Médias du Vatican : la douloureuse réforme

20 Avril, 2017
Provenance: fsspx.news
Vue sur Radio Vatican, Rome.

Un des chantiers parmi les moins connus du pape François consiste dans la réforme des médias. C’est pourtant là que se déroule, en interne, un bras de fer pour la mainmise du pape sur la communication laissée jusqu’ici à la toute-puissante Secrétairerie d’État du Saint-Siège. Enquête sur un enjeu majeur du pontificat actuel.

Regroupement et coupes budgétaires

Le Secrétariat pour la Communication (SPC) a été institué par le pape François - dans le cadre du fameux C9 ou « Conseil des neuf cardinaux » - par la Lettre apostolique du 27 juin 2015, en forme de Motu Proprio. L’objectif de ce nouveau « dicastère » - ou ministère de la Curie romaine - est de restructurer entièrement, par un processus de réorganisation et de regroupement, « tous les organismes qui se sont occupés jusqu’à présent, de diverses façons, de la communication ». La direction du SPC a été confiée à Mgr Dario Vigan, qui répond désormais de ses activités directement devant le souverain pontife, ce qui n’est pas un hasard.

La réforme a entrainé certaines coupes budgétaires qui ont surtout touché Radio Vatican. Les origines de la « radio officielle du pape » remontent loin : en 1931, lorsque Pie XI fit appel à Guglielmo Marconi pour la créer et en confia la direction aux jésuites. Mais en 2017, la radio est en crise : avec un budget en baisse de 40 % en 2017, celle-ci a dû faire des choix, le pape François ayant expressément exclu tout licenciement parmi les 350 salariés.

C’est donc dans les autres enveloppes budgétaires de la radio qu’il a fallu couper. Et c’est le magazine du soir - le moins suivi en terme d’audience - qui a été sacrifié. « Les conditions budgétaires ne nous permettent plus d’assurer la production de notre magazine », explique Jean-Charles Putzolu, responsable de la rédaction française de Radio Vatican. « Il s’agit de pouvoir assurer au moins les journaux du matin, du midi et du soir », explique-t-on dans cette rédaction dont les émissions touchent au moins 2 millions d’auditeurs en France. Leur maintien le week-end serait néanmoins dans la balance. Tout comme le journal de 18 heures pendant l’été. Tous pourraient même devenir payants pour les radios catholiques nationales qui les reprennent, alors que jusqu’ici Radio Vatican les fournissait gratuitement.

La grogne monte

Mgr Dario Viganò se défend toutefois d’une logique purement comptable. « Les critères ne sont pas seulement économiques mais apostoliques. Tout n’est pas mesuré en termes financiers. Mais, en pleine crise économique, pouvons-nous perdre 26 millions d’euros par an, quand nous faisons appel à la générosité des fidèles ? Il faut garder un certain équilibre. » Selon le prélat en charge du nouveau dicastère, les premières mesures ont déjà permis d’économiser 3 millions d’euros.

À Radio Vatican, l’heure est à la grogne, et plusieurs employés mettent en cause la « brutalité » avec laquelle la réforme est conduite et le « mépris » à leur égard. « On nous accuse d’être fainéants, mauvais, tricheurs », témoigne un journaliste. « Et quand on se défend, on nous dit que nous nous opposons au pape. » Pour Mgr Viganò, ces critiques demeureraient cependant le fait d’une « minorité ».

Le nouveau Secrétaire du SPC explique ainsi ses motivations : « C’est tout le modèle de la radio qu’il faut changer », explique-t-il, car « la radio actuelle correspond au monde d’avant 1990. La logique de ce pontificat n’est pas Est-Ouest mais Nord-Sud. Quel intérêt d’émettre aujourd’hui en slovène quand les nouvelles frontières sont l’arabe au Moyen-Orient ou le chinois en Asie ? » Mgr Viganò assure pourtant que « les journaux ne disparaîtront pas » : « Ils seront toujours disponibles en podcast sur Internet ».

Ondes courtes sacrifiées au multimédia

Selon le prélat romain, cette nouvelle logique explique la disparition programmée des très coûteuses ondes courtes au profit du Web. « Une manière pour nous de répondre aux demandes des conférences épiscopales qui veulent quelque chose de plus modulaire et utilisable à la demande par les radios (catholiques nationales) », précise-t-il.

La question des ondes courtes à eu un écho assez inattendu dans la lointaine Afrique : les évêques africains ont demandé à Radio Vatican de poursuivre la diffusion de ses émissions par ondes courtes, interrompues dans le cadre de la réforme. Le « Comité permanent du Symposium des Conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar » réuni à Accra (Ghana), a exprimé sa « préoccupation pour la récente cessation des services en ondes courtes de la radio, qui garantissait à des millions d’Africains d’entendre le Saint-Père et de partager les intérêts et la mission de l’Église ».

Ce à quoi Mgr Viganò a répondu que « la question, aujourd’hui, (n’était) pas ondes courtes ‘oui’, ondes courtes ‘non’, mais comment je peux garantir que le message du Saint-Père arrive en Afrique et dans les zones à basse diffusion technologique ».

Intervenant, le 24 mars 2017, dans le cadre du Festival de la créativité à l’Université pontificale du Latran à Rome, le préfet du Secrétariat pour la Communication a affirmé que le chrétien « fortement fidèle au message de l’Évangile du Christ » était « créatif et ouvert au changement ». Dans le processus de réforme des médias du Vatican, Mgr Viganò a mis en garde contre la tentation du « on a toujours fait comme cela ». Il a d’autre part souligné que la réforme n’était pas « un ‘restyling’ ou un maquillage. C’est un changement de perspective puisqu’on passe d’une conception des médias en silos – l’un à côté de l’autre – à une idée non pas de nombreux médias coordonnés mais de multimédia ».

Depuis le 1er janvier, la Radio et le Centre de télévision du Vatican ont été fondus dans le SPC. À terme, l’ensemble des journalistes rejoindront un même « Centre Éditorial Multimédia » (CEM), lui-même au cœur d’un portail Internet en 8 langues qui devait voir le jour à Pâques 2017, mêlant audio, vidéo, textes et photos. Les rédactions des éditions hebdomadaires en langues étrangères de L’Osservatore Romano devraient venir à terme les renforcer.

Bras de fer interne

Une conséquence de poids de cette réforme - que peu de commentateurs ont vu - est de déposséder la Secrétairerie d’État de son emprise sur les médias du Saint-Siège. Tout-puissant depuis plusieurs décennies, et accusé de faire la pluie et le beau temps dans le gouvernement de l’Eglise, le dicastère-phare de la Curie romaine - dirigé jadis par les cardinaux Jean-Marie Villot, Agostino Casaroli et Angelo Sodano, pour ne citer qu’eux - fait aujourd’hui les frais des réformes structurelles engagées par François en son Conseil des Neuf.

Le cardinal Pietro Parolin, actuel Secrétaire d’État du Saint-Siège et membre du C9 a tenté de limiter les dégâts : ainsi la Secrétairerie d’État ne perdra-t-elle pas la main sur la rédaction italienne de L’Osservatore Romano qui demeure encore - mais pour combien de temps ? - cet outil d’influence qui permet à la diplomatie vaticane de faire passer officieusement un bon nombre de messages. 

Information ou ‘com’  ?

Un autre reproche fait à cette réforme des médias est de s’inscrire dans une logique de marque dans laquelle on souhaiterait « vendre » l’image du pape. Le nom même du « Secrétariat pour la Communication » révèle sans doute ce glissement de l’information vers la communication.

« C’est vrai que nous avons toujours été un média institutionnel, glisse un journaliste, mais nous nous attachons aussi à une certaine vision du monde, dans la logique de la doctrine sociale de l’Église. Comme lorsque nous mettons en avant des conflits oubliés dont personne ne parle, à part nous ». Mgr Viganò balaie d’un revers de main le reproche d'une recherche de communication : le pape François, affirme-t-il, « n’est certainement pas un homme de marketing et moins encore un homme de stratégie de la communication ». Il communique « tel que nous le voyons » : « Il n’est donc absolument pas un homme-image, c’est un homme qui fait les choses comme s’il était toujours fortement guidé par l’Esprit Saint » et non pas « par les règles protocolaires ». Néanmoins, les vidéos réalisées par le pape, ses apparitions et prises de paroles calibrées en vue « d’organiser la spontanéité » laissent penser que l’image et la communication ont une place importante dans la gouvernement du Saint-Siège aujourd’hui.

Mais la restructuration de Mgr Viganò est loin d’être achevée : la centralisation est encore plus apparente que réelle. Les médias appartenant au Saint-Siège, y compris L’Osservatore Romano, n’obéissent pas à un seul commandement. Chacun vit dans sa logique propre, avec un caractère plus ou moins officiel. Radio Vatican, par exemple, a un statut fort peu officiel. Son travail consiste à diffuser, développer et commenter. Elle n’est pas même centralisée au niveau interne : ses émissions en plusieurs langues ne traduisent pas un texte identique pour tous. Chaque rédaction linguistique est autonome et produit des programmes adaptés à ses auditeurs.

Il reste encore fort à faire pour que les médias du Vatican soient unifiés sous la férule de François ; et il est à parier que la Secrétairerie d’État - qui exerce encore sa mainmise sur la diplomatie et les relations avec les États - ne sera pas d’un grand secours dans cette entreprise, loin s’en faut. Comme le dit Lucain : « Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni; les dieux furent pour le vainqueur, mais Caton pour le vaincu »…

(Sources : Fides / La Croix / FSSPX.Actualités -19/04/17)