C. Pierantoni compare la controverse à propos d'Amoris laetitia avec la crise arienne

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Le 2 novembre 2016, un universitaire chilien, Claudio Pierantoni, faisait paraître une étude où il établissait un parallèle entre la controverse actuelle sur l’exhortation Amoris lætitia et la crise arienne qui secoua l’Eglise il y a seize siècles.

Pr Pierantoni : « La crise arienne et la controverse actuelle à propos d’Amoris lætitia : un parallèle »

(…) Il m’a semblé naturel de commencer à faire une comparaison entre les deux crises. […] Les deux moments, en effet, peuvent être envisagés comme étant analogues parce que, dans les deux cas, une intervention importante du magistère est perçue par beaucoup de catholiques comme étant en conflit avec la doctrine précédente. De plus, dans les deux cas, on perçoit un silence assourdissant de la hiérarchie de l’Eglise catholique, bien évidemment avec des exceptions.

Pour ce qui est du contenu, les deux crises sont certainement différentes : dans le premier cas, le sujet de la controverse est strictement théologique, étant donné qu’il concerne la base de la doctrine chrétienne à propos de Dieu un et trine, alors que, dans le second cas, le sujet est théologico-moral, étant donné qu’il concerne de manière centrale le thème du mariage.

Cependant, l’élément principal qui rapproche les deux crises est, me semble-t-il, le fait que l’une et l’autre concernent un des piliers du message chrétien et que, si ce pilier est détruit, le message lui-même perd sa physionomie fondamentale.
(…)

Parallèle entre les deux crises, dans les documents doctrinaux
 

En ce qui concerne les documents doctrinaux, l’élément de parallélisme qui retient le plus l’attention est le caractère d’ambiguïté qui est présent dans les formules arianophiles des années 357-360.

En effet, […] la minorité arianophile, bien qu’étant au pouvoir, ne se hasarde pas à proposer une prise de position qui s’oppose trop clairement à la manière de voir traditionnelle. Elle ne dit pas expressément que le Fils est inférieur au Père, mais elle utilise une formulation générale, « semblable » au Père, qui peut se prêter à différents degrés de subordination. En bref, bien qu’elle soit au pouvoir, elle cherche à se dissimuler.

De manière analogue, l’actuelle Exhortation apostolique Amoris lætitia, dans son chapitre VIII désormais très connu, ne nie pas ouvertement l’indissolubilité du mariage ; bien au contraire, elle l’affirme de manière explicite. Toutefois, en pratique, elle nie les conséquences qui découlent nécessairement de l’indissolubilité du mariage. Mais elle le fait en s’exprimant de manière sinueuse et alambiquée, en employant des formulations qui recouvrent toute une gamme de prises de position diverses, dont certaines sont plus extrêmes et d’autres sont plus modérées.

Par exemple, elle dit que « dans certains cas » il serait possible d’apporter l’ « aide des sacrements » aux personnes qui vivent des unions « dites irrégulières ». De quels cas il s’agit, elle ne l’indique pas, ce qui fait qu’il est possible de donner au moins quatre interprétations du texte, dont les plus restrictives sont évidemment incompatibles avec les plus larges. (…)

Actuellement beaucoup d’évêques et de théologiens apaisent leur conscience en disant, aussi bien en public qu’à eux-mêmes, que le fait d’affirmer que, « dans certains cas », les divorcés remariés peuvent recevoir les sacrements n’est pas erroné en soi et que cela peut être interprété, dans une herméneutique de la continuité, comme étant en ligne avec le magistère précédent. Tout à fait de la même manière, les évêques du IVe siècle considéraient qu’il n’était pas erroné en soi d’affirmer que « le Fils est semblable au Père selon les Ecritures ». (…)

Si on lit chacune des affirmations contenues dans Amoris lætitia non pas isolément, mais dans son contexte, et si ensuite on lit ce même document dans son contexte historique immédiat, on constate sans peine que la “mens” générale qui le guide est essentiellement l’idée du divorce, à quoi s’ajoute l’idée, très répandue aujourd’hui, de ne pas établir de frontières claires entre un mariage légitime et une union irrégulière.

Parallèle entre les deux crises, quant à leur développement historique
 

(…) De même, dans le cas de l’hérésie actuelle, que nous pouvons appeler ‘kaspérienne’, du nom de son principal représentant, nous avons assisté à sa lente préparation, à partir de la seconde moitié du XXe siècle. S’étant manifestée au grand jour, elle est ensuite condamnée dans les documents rédigés par Jean-Paul II (surtout Veritatis splendor et Familiaris consortio). Mais ces documents sont rejetés de manière plus ou moins ouverte et radicale par une partie de l’épiscopat et de la théologie savante, et la pratique orthodoxe est laissée de côté dans de vastes et importantes régions du monde catholique. Ce refus est largement toléré, au niveau théorique aussi bien qu’au niveau pratique ; et à partir de là il acquiert de la force, jusqu’au moment où, étant donné que les circonstances politiques et ecclésiastiques lui sont favorables, il parvient au pouvoir. Cependant, bien qu’elle soit arrivée au pouvoir, l’erreur s’exprime non pas de manière franche et directe, mais à travers des activités synodales (2014-2015) qui ne sont pas claires du tout ; elle aboutit alors à un document apostolique exemplaire par son caractère tortueux. Toutefois le fait même qu’elle soit parvenue à se manifester dans un document magistériel suscite une indignation morale et une réaction intellectuelle beaucoup plus fortes et plus dynamiques. Cela oblige quiconque dispose des outils intellectuels nécessaires à repenser la doctrine orthodoxe, de manière à la formuler de manière encore plus profonde et claire, afin de préparer une condamnation définitive non seulement de l’erreur précise que l’on examine, mais également de toutes les erreurs qui y sont associées, parce qu’elles vont avoir un impact sur toute la doctrine sacramentelle et morale de l’Eglise. Cela permet en outre, et ce n’est pas peu de chose, de mettre à l’épreuve, de reconnaître et de réunir ceux qui adhèrent véritablement et solidement au dépôt de la foi.

Nous pouvons dire que c’est précisément dans cette phase que nous nous trouvons en ce moment. Elle vient tout juste de commencer et elle s’annonce pleine d’obstacles. Nous ne pouvons pas prévoir combien de temps elle va durer, mais nous devons avoir la certitude de la foi, que Dieu ne permettrait pas cette crise très grave si ce n’était pas en vue d’un bien supérieur des âmes. C’est certainement le Saint-Esprit qui nous donnera la solution, en éclairant ce pape ou son successeur, peut-être même par la convocation d’un nouveau concile œcuménique. Mais en attendant, chacun de nous est appelé, dans l’humilité et dans la prière, à donner son témoignage et sa contribution. Et le Seigneur demandera des comptes à chacun d’entre nous.

Cette étude a été publiée en anglais dans la revue allemande AEMAET – Wissenschaftliche Zeitschrift für Philosophie und Theologie (02/11/16). Claudio Pierantoni est professeur de philosophie médiévale à la faculté de philosophie de l’Université du Chili, ancien professeur d’histoire de l’Eglise et de patrologie à la faculté de théologie de l’université catholique pontificale du Chili, membre de l’International Association of Patristic Studies. Il fut signataire de la critique théologique adressée aux cardinaux par 45 théologiens, le 29 juin 2016