Recension : l’idéologie du progressisme mise à nu

05 Avril, 2018
Par fsspx.news
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L’Institut universitaire Saint-Pie X publie les actes d’un colloque de 2015 consacré au mythe ou à l’idéologie du progrès, que l’on appelle encore progressisme. Cette idéologie se définit sans doute par son caractère indéfini et inéluctable, de sorte qu’elle voudrait s’imposer partout et toujours et dans tous les domaines. D’où sa dimension totalitaire. Mais elle s’illustre également par sa prétention à former un homme nouveau, à modeler une humanité nouvelle, sans passé ni racines. D’où son rejet des sociétés traditionnelles, des fondements naturels et divins de la cité, et particulièrement du catholicisme.

La première intervention est signée de Philippe Pichot-Bravard, qui dresse en une brillante synthèse l’origine de l’idée de progrès et son irruption dans l’histoire à la faveur de la Révolution française. Idéologie de rupture née de la modernité philosophique, elle est au cœur de la pensée des Lumières et s’épanouit dans l’œuvre de régénération entreprise par les révolutionnaires. L’auteur de La Révolution française (Via Romana, 2014) excelle à partager sa vaste connaissance des idées politiques, de l’histoire et du droit. Les citations qu’il produit sont convaincantes et manifestent la mécanique progressiste qui entend séculariser la société, détruire l’influence de l’Eglise, y substituer la toute-puissance de la loi positive et le diktat de la volonté générale.

Claude Verger, docteur en philosophie, poursuit la réflexion en montrant comment le progressiste s’affranchit de la nature et transforme le monde à sa guise. Les apports de Descartes, Rousseau et surtout Condorcet sont ici mis en lumière, et expliquent le triomphe du scientisme moderne. L’idéologie du progrès consiste alors pour l’homme à déconnecter la raison humaine de la raison divine à l’œuvre dans la nature. Toute puissante et créatrice, sans finalité véritable ni béatitude éternelle à conquérir, la raison humaine se livre au progrès comme à une indétermination stérile en transformant le monde indéfiniment.

Le 20e siècle a exalté l’homme nouveau dans sa dimension politique. Thierry Buron, professeur d’histoire contemporaine et spécialiste de l'Allemagne, se penche sur ces curieux avatars du socialisme révolutionnaire que sont le fascisme et le nazisme. Si l’homme nouveau communiste est émancipé de toute forme d’exploitation et d’asservissement au point de transformer sa propre nature, celui que rêve Benito Mussolini par réaction au libéralisme, à la démocratie parlementaire et au marxisme, n’est pas moins régénéré à sa façon. Il s’agit, explique Mussolini au début des années trente, de « créer un Italien nouveau » dans une entreprise qu’il revendique comme « totalitaire ». Il annonce en effet l’avènement d’un « homme intégral, à la fois politique, économique et religieux, à la fois saint et guerrier ». Le fascisme est une religion politique, une œuvre de recréation du monde qui entend s’imposer à la réalité. En 1943, le Duce, constatant son échec, regrettera de n’avoir pas réussi à réveiller un peuple assoupi par seize siècles de christianisme.

Un même rejet de la morale chrétienne, de façon beaucoup plus radicale et grossière, se retrouve chez Adolf Hitler. Il vomit manifestement « cette décadence étalée sur deux millénaires » qui a conduit l’Allemagne et l’Europe sur la voie du déclin. L’homme nouveau national-socialiste méprise profondément le Moyen Age, la domination de l’Eglise dans les temps de chrétienté ou encore l’œuvre des croisades. Toutefois il ne fait pas totalement table rase du passé puisqu’il exalte l’énergie de la race des origines pour établir sa domination dans le monde. On saura gré à l’Institut Saint-Pie X de mettre sous les yeux de ses lecteurs cette étude clairvoyante. En ces temps de confusion où se font désirer de vrais chefs et un ordre véritable, elle évitera aux esprits facilement malléables de se fourvoyer dans des impasses politiques, à l'instar d'un Léon Degrelle dont certains épigones ratés voudraient faire un modèle de chef catholique (sic). S'il put être un meneur d’hommes et montrer de la bravoure sur le front de l’Est, il fut surtout un mégalomane sans doctrine, un bateleur égaré dans le national-socialisme, traître à son pays et hitléromane impénitent, comme l’a bien croqué Pol Vandromme.

Une autre figure néfaste qui a connu son heure de gloire à partir des années cinquante est celle du Père jésuite Teilhard de Chardin. La conférence du professeur Karas, de l’université Jagellon, est instructive à plus d’un titre. S’il est un représentant du progressisme le plus échevelé, versant dans une sorte de mysticisme et de foi dans le progrès de la matière et le mariage du christianisme avec le communisme, Teilhard est celui-là. La confusion du matérialisme avec les dogmes les plus saints de la foi catholique tourne ici au blasphème, autant qu’au ridicule. Les pages consacrées à la théologie de Teilhard de Chardin sont à lire. Elles abondent en citations à peine croyables, et aident à comprendre quel esprit animait cette clique méprisante et effrontée qui manigança sous le pape Pie XII, et dont le succès profita de l’aggiornamento conciliaire.

Le progressisme théologique est le titre de la conférence du Père Jean-Dominique, qui s’efforce dans une synthèse originale de démonter les arguments en faveur d’un Dieu, d’une religion, d’un Jésus ou d’un magistère se définissant comme progressiste pour exister. Tout au contraire, l’auteur rectifie les sophismes et restitue la vérité d’un Dieu immuable dont la Révélation n’est progressive que par rapport à nous, et non en elle-même. Les pages consacrées au théologien moderniste sont particulièrement savoureuses et ont l’immense mérite de rappeler quelques vérités fondamentales sur la place et le rôle de la raison humaine en matière de vraie théologie. Elles pointent du doigt la subversion d’une théologie progressiste à la remorque des signes des temps, de l’histoire et des évolutions du monde moderne.

Sous la houlette de son recteur, l’abbé François-Marie Chautard, l’Institut universitaire Saint-Pie X propose une livraison de sa revue qui, décidément, porte bien son nom.

Vu de Haut n°23, hiver 2017

Le Progrès : un mythe en question, 115 pages, 8 euros

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