Le pape François à Lampedusa

Le 8 juillet 2013, le pape François s'est rendu sur l'île italienne de Lampedusa, entre la Sicile et la Tunisie, point de chute depuis de nombreuses années d’une multitude de migrants d’Afrique du Nord, et dans les eaux de laquelle certains d'entre eux ont trouvé la mort.

Il était accompagné d’une petite délégation vaticane dont le substitut de la Secrétairerie d’Etat, Mgr Angelo Becciu. Reçu par Mgr Francesco Montenegro, archevêque d'Agrigente, et par Mme Giuseppina Nicolini, maire de Lampedusa, il a embarqué à Cala Pisana pour se rendre au port de Lampedusa, accompagné par les barques des pêcheurs de l'île.

Pour cette première visite en Italie, le pape n’a pas souhaité que les autorités civiles et politiques l’accompagnent, au-delà du minimum requis. Au cours du trajet, il a jeté à la mer une couronne de fleurs jaunes et blanches en souvenir des migrants morts en Méditerranée. En silence, il a béni la mer d’un signe de croix.

Une cinquantaine d'immigrés l'attendait sur le quai, à Punta Favarolo, musulmans pour la plupart, et logés dans les centres d'accueil de Lampedusa. Le Pape a salué personnellement chacun d'eux avant de se rendre au centre sportif Arena où il a célébré la messe.

Le Corriere della Sera du 9 juillet a écrit avec un peu d'embarras que les 50 immigrés avaient accepté de rencontrer le Pape à condition de ne pas assister à la messe. A la télévision, la rencontre avec les immigrés a été filmée de derrière, afin de ne pas montrer leurs visages. L'impression était qu’ils restaient très froids, car ils ne voulaient pas saluer le Pape d’une poignée de main.

Lors de son sermon — que l’historien progressiste, Alberto Melloni, compare déjà au discours d’ouverture de Jean XXIII au concile Vatican II —, le pape François a demandé aux 10.000 fidèles présents : « Où est ton frère ? », reprenant la question que Dieu adresse à Caïn qui vient de tuer son frère Abel. « Cette question n’est pas adressée à d’autres, mais à moi, à toi, à chacun d’entre nous », a-t-il poursuivi. Et d’insister : « Ces frères et ces sœurs cherchaient à sortir de situations difficiles pour trouver un peu de sérénité et de paix, ils cherchaient un endroit meilleur pour eux et leur famille, mais ils ont trouvé la mort. Combien de fois ceux qui cherchent cela ne trouvent pas la compréhension, l’accueil, la solidarité ! Leur voix crie vers Dieu ! » « Qui est responsable de ce sang ? », s’est exclamé le pape. « Aujourd’hui, nul ne se sent responsable de cela, nous avons perdu le sens de la responsabilité fraternelle, nous sommes tombés dans l’attitude hypocrite du prêtre ou du lévite dont parle Jésus dans la parabole du Bon Samaritain ». « La culture du bien-être nous amène à penser à nous-mêmes, nous rend insensibles aux cris des autres, nous fait vivre dans une bulle », a déploré le pape avant de dénoncer à plusieurs reprises « la mondialisation de l’indifférence ».

Le Saint-Père a demandé davantage de compassion envers les immigrés, soulignant que notre société « a oublié l’expérience des pleurs ». « Demandons au Seigneur de pleurer sur notre indifférence, sur la cruauté qui se trouve dans le monde, en nous et en ceux qui dans l’anonymat prennent les décisions socio-économiques qui ouvrent la voie à de tels drames », a-t-il ajouté. Au cours de l’homélie, le pape François a salué les immigrés musulmans, le jeûne du Ramadan étant sur le point de commencer : « L’Eglise est proche de vous dans la recherche d’une vie plus digne pour vous et vos familles ». Il a également remercié les habitants de Lampedusa pour leur « solidarité ». A l’issue de la messe, le pape François a prié la Vierge Marie pour les migrants et imploré le pardon de Dieu pour « l’égoïsme de ceux qui sont inattentifs face aux besoins et aux souffrances de leurs frères ». Le pape François a célébré en chasuble violette cette « messe pour la rémission des péchés ». L’autel était placé dans une barque ; le bâton pastoral du pape mais aussi le calice avec lequel il a célébré la messe, étaient réalisés avec du bois récupéré sur des embarcations de migrants.

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Commentaires sur la visite du pape : 

La visite surprise du pape, annoncée à peine une semaine avant l’événement, a été provoquée par le récent naufrage d’un bateau transportant des migrants venus d’Afrique qui avait « profondément touché » le Pape, expliqua le Bureau de presse du Saint-Siège. La nouvelle fut accueillie avec joie par le maire de Lampedusa, Giuseppina Nicolini, car « sur le drame des immigrés, non seulement l'Europe va enfin ouvrir les yeux, mais le monde entier ». Ainsi « Lampedusa ne sera plus seul à soutenir un poids énorme, incommensurable, pour le moment sur les épaules de 6.000 personnes », pouvait-on lire dans la Stampa du 2 juillet.

Hormis quelques exceptions, comme celle de la présidente de la Chambre des députés italienne, Laura Boldrini, qui a parlé d’une visite « historique », la classe politique italienne est restée sans mot dire. Cependant, Fabrizio Cicchitto, député du Parti de la liberté de Silvio Berlusconi, a tenu à souligner la différence entre la prédication religieuse d’une part et « la gestion par l’Etat d’un phénomène aussi difficile, complexe et insidieux » que l’immigration, marqué notamment par l’intervention de groupes criminels. Et d’en appeler à une autonomie de l’Etat par rapport à l’Eglise, « raisonnable, sérieuse et réelle ».

Des éditoriaux peu enthousiastes sont apparus dans Il Giornale ou le quotidien Il Foglio sous la plume de son directeur, Giuliano Ferrara. Longtemps à la pointe dans la lutte contre l’avortement et pour la promotion des valeurs chrétiennes dans la société, le journaliste dénonce dans son éditorial « L’erreur de François à Lampedusa ». Il défend la mondialisation comme « racine de l’espérance » et la supériorité du modèle occidental comme motif du désir légitime d’émigrer. 

(Sources : VIS/apic/imedia – DICI n°279 du 19/07/13)