il répondit : « Comme vous le savez, les réactions sont contradictoires. Il y a ceux qui ne peuvent pas cesser de chercher des endroits où puiser du poison pour détruire ma crédibilité. Quelqu’un a même écrit que j’avais été hospitalisé deux fois avec un traitement obligatoire, pour usage de drogue. Il y a ceux qui imaginent des complots, des complots politiques, des complots de toutes sortes, etc. Mais il y a aussi beaucoup d’articles appréciant mon mémoire, et j’ai eu la chance de voir des messages de prêtres et de fidèles qui me remerciaient, car mon témoignage avait été pour eux une lueur d’espoir pour l’Eglise ».

Le 29 août, le vaticaniste Marco Tosatti, accusé d’être le véritable auteur du mémoire de Mgr Viganò, a répliqué : « Ma contribution a été celle d’une révision professionnelle, c’est-à-dire que nous avons travaillé sur le projet, dont les matériaux étaient intégralement ceux du nonce, pour vérifier que le document était lisible et utilisable sur le plan journalistique. » Et il voit dans l’accusation dont il est l’objet : « un signe de désespoir de la part de ceux qui essaient de détourner l’attention sur un silence et un refus de donner des réponses, qui deviennent très lourds pour beaucoup de catholiques ».

Mais les meilleurs défenseurs de Mgr Viganò sont sans aucun doute les documents qui paraissent depuis qu’il a publié son témoignage. Telle cette mise au point de Mgr Paul Bootkoski, évêque émérite de Metuchen (New Jersey) où le cardinal McCarrick fut évêque de 1981 à 1986, dans laquelle il montre – comme le résume le site Infovaticana – « que l’Eglise connaissait (l’inconduite de ce prélat), au moins dès 2004 pour ce qui regarde le diocèse de Metuchen ; que le nonce, Mgr Gabriel Montalvo, a été informé des plaintes pesant sur le cardinal McCarrick au moins en décembre 2005 ; que des documents existent et que l’Eglise devrait si ce n’est les révéler au moins les consulter pour se rafraîchir la mémoire ». Et Infovaticana de conclure : « la réponse de Mgr Bootkoski à Mgr Viganò constitue une confirmation de la crédibilité et de la gravité des accusations du courageux nonce : l’Eglise savait et n’a rien fait ».

Telle aussi cette lettre incriminant le Vatican, publiée le 7 septembre par l’agence de presse Catholic News Service (CNS). Il s’agit d’un courrier de 2006 émanant de Mgr Leonardo Sandri, alors substitut pour les Affaires générales, qui évoque de « sérieuses affaires » dans un séminaire américain. Selon le destinataire de cette lettre, le père Boniface Ramsey, professeur au Séminaire de l’Immaculée Conception dans le New Jersey, se confiant à CNS, ces « sérieuses affaires » concernaient le cardinal McCarrick, accusé d’abus sexuels. Mgr Sandri faisait référence à une lettre que le père Ramsey avait envoyée à la nonciature en novembre 2000, ce qui prouve qu’elle était connue de l’administration vaticane. Ce courrier de Mgr Sandri abonde dans le sens de Mgr Viganò, car il n’y eut aucune suite donnée à la lettre du père Ramsey : Mgr McCarrick fut créé cardinal en 2001 et resta à la tête de l’archidiocèse de Washington jusqu’à sa retraite en 2006.

Les protégés du cardinal McCarrick

Le 25 août, le vaticaniste Sandro Magister dénonçait, avec noms à l’appui, le réseau qui s’est constitué autour du cardinal McCarrick, « un des cardinaux américains les plus en vue pour la promotion de la Charte de Dallas de 2002, c’est-à-dire des mesures directrices rédigées après la première vague d’abus sexuels sur mineurs de la part de prêtres qui avaient comme épicentre l’archidiocèse de Boston ». Mais, écrit Magister, « cela n’a en rien modifié son attitude personnelle envers des jeunes du même sexe, qui était d’ailleurs largement connue et dont les autorités vaticanes avaient été informées, sans que sa carrière n’en souffre le moins du monde ».

« Comme il avait l’oreille du pape François, McCarrick a donc continué jusqu’au bout à exercer son influence sur les nominations de ses protégés qui occupent aujourd’hui des fonctions prestigieuses aux Etats-Unis et au Vatican : les cardinaux Blase Cupich et Joseph Tobin, respectivement archevêques de Chicago et de Newark, en passant par le cardinal Kevin Farrell, préfet du Dicastère pour les laïcs, la famille et la vie, organisateur de la Rencontre mondiale des familles à Dublin.

« Cupich, Tobin et Farrell constituent le fer de lance du renversement des positions que le pape François a voulu imposer au sein de la hiérarchie des Etats-Unis. Et tous trois sont de fervents partisans du jésuite James Martin qui milite pour une révision de fond en comble de la doctrine de l’Eglise catholique sur l’homosexualité, et qui a d’ailleurs été invité par Farrell pour prendre la parole à la rencontre de Dublin.

« Parmi les cardinaux de la vieille génération les plus appréciés de Bergoglio, on retrouve notamment Donald Wuerl, le successeur de McCarrick à Washington et auparavant évêque de Pittsburgh, où il est accusé par le Grand jury de Pennsylvanie – dans un rapport rendu public le 14 août dernier – d’avoir couvert ses prêtres coupables d’abus. (voir notre article « Etats-Unis : de 1947 à 2010, 300 prêtres soupçonnés d’abus dans l’Etat de Pennsylvanie »)

« Parmi les diocèses voisins de Rome, celui d’Albano organise aujourd’hui un Forum des “chrétiens LGBT italiens” dans lequel interviendra prochainement, du 5 au 7 octobre, le jésuite Martin dont il est question ci-dessus. L’évêque d’Albano est Marcello Semeraro, très proche de François et secrétaire du C9, le conseil des neuf cardinaux appelés par le pape pour l’aider à gouverner l’Eglise universelle.

« Le coordinateur du C9 est le cardinal hondurien Oscar Andrés Rodriguez Maradiaga, lui aussi intervenant à Dublin, et dont l’évêque auxiliaire et dauphin, Juan José Pineda Fasquelle vient d’être limogé le 20 juillet dernier pour des pratiques homosexuelles répétées avec des séminaristes de son diocèse, ce qui a été confirmé par une visite apostolique. Maradiaga reste cependant inexplicablement à son poste ».

Comment comprendre tant de turpitudes, tant de complicités, protégées par un tel silence ? Une hypothèse émise dans le témoignage de Mgr Viganò peut constituer un élément d’explication, parmi bien d’autres. L’ancien nonce écrit à la page 4 : « Si Sodano a protégé Maciel (Marcial Maciel Degollado, fondateur des Légionnaires du Christ, concubinaire et pédophile, mort en 2008. NDLR), comme cela semble établi, on ne voit pas pourquoi il n’aurait pas protégé McCarrick qui, selon beaucoup, avait les moyens financiers d’influencer bien des décisions ».

Les « moyens financiers » du cardinal McCarrick sont à chercher du côté de la Papal Foundation dont Michelle Boorstein, reporter au Washington Post, révèle le mode de fonctionnement dans un article du 31 juillet, intitulé « Alors que les rumeurs de méfaits sexuels couraient, le cardinal McCarrick devenait un puissant leveur de fonds pour le Vatican ». 

Mgr McCarrick, alors qu’il était archevêque de Newark, a participé à la création de la Papal Foundation en 1988, et il était membre de son conseil d’administration jusqu’à sa démission, en juin dernier. Le principe de cette fondation est simple : recruter des donateurs s’engageant à verser au minimum 1 million de dollars sur 10 ans (100 000 dollars par an) au profit des œuvres du Saint-Père. Sur son site, la fondation indique avoir déjà levé plus de 215 millions de dollars depuis sa création. Constituée pour réveiller la générosité des bienfaiteurs catholiques américains, profondément ébranlée par l’affaire Marcinkus et le scandale de la banque Ambrosiano (banqueroute frauduleuse dans laquelle fut impliqué le prélat américain Paul Marcinkus, en 1982. NDLR), la Papal Foundation est devenue l’une des principales sources de financement à disposition directe du Saint-Siège. Michelle Boorstein se demande alors si « la popularité de McCarrick et son imposant statut d’émissaire de l’Eglise et de prolifique leveur de fonds pour les œuvres catholiques ont pu contribuer à le protéger au fil des années, alors que d’autres chuchotaient des mots qui s’ajoutaient à sa réputation : harceleur, tripoteur, infidèle à son vœu de célibat ». Il y a là peut-être une piste à ne pas négliger...

Que va-t-il se passer désormais ? 

Il semble bien qu’en observant un silence total sur le témoignage de Mgr Viganò, le pape François espère que cette affaire s’étouffera toute seule, comme pour les Dubia sur Amoris lætitia restés sans réponse depuis septembre 2016. Ce silence est-il pour autant inactif ? L’historien Roberto de Mattei faisait savoir sur son site Corrispondenza Romana, le 6 septembre, que le pape aurait demandé au cardinal Francesco Coccopalmerio, président émérite du Conseil pontifical pour les textes législatifs, (mis en cause par Mgr Viganò), et à d’autres canonistes, d’étudier les sanctions canoniques à prendre contre l’ancien nonce aux Etats-Unis, qui risquerait ainsi d’être frappé de suspense a divinis, c’est-à-dire interdit d’administrer les sacrements. 

Mais il n’est pas certain que le silence du pape François paraisse une réponse adéquate à l’épiscopat américain fortement discrédité par ces scandales. Plusieurs évêques réclament des actes. Mgr Charles Chaput, archevêque de Philadelphie, a demandé publiquement au pape un report du synode sur la jeunesse qui doit se tenir du 3 au 28 octobre 2018, au motif que, dans le contexte de la crise actuelle, les évêques ne seraient absolument pas crédibles pour s’adresser à la jeunesse. A la place, il demande un synode sur l’épiscopat.

Dès le 22 août, Mgr Philipp Egan, évêque de Portsmouth (Royaume-Uni), avait écrit au pape pour lui demander de convoquer un synode extraordinaire sur « la vie et le ministère du clergé », souhaitant qu’y soient traitées « l’identité du prêtre et de l’évêque », le « mode de vie et les soutiens au célibat », ou encore « d’éventuelles règles de vie pour les prêtres et les évêques ». Une semaine plus tard, Mgr Edward Burns, évêque de Dallas au Texas, a adressé au souverain pontife une lettre similaire, proposant de centrer les discussions de ce synode extraordinaire sur la protection des enfants et des personnes vulnérables, ainsi que sur la formation des prêtres et des religieux. Le 8 septembre, l’évêque de Tyler (Texas), Mgr Joseph Strickland, demandait également l’annulation du synode sur la jeunesse et la tenue d’un synode extraordinaire d’évêques « pour faire face à la crise des abus dans l’Eglise ». 

Cette liste d’évêques n’est certainement pas close. Leur demande sera-t-elle entendue à Rome ? 

En attendant, on peut méditer les huit propositions émises par Mgr Schneider dans son analyse – déjà citée – du témoignage de Mgr Viganò : 

- Que le Saint-Siège et le pape lui-même entreprennent un nettoyage inflexible des clans et des réseaux homosexuels au sein de la Curie romaine et de l’épiscopat.
- Que le souverain pontife proclame de façon claire et catégorique la doctrine de Dieu sur le caractère peccamineux des actes homosexuels.
- Que soient proclamées des normes inéluctables et détaillées qui empêchent l’ordination des hommes avec des tendances homosexuelles.
- Que le Saint-Père rétablisse la pureté et la clarté de la doctrine catholique dans sa totalité, tant en matière d’enseignement que de prédication.
- Que par l’intermédiaire des enseignements du pape et des évêques et des normes pratiques soit restaurée l’ascèse chrétienne éternellement valide : l’exercice du jeûne, la pénitence corporelle et l’abnégation.
- Que soient restaurés au sein de l’Eglise l’esprit et la pratique de la réparation et l’expiation des péchés commis.
- Que commence au sein de l’Eglise un processus de sélection garanti des candidats à l’épiscopat, des hommes de Dieu à la conduite éprouvée ; et il serait préférable de laisser un diocèse vacant pendant plusieurs années que de nommer un candidat qui ne soit pas un véritable homme de Dieu en ce qui concerne la prière, la doctrine et la vie morale.
- Que soit promu un mouvement dans l’Eglise, surtout parmi les cardinaux, évêques et prêtres, pour un renoncement à tout compromis et intrigue avec le monde.