Le sacrifice du soir : entretien avec le Professeur Jean de Viguerie

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Madame Elisabeth bientôt béatifiée ?

Une étape vient d’être franchie avec l’aval de la Conférence des évêques de France, pour l’ouverture de la cause de béatification de Madame Elisabeth. FSSPX.Actualités propose à ses lecteurs de redécouvrir le visage de la sœur du roi Louis XVI, guillotinée en 1794, à travers l’entretien accordé à Nouvelles de Chrétienté (n°128 – nov.-déc. 2011), par le Professeur Jean de Viguerie, auteur d’une biographie très remarquée : « Le sacrifice du soir : vie et mort de Madame Elisabeth » (Cerf, 2010). 

Pour conserver à cet entretien son caractère propre, le style oral a été maintenu.

Abbé Alain Lorans : Monsieur le Professeur, votre ouvrage relate le destin tragique de la sœur du roi Louis XVI. Pourriez-vous dire quelle fut sa brève vie ?

Jean de Viguerie : Sa vie est très brève, en effet. Elle est née à Versailles le 3 mai 1764, elle a été guillotinée à Paris le 10 mai 1794 ; elle a donc vécu trente ans et sept jours. Elle avait une excellente santé, et avait dit : « je vivrais cent ans à moins que l’on ne m’assassine ». Elle a vécu ces trente années auprès de sa famille, auprès de son frère le roi Louis XVI et de sa belle-sœur la reine Marie-Antoinette. Ce qui la caractérise essentiellement c’est cette fidélité à sa famille. Elle a été une princesse soucieuse de ses devoirs, soucieuse de son honneur et de sa dignité et elle a accompagné sa famille dans les tribulations et dans le malheur. Voilà son destin, une vie brève mais bien remplie.

A. L. : Vous la caractérisez en deux mots que je vous demanderai de bien vouloir éclairer quelque peu. Vous écrivez que c’est une timide, et malgré cela éloquente.

J. de V. : Oui, elle appartient à une espèce de femmes qui est assez rare, les timides éloquentes, les timides exhortatrices. Elle est très timide en effet ; quand viennent à Versailles – c’est la mode à l’époque – des souverains étrangers qui voyagent incognito, on croit nécessaire de leur présenter la sœur du roi. Alors elle est très intimidée et elle ne sait pas quoi dire, heureusement la reine est là et, avec sa grâce habituelle, elle fait l’intermédiaire. Madame Elisabeth hésite toujours à prendre la parole en public, mais quelquefois elle sent la nécessité impérieuse d’intervenir et à ce moment-là elle parle, elle exhorte, elle convertit, elle persuade. C’est quelque chose de très curieux chez elle, ce contraste entre sa timidité native et cette éloquence qui tout d’un coup la saisit, cette capacité de parler.

A. L. : On le voit lors de la fuite à Varennes. Lorsque la famille royale est ramenée à Paris, il y a dans la voiture deux révolutionnaires et elle va s’adresser à eux avec un courage qu’on peut dire viril…

J. de V. : Il y a dans la voiture la famille royale, on est un peu serré parce que deux députés de l’Assemblée ont été envoyés à la rencontre de la famille royale pour les ramener à Paris et à côté de Madame Elisabeth se trouve Pétion qui sera Maire de Paris et en face d’elle se trouve Barnave qui est un des plus jeunes et plus brillants orateurs de la Révolution commençante. Pétion ne dit rien, il est à côté de Madame Elisabeth qui ne le voit pas puisqu’il est à côté d’elle et elle voit, en revanche, Barnave. Elle sait le rôle de Barnave dans l’Assemblée parce qu’elle suit de très près les événements politiques et elle profite de l’occasion et elle l’exhorte. Elle l’exhorte et elle commence en lui disant : « vous êtes un homme assez intelligent pour comprendre la bonté du roi envers ses sujets ; or l’Assemblée et les patriotes ne l’ont pas traité comme il convenait, ils n’ont pas reconnu sa bonté ». Elle va plaider pendant près d’une heure la cause de son frère auprès de ce patriote, auprès de ce révolutionnaire – c’est ainsi qu’on les appelle, les patriotes – et quand on arrive à Paris, il y a un converti à la cause royale, c’est Barnave, qui d’ailleurs le paiera de sa vie.

A. L. : Vous essayez de voir dans son éducation ce qui a bien pu lui donner ce courage. Et vous dites qu’à la différence de beaucoup de ses contemporains, elle a été épargnée par l’esprit des Lumières.

J. de V. : Oui, elle a eu la chance d’avoir une gouvernante qui était hostile aux Lumières, la comtesse de Marsan. La comtesse de Marsan avait d’ailleurs commencé l’éducation des princes, de Louis XVI et de ses frères, mais ces jeunes enfants étaient passés aux hommes à l’âge de sept ans comme c’était l’usage et ils n’avaient plus reçu les leçons de la comtesse de Marsan. A l’inverse la comtesse de Marsan garde la direction des deux filles, Madame Clotilde et Madame Elisabeth et elle va les conduire jusqu’à la fin de leur éducation, c’est-à-dire jusqu’à l’âge de 14 ans, jusqu’au mariage de Madame Clotilde et jusqu’à la fin de l’éducation de Madame Elisabeth. Et cette comtesse de Marsan n’aime pas les philosophes, elle s’est employée à mettre en garde les jeunes princesses contre la philosophie des Lumières, ce qui fait que leur éducation a été très différente de celle de Louis XVI et ses frères.

La comtesse de Marsan a même embauché la marquise de La Ferté-Imbault, fille de madame Geoffrin, qui à la différence de sa mère ne fréquente pas les philosophes, et même les déteste, et qui va donner un enseignement philosophique, à la demande de la comtesse de Marsan, aux deux jeunes princesses. Et cela est une innovation considérable dans l’éducation des jeunes filles. Les jeunes filles apprenaient un peu de latin, elles apprenaient à écrire le français, elles apprenaient les arts d’agréments, mais elles n’apprenaient pas la philosophie. Pour la première fois, une jeune fille, une petite fille – Madame Clotilde a onze ans et la petite Elisabeth sept ans – vont recevoir des leçons de philosophie de la marquise de La Ferté-Imbault. Des leçons de philosophie antique, la philosophie stoïcienne principalement, on va leur enseigner Plutarque et Cicéron principalement. Evidement cette philosophie n’est pas la philosophie chrétienne mais c’est une philosophie qui va les aider à surmonter les malheurs, et la pensée de Cicéron – surtout dans le De Amicitia – va imprégner fortement la pensée de Madame Elisabeth et l’aider dans les périls et dans les malheurs.

A. L. : C’est de la philosophie, mais peut-on savoir quelle est l’influence des hommes d’Eglise sur Madame Elisabeth ? Qu’a-t-elle reçu comme éducation spirituelle ?

J. de V. : Nous ne sommes pas très bien renseignés et nous savons que son confesseur depuis l’âge de neuf ans était l’abbé Madier. Il est le confesseur et l’aumônier des fameuses tantes, Madame Adélaïde, Madame Victoire et Madame Sophie qui vivaient à Bellevue. Et l’abbé Madier était leur confesseur. C’est un ex-jésuite. Vous savez que la Compagnie de Jésus est supprimée par le roi en 1763, mais les jésuites peuvent rester en France. L’abbé Madier est un ex-jésuite, il a été chargé d’une paroisse à Paris pendant un certain temps, une paroisse qui était très janséniste, et il s’est employé à lutter contre l’influence janséniste. Il est donc très fidèle à la spiritualité de la Compagnie, il est aussi peu janséniste que possible, et c’est aussi un fondateur puisqu’il a fondé un couvent de la Congrégation Notre-Dame à Versailles. Alors, de l’abbé Madier, nous savons cela, nous savons que c’était un bon prêtre, que Madame Elisabeth l’aimait beaucoup, mais rien de plus. Quand l’abbé Madier part en mars 1791 pour Rome, quand les tantes quittent la cour pour se réfugier à Rome à cause du schisme, Madame Elisabeth est toute désorientée et elle va chercher un nouveau confesseur. C’est une grande affaire pour elle. Elle ne sait pas à qui s’adresser. Alors elle va demander conseil. On va lui indiquer un modeste prêtre qui n’a pas de ministère, qui est d’origine étrangère, qui est irlandais, qui vit chez les Missionnaires du Saint-Esprit, et elle va le rencontrer et en être aussitôt très satisfaite. Cet abbé, qui est l’abbé Edgeworth de Firmont, va donc être son confesseur de mars 1791 au 9 août 1792, c’est-à-dire la veille de la chute du trône. Il viendra plusieurs fois aux Tuileries confesser Madame Elisabeth et il exercera certainement sur elle une influence profonde. Malheureusement nous n’en savons pas davantage. Il y a eu ensuite des lettres échangées entre l’abbé Edgeworth de Firmont et Madame Elisabeth pendant la prison du Temple, mais ces lettres, l’abbé Edgeworth de Firmont les a détruites.

A. L. : Puisque nous parlons des prêtres sous la Terreur, pouvez-nous dire comment Madame Elisabeth a reçu les secours de la religion un peu avant sa mort ? Comment exerçaient leur ministère ces prêtres qui étaient non jureurs, habillés en civil, obligés de se cacher parce qu’ils étaient persécutés ? Comment est-ce qu’ils donnaient la dernière absolution aux condamnés ?

J. de V. : C’étaient les prêtres qui étaient hébergés et employés comme ouvriers par madame Bergeron dans un magasin d’armurerie que cette dame possédait en face de la Conciergerie. Pour protéger la religion elle avait embauché ces prêtres réfractaires qui avaient refusé de prêter serment, et qui étaient des suspects, elles les avaient embauchés comme ouvriers serruriers, et quand on avait besoin d’une réparation à la Conciergerie – les serrures jouent un rôle important dans les prisons – on envoyait ces faux ouvriers qui étaient en fait des prêtres réfractaires, et qui de cette manière pouvaient prendre contact avec les prisonniers. Parmi ces prêtres il y en avait un qui s’appelait l’abbé de Sambucy, qui était un jeune prêtre, ordonné seulement depuis deux ans, en 1794, qui était tout jeune prêtre, et c’est lui qui a été désigné pour donner l’absolution à Madame Elisabeth à son départ pour l’échafaud. Il y avait alors une mansarde – tout le monde était au courant, le monde des prisonniers et même sans doute des geôliers – l’abbé se tenait à la fenêtre de la mansarde, et quand les condamnés montaient sur les charrettes, ils regardaient vers la fenêtre de la mansarde et recevaient l’absolution de l’abbé qui était désigné pour cela et qui était l’aumônier de la guillotine du jour. Ensuite, l’abbé vêtu d’un vêtement d’ouvrier, suivait la charrette jusqu’à l’échafaud, c’est-à-dire jusqu’à la place de la Révolution. Après l’exécution, il accompagnait les corps jusqu’au lieu de l’inhumation.

A. L. : Admirable !

J. de V. : C’était un ministère sans pareil.

A. L. : Je reviens à l’éducation de Madame Elisabeth. Vous écrivez qu’elle a reçu une éducation très différente de celle de ses frères, mais cela explique-t-il la différence de tempérament entre le roi et elle ? Vous dites que Louis XVI a du courage mais qu’il est lent, alors qu’elle a le jugement rapide, la résolution immédiate. Comment l’expliquez-vous ? C’est une question de tempérament ou de formation ?

J. de V. : C’est une question de tempérament. Elle ressemble à son père. Son père, le dauphin Louis, était un homme très vif, très prompt, qui a été mis sous le boisseau par son père puisqu’il n’a pratiquement jamais assisté au Conseil de toute sa vie, ou très tardivement, mais qui était doué pour la guerre, pour les armes, et qui n’a malheureusement pas pu exercer ses talents. Elle a le tempérament vif et bouillonnant de son père. Le tempérament vif et bouillonnant de son frère aîné le duc de Bourgogne, mort prématurément, et qui aurait été l’héritier du trône. Alors que Marie-Joseph de Saxe était une femme très posée, très énergique, mais qui n’avait pas cette vivacité. Elle avait du sang germanique, elle était un peu plus, pardonnez-moi, peut-être un peu plus lourde.

A. L. : Vous avez consacré un ouvrage à Louis XVI, « le roi bienfaisant », paru aux éditions du Rocher en 2003, est-ce qu’on peut dire que son tempérament a été aggravé par l’influence des Lumières ?

J. de V. : A propos de Louis XVI, oui certainement. Louis XVI a été un grand lecteur à partir de la fin de son éducation, c’est-à-dire de l’âge de 14 ans, et il a lu tous les philosophes des Lumières, certainement. Il a lu Diderot, il a lu Voltaire, il a lu Montesquieu, et pendant un certain temps il a été très imprégné par la philosophie des Lumières. C’est plus tard, lorsqu’il aura compris la nature de la Révolution, l’illusion qu’elle comporte, qu’il répudiera les Lumières, mais beaucoup plus tard. Il était déjà à la fin de son règne, et c’était trop tard. Pendant longtemps il n’a pas compris l’influence perfide des Lumières. Ce qui le prouve c’est qu’il a engagé comme ministre dès le début un des philosophes les plus considérés de l’époque, Turgot qui était un ami des philosophes, qu’il a pris comme contrôleur général des finances, c’est-à-dire premier ministre. Et c’est une chose qui a marqué son règne. Ensuite il embauchera Malesherbes qui est un protecteur des philosophes, qui sera plus tard réhabilité, si je puis dire, par son rôle d’avocat du roi, mais qui est un homme des Lumières, profondément imprégné. Louis XVI n’a pas adopté l’incroyance, le déisme des Lumières, mais dans la première partie de sa vie il n’est pas pieux, il n’est pas dévot. A la différence de son grand-père, Louis XV, qui malgré sa vie dissolue, avait un grand respect pour les sacrements et une véritable ferveur chrétienne.

A. L. : Justement on le voit dans votre ouvrage sur Louis XVI et a contrario dans celui-ci consacré à Madame Elisabeth, ils n’ont pas reçu la même éducation : d’un côté l’influence des Lumières, de l’autre pas ; mais ils n’ont pas non plus la même spiritualité. On peut dire que Madame Elisabeth a une spiritualité très élevée, alors que le roi au début de sa vie n’est pas très pieux. Comment s’entendent-ils ? Est-ce que le frère et la sœur ont des relations intimes ou distantes ?

J. de V. : C’est difficile à dire. Certains auteurs racontent que Louis XVI, quand il avait des problèmes, des difficultés, allait voir sa sœur dans l’aile des princes où était son appartement, qu’il lui rendait visite, mais ces relations sont un peu douteuses. Je ne crois pas que Louis XVI ait eu beaucoup de relations personnelles avec sa sœur. Le statut des femmes à la cour est un statut d’infériorité. Le roi est toujours avec sa famille, toujours avec son épouse, toujours avec ses sœurs, avec ses tantes, la famille est toujours en représentation en même temps, mais les relations personnelles sont peu fréquentes. D’ailleurs Madame Elisabeth ne cherche pas du tout à avoir une relation intime avec son frère. Elle pense qu’elle n’a pas le droit d’avoir cette relation intime avec son frère, de le rencontrer, de lui parler, de le conseiller. Elle est la petite sœur et c’est tout. C’est simplement dans de très grandes occasions qu’elle se décide à intervenir. Par exemple, lorsqu’elle veut obtenir la permission de continuer à voir sa gouvernante, madame d’Aumale que la reine n’aime pas, et ensuite, au moment de la Constitution civile du clergé où cette loi est votée par l’Assemblée Nationale, cette loi qui entraîne le schisme, à ce moment-là, elle vient supplier son frère à genoux de ne pas sanctionner ce décret. Mais ce sont des interventions très rares. Plus tard, très tard, à la veille de la catastrophe, Louis XVI va se rendre compte des qualités éminentes de sa sœur, il va lui confier un petit rôle politique. Mais il faut bien voir que la petite sœur n’a pas le droit d’intervenir, ce n’est pas son rôle.

A. L. : Son rôle politique, lorsqu’elle est associée à des projets …

J. de V. : D’évasion. Et alors son rôle politique est très mince parce qu’il s’agit simplement d’un contact avec le comité Montmorin. Le comité Montmorin est composé de trois ou quatre personnes importantes qui ont la faveur du roi, qui se réunissent dans Paris. Nous sommes en 1792, on sait que la catastrophe est proche, le comité Montmorin a pour objectif principal de sauver non pas le trône mais la famille royale, et il se réunit dans des appartements privés, le soir, la nuit, dans Paris. L’un des membres du comité intervient auprès de Madame Elisabeth, va trouver Madame Elisabeth pour lui raconter ce qui se passe dans le comité, et Madame Elisabeth à son tour va trouver le roi pour lui en faire la relation. C’est donc un rôle très mince et Madame Elisabeth n’a pas de pouvoir politique. Elle a ses idées, elle a ses conceptions de l’exercice du pouvoir, mais elle ne peut pas les faire prévaloir.

A. L. : Quelles sont ses conceptions, pour autant qu’on puisse les connaître ?

J. de V. : Dès le début elle sent que la Révolution est une illusion, une perfidie, un mensonge. Et elle le comprend tout de suite, alors que Louis XVI va mettre plus de temps à le comprendre. Madame Elisabeth comprend cela dès la réunion des Etats Généraux, alors que pour Louis XVI ce sera un peu plus tard, après le 14 juillet. Elle a cette idée que la Révolution est un mensonge, et elle pense qu’il faut intervenir tout de suite. Après le 14 juillet, elle dira à son amie Angélique de Bombelles : « Si le roi n’a pas le courage de faire couper au moins trois têtes, tout est perdu ». Quelques semaines plus tard, dans une lettre à une autre de ses amies, elle souhaitera la guerre civile : « Il vaut mieux la guerre civile que de supporter l’oppression du mensonge, l’oppression révolutionnaire. Certains disent, écrit-elle, qu’il ne faut pas de guerre civile, moi je pense que plus tôt on la déclenchera, mieux ça vaudra ». Et là, elle est complètement à l’opposé de la pensée de son frère qui a toujours redouté la guerre civile, ne cessant de penser au sort tragique de Charles Ier, le roi d’Angleterre, non pas guillotiné, décapité parce qu’il avait été vaincu par les républicains, par le parti adverse. Alors ce sort de Charles Ier obsède toute sa vie Louis XVI. Madame Elisabeth ne pense pas à Charles Ier, elle dit : « il faut combattre, et tout de suite ».

A. L. : Vous dites que les relations entre le frère et la sœur ne sont pas intimes, néanmoins au moment de l’enfermement, alors qu’elle aurait eu la possibilité de fuir, de quitter la France, elle ne le veut pas, elle veut rester aux côtés de la famille royale.

J. de V. : Oui, elle refuse de partir. Et cela très tôt. D’abord elle n’a pas voulu se marier.

A. L. : Pourtant elle n’est pas religieuse. Pourquoi ne veut-elle pas se marier ?

J. de V. : Elle ne veut pas entrer au couvent non plus. Elle veut rester avec les siens. Il y a là une sorte de prescience. Il y a un mystère. Elle a la prescience du sort tragique qui attend sa famille. Je pense que c’est cela. En ne se mariant pas, en n’entrant pas au couvent aussi, elle imite ses tantes, Adélaïde, Victoire et Sophie, qui sont restées auprès de leur père, pour sauver son âme. Elles ont été les sentinelles du salut de Louis XV. Elles l’ont assisté jusqu’à la mort. Elles ont permis à ce prince de faire une mort très chrétienne. Peut-être, inconsciemment, veut-elle imiter ses courageuses tantes, ses héroïques tantes, l’une d’entre elles a même attrapé la terrible maladie dont Louis XV était mort. Peut-être veut-elle imiter ses tantes. Elle ne veut pas non plus entrer au couvent parce que entrer au couvent la séparerait de sa famille, la séparerait de ceux qui lui sont chers. Elle veut rester avec eux de toutes les manières. Et puis, nous n’en avons pas la certitude, mais c’est une forte probabilité, elle s’est consacrée à Dieu, elle a sans doute fait vœu de virginité à l’âge de 15 ans. C’est très probable. Une de ses grandes amies l’assure, la duchesse de Duras, plus âgée qu’elle mais qui a chassé avec elle, le dira après sa mort, elle a fait ce vœu très probablement. Elle s’est vouée à sa famille et elle s’est vouée à Dieu.

A. L. : Vous écrivez que dans cet ouvrage vous avez cherché à capter l’âme de Madame Elisabeth. On s’en approche ici.

J. de V. : Oui, on s’en approche. J’ai fait une chose que j’avais rarement faite quand j’écrivais, quand je composais un livre, après avoir rassemblé toutes les informations que je pouvais rassembler sur cette princesse, je suis revenu sur mes notes, sur mes documents, je les ai relus pour essayer d’aller encore plus profond dans son âme, de la mieux connaître. Bien sûr j’aurais préféré avoir davantage de documents. Mais je me suis dit : « il faut réfléchir sur les documents, il faut méditer ses exemples. C’est une question de méditation. En méditant, je trouverai peut-être le secret de cette jeune femme ». Et j’ai essayé de m’en approcher le plus possible, du secret de son âme.

A. L. : Je crois que c’est tout à fait réussi. Elle n’est pas religieuse, elle s’est certainement consacrée à Dieu, et c’est le mystère de son âme. Est-ce que vous pouvez nous dire comment vivait Madame Elisabeth, quelle était sa charité, sa bonté… Elle réside à Versailles. Elle y aura une maison, mais il faudra qu’elle attende avant de pouvoir s’y installer. Comment s’organise sa vie ?

J. de V. : Elle a trois vies. Elle a une vie princière, la vie de sa famille. Elle a la vie de représentation. Et puis elle a une vie solitaire. Il lui arrive de passer des après-midi entières seule à Montreuil, qui est la propriété donnée à elle par Louis XVI. Et là, elle lit, elle médite, elle est seule pendant des heures. Cette solitude a joué un rôle très important dans sa vie et l’a préparée à affronter la Révolution certainement. Elle a fait l’apprentissage de la solitude, elle a fait l’apprentissage de la méditation et de la contemplation, pendant ces heures de Montreuil. Mais elle n’a pas de 4e vie. La 4e vie aurait pu être une vie de dissipation mondaine. On ne la voit jamais dans les cercles mondains. Sa belle-sœur Marie-Antoinette l’invite à Trianon, mais elles sont toutes les deux seules. Il est très rare que Madame Elisabeth participe à une réunion d’amis de la reine. Elle n’entre pas dans le cercle de la reine. Elle n’entre pas non plus dans le cercle du comte d’Artois qui est un cercle frivole, cercle auquel appartient sa première dame d’honneur, madame de Polignac, la comtesse Diane. Non, elle n’a pas cette vie mondaine. Elle a sa vie de famille, sa vie de représentation et sa vie solitaire.

A. L. : Elle n’est pas mondaine, mais elle n’est pas non plus bigote.

J. de V. : Ce n’est pas une ascète. Tout au moins pendant la vie de Versailles et la vie des Tuileries. Elle dit un jour : « j’aime manger ». Elle fait de très bons repas. Elle a un très bon appétit. Elle aime les distractions. Elle est même obligée de se freiner elle-même. Quelquefois elle se laisse un peu aller. Il y a les voyages de la cour à Fontainebleau, à Compiègne. Il y a des bals, il y a du théâtre, il y a des divertissements, et elle adore ça. Alors, quand elle rentre chez elle, elle fait un retour sur elle-même, elle dit : « je suis allée un peu trop loin, je me suis trop distraite, il faut maintenant avoir un peu plus de retenue ». Elle se corrige elle-même sans cesse. Et là, elle agit seule, personne ne la dirige. Peut-être l’abbé Madier a-t-il joué un rôle, plus tard l’abbé Edgeworth de Firmont, mais elle est maîtresse de son âme. C’est ce qui est très frappant. Elle n’est pas aux pieds d’un confesseur, d’un directeur spirituel. Elle est elle-même son propre directeur. C’est peut-être très audacieux, très hardi, mais enfin le résultat n’a pas été mauvais.

A. L. : Et vous voyez là l’influence à la fois du christianisme et de son éducation stoïcienne.

J. de V. : Je pense que la formule d’un philosophe stoïcien, il n’y a pas de malheur pour l’homme de bien, a joué un rôle très important. L’homme de bien, l’homme vertueux est au-dessus du malheur. Et c’est à cette altitude que se place Madame Elisabeth. Elle domine le malheur. Elle le maîtrise. Et cela jusqu’à la fin de sa vie, jusqu’aux derniers instants de sa vie. C’est très frappant chez elle.

A. L. : C’est ce que dit saint Paul : « Tout coopère au bien de ceux qui aiment Dieu ». Y compris les épreuves, les croix.

J. de V. : Elle dira un jour à Angélique de Bombelles : « On se rapproche de Dieu dans la vie quotidienne par la prière, mais seule la croix nous en rapproche vraiment ».

A. L. : Vous rapportez une anecdote à propos de cette dame de province qui se présente à Versailles avec une robe un peu passée de mode, et là un gentilhomme se moque d’elle… C’est assez cru.

J. de V. : C’est l’histoire de la mairesse de Tours…

A. L. : Qui amuse beaucoup Madame Elisabeth. On peut être tout à fait uni à Dieu et avoir les pieds sur terre…

J. de V. : S’amuser et rire. Oui ! C’est la mairesse de Tours, une brave dame qui vient visiter Versailles comme le faisaient beaucoup de sujets du roi, puisque Versailles est ouvert à tous les sujets du roi. Elle se promène dans la galerie des glaces, et elle est attifée d’un vêtement un peu démodé, surtout avec des ramages. Passe alors un groupe de jeunes gens, dont le prince de Léon, ce sont des lurons, ils aiment s’amuser, ils aiment plaisanter, et ce jeune prince de Léon s’approche de la dame, s’agenouille et baise le bas de sa robe. Ah ! lui dit la dame, pourquoi, embrassez-vous ma robe ? Parce que j’aime les antiquités. Si j’avais su, dit-elle, je vous aurais montré mon postérieur, il a 20 ans de plus.

A. L. : Cela amusait beaucoup…

J. de V. : Madame Elisabeth a dit : « cette histoire m’amuse énormément. Elle fait le tour de la cour et de la ville, et si elle n’était pas vraie j’en serais très malheureuse ». Elle recueille les potins, elle recueille les nouvelles parce qu’elle est avide de nouvelles. Non pas de ragots, non pas de racontars, mais elle aime savoir ce qui se passe autour d’elle. Elle se tient au courant de tout. Et c’est aussi un grand effort de sa part, elle lit tous les documents, elle lit les écrits politiques, elle recueille les histoires, elle a une correspondance infinie, et quand elle va être enfermée au Temple elle va continuer à essayer de savoir tout ce qui se passe. C’est un autre trait très particulier de sa personnalité.

A. L. : Alors son règlement de vie, justement… Elle est à la cour où elle a une vie de représentation, mais elle s’impose une discipline. Elle ne veut pas gaspiller son temps.

J. de V. : Non, elle ne veut pas gaspiller son temps. Elle est un peu comme si elle avait une règle. Cette règle est pour elle-même, mais aussi pour les dames qui l’accompagnent, qu’on appelle les dames pour accompagner, deux sont de service chaque jour, il y a une douzaine de dames, ou une quinzaine selon les années, deux sont de service chaque jour, et à ces deux dames elle impose un règlement de vie. Quand on est à Montreuil, on arrive le matin, on fait un peu de lecture avant le repas de midi, et ensuite il y a la promenade, la visite du jardin, et quelquefois du sport, c’est-à-dire l’équitation ou la pêche, et puis après l’ouvrage, on travaille à ses ouvrages de broderie ou de tapisserie, la prière en commun, et on rentre à Versailles. Voilà comment se passent ses jours. Il y a aussi la visite des pauvres, certains jours. Les pauvres sont accueillis à Montreuil ; on leur fait des distributions de lait, des distributions de provisions diverses et Madame Elisabeth y préside. Egalement sont prévues des distractions pour le personnel domestique. Et alors on organise quelquefois des bals pour les jardiniers et leurs épouses. Elle préside à la fête, à des mariages, à des baptêmes. Elle a toute une petite cour et elle est comme une sorte de seigneur de village à Montreuil. Cela fait partie de son règlement de vie.

A. L. : Comment est-elle perçue par les courtisans qui doivent considérer qu’elle dénote un peu…

J. de V. : Elle dénote certainement. Les mères de famille la considèrent comme une protectrice et sa maison comme un refuge. N’oublions pas que les mœurs de la cour sont très dissolues à cette époque, qu’il y a tous les jours des histoires scandaleuses qui sont rapportées au roi et à la famille royale, que ceux-ci déplorent mais n’y peuvent rien. Alors Madame Elisabeth apparaît comme une sorte de divinité tutélaire, et les mères de famille sont contentes de pouvoir lui confier leurs filles. Elles veulent que leurs filles entrent dans la maison de la princesse, qu’elles soient recrutées comme dames pour accompagner. Il faut être mariée, les jeunes femmes mariées seules peuvent accéder à la maison princière. Mais c’est une faveur très recherchée. Et on a conservé beaucoup de lettres de mères de famille écrivant à Madame Elisabeth lui demandant : pouvez-vous prendre ma fille, pouvez-vous la faire nommer par le roi dame pour accompagner ? Les mères sont sûres que leur fille va échapper à tous les périls qui les guettent. La cour de Madame Elisabeth est une protection. C’est un refuge au milieu de la cour.

A. L. : Cette influence bénéfique qu’elle a sur ses dames de compagnie, peut-on dire qu’elle continue de l’exercer au Temple sur ses geôliers ? En période de persécution, est-ce que son aura spirituelle demeure encore ?

J. de V. : Madame Elisabeth ne désarme jamais. Je vous parlais tout à l’heure de l’exhortatrice, mais il faut aussi parler de la communicatrice. Elle ne cesse de communiquer, avec l’extérieur mais aussi avec les municipaux. Tous les jours viennent au Temple des municipaux, c’est-à-dire des membres de la commune de Paris, au nombre de deux chaque fois, pour assurer la surveillance de la famille royale. Surveillance très rapprochée puisque ces municipaux couchent dans l’appartement royal, les appartements où sont le roi et la reine. Et Madame Elisabeth au début, très indignée par le sort de sa famille, ne veut pas leur parler ; elle a une réaction d’indignation, de colère devant ces procédés de surveillance. Puis elle se rend compte que cela la dessert, que cela n’est pas favorable au sort de la famille royale et elle change d’attitude très vite, elle se met à chercher des contacts avec ces municipaux. Dès qu’elle en voie un qui manifeste un peu de pitié, qui jette un regard de sympathie sur les enfants – sur le dauphin, sur le prince royal et sur sa sœur – elle en profite immédiatement. Elle parle à ce municipal, lui parle de sa famille, de sa profession – ce sont des gens qui ont un travail ordinairement – et elle se fait des amis. Elle se fait des amis qui vont lui rendre de grands services et qui vont réussir à faire passer des courriers à l’extérieur ou qui vont lui donner des nouvelles des événements politiques et jusque très tard, jusqu’à l’exécution de la reine c’est-à-dire jusqu’au 16 octobre 1793, cette communication va marcher tous les jours. Elle va être informée de tout ce qui se passe et elle le fera connaître au roi et à la reine.

A. L. : Cette influence, vous le dites à la fin de votre ouvrage, s’exerce même post mortem. Vous n’avez pas voulu faire un ouvrage hagiographique, vous n’avez pas voulu instruire un procès de canonisation bien qu’on en parle à cause de l’exemple qu’elle a donné à ses contemporains, mais aussi en raison de son intercession aujourd’hui auprès de Dieu.

J. de V. : C’est une question qui est difficile. L’introduction de la cause de Madame Elisabeth a été citée à plusieurs reprises. Sous le pontificat de Pie XI le prince Xavier de Bourbon avait écrit au Souverain Pontife, nous ne savons pas la réponse qui lui a été donnée, pour demander l’introduction de la cause. Plus tard, c’est je crois en 1950, l’avocat du Maréchal Pétain, Me Isorni, a été prié par les carmélites de Meaux d’intervenir auprès du cardinal Feltin en faveur de l’introduction de la cause. Le cardinal Feltin a répondu par quelques mots lénifiants disant que c’était une affaire très difficile, que les carmélites ne se rendaient pas compte de la difficulté de cette cause et l’on en est resté là. Et nous en sommes toujours là : la cause n’est pas introduite. Quand le sera-t-elle ? Nous n’en savons rien. J’espère qu’un jour un archevêque de Paris se décidera à entreprendre l’enquête de vie et vertus de Madame Elisabeth.

A. L. : Et sans qu’elle soit canonisée ni même béatifiée, certains la prient et récitent les prières qu’elle-même avait composées.

J. de V. : Il y a un culte privé de Madame Elisabeth depuis très longtemps, au XIXe siècle, au XXe siècle encore. J’ai cité un passage d’un déporté pendant la seconde guerre mondiale, qui s’appelait d’Harcourt, qui dit : « vient le moment de réciter la belle prière de Madame Elisabeth : Mon Dieu, que m'arrivera-t-il aujourd'hui, je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est qu'il ne m'arrivera rien que Vous ne l'ayez prévu de toute éternité. Je veux tout, j'accepte tout, je vous fais le sacrifice de tout. » Il récite cette prière, et cela pendant la seconde guerre mondiale. Je rencontre très souvent des personnes qui me disent avoir entretenu dans leur famille un culte de Madame Elisabeth et la prière de Madame Elisabeth est récitée par beaucoup de gens. Quand je donne quelquefois une conférence sur Madame Elisabeth, il arrive que des gens viennent et me récitent la prière pour me montrer qu’ils la savent bien. C’est touchant…

A. L. : On la trouve dans certains missels d’ailleurs…

J. de V. : Oui, cette prière qui n’est peut-être pas d’elle mais qu’elle a refaite, qu’elle a recomposée à son idée, est très belle et l’on comprend qu’elle soit récitée par beaucoup.

A. L. : Vous avez une très belle reproduction d’un tableau sur la page de couverture de votre ouvrage. Quelle est l’iconographie de Madame Elisabeth ? Où peut-on la voir, dans quel musée, dans quel château ?

J. de V. : On a vu un portrait par Mme Vigée-Lebrun à l’exposition sur Marie-Antoinette, c’est le portrait le plus connu, elle a 24 ans et on ne connaissait pas très bien les autres portraits. Le portrait de la petite fille par Drouais et Lépicié, où elle est représentée avec un petit chien sur ses genoux par ces deux peintres. Portrait également très peu connu et même inconnu que j’ai découvert à Châlons-en-Champagne, malheureusement un portrait anonyme, elle a 14 ans, elle est au sortir de son éducation. C’est un portrait charmant, on sent une vivacité contenue, on sent la personnalité. Et puis il y a le fameux portrait qui est sur la couverture – qui a été choisi par mon éditeur à juste titre – qui représente Madame Elisabeth en 1792 au Temple ; c’est à la fin de sa vie et l’auteur de ce portrait, Alexandre Kucharski, est un peintre d’origine polonaise qui était un des municipaux, un des geôliers qui avait déjà peint la princesse. Mais on n’a pas conservé le portrait, et il a profité du fait qu’il était municipal gardien du Temple pour faire ce portrait qui est si touchant de Madame Elisabeth à la fin de sa vie.

A. L. : Une question plus personnelle, comment sort-on d’un ouvrage comme celui-ci que vous venez d’écrire ? Vous avez dit que vous ne l’avez pas simplement écrit, mais que vous l’avez médité. Qu’a été Madame Elisabeth pour vous ?

J. de V. : Pour moi, elle m’a fait entrer davantage dans la compréhension de la fin de la monarchie française. J’ai écrit dans ce livre que la fin de l’Ancien Régime n’est pas un sauve-qui-peut, une déroute mais qu’il y a une grande dignité, une grande majesté dans cette fin. Et Madame Elisabeth incarne cette majesté, incarne cette dignité. Une grande maîtrise face au malheur, un grand respect de son âme, une volonté certaine d’offrir toutes ses souffrances à Dieu et peu de régimes ont fini ainsi. Peut-être peut-on trouver pareille dignité dans la famille de Nicolas II avant leur exécution sauvage mais en tout cas Madame Elisabeth incarne cette dignité de la monarchie française à sa fin, à son expiration.

Le sacrifice du soir, vie et mort de Madame Elisabeth sœur de Louis XVI
Jean de Viguerie, Les éditions du Cerf, 2010

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