L’eugénisme hier et aujourd’hui (8) : le courant scientifique 

03 Juillet, 2020
Provenance: fsspx.news

L’eugénisme scientifique est apparu au début des années trente. Des savants de diverses spécialités, dont beaucoup d’Anglo-saxons, se posent la question de leur responsabilité au sein de la civilisation. Ce mouvement est issu de la réflexion menée après la tragédie de la Première Guerre mondiale. 

En 1930 paraît Biologie humaine et prospérité raciale1, une œuvre collective de 28 auteurs dirigés par Edmund W. Cowdry. L’esprit qui anime ces pages est exposé par le premier de ses contributeurs, Edwin R. Embree : « Quand on examine les moyens en notre possession contenus dans la physique, la médecine, la biologie, la psychologie et les sciences sociales (…), on en arrive à se demander s’il n’est pas possible de faire une nouvelle poussée en avant dans l’évolution humaine 2 ». Et il ajoute : « La question fondamentale est la suivante : pouvons-nous, en quelque manière, contrôler le sens de l’évolution de la race  ? ». 

Ce courant scientifique ressemble par son but au courant idéologique et relève de la même conception eugéniste (cf. article précédent). Mais il s’en distingue quant aux moyens utilisés. Ces savants recherchant avant tout l’efficacité, ils poussent à de nombreuses réalisations, répondant au désir de Galton qui appelait de ses vœux une politique eugénique nationale. Leur compétence obtiendra bien plus que les maigres résultats enregistrés jusqu’ici par l’eugénisme classique. 

En cette période où la génétique s’invente, les scientifiques s’efforcent d’agir avant tout sur le milieu. Leur courant va fortement contribuer au développement de la démographie qualitative qui rassemble des données statistiques sur les caractéristiques biologiques, socio-économiques et culturelles des populations. Un grand nombre de sciences vont connaître de prodigieux développements : démographie, psychologie, nutrition, médecine, génétique, éducation, urbanisme, etc. 

Bilan 

Ce courant scientifique est à l’origine de réussites indéniables qui se sont concrétisées par l’amélioration des conditions de vie et d’hygiène, la chute de la mortalité infantile, etc. Ces succès ne sont pas à mettre sur le compte de l’eugénisme à proprement parler, mais plutôt des avancées scientifiques. 

Les raisons pour lesquelles le milieu a été privilégié plutôt que l’hérédité tiennent à deux constatations : 

1. L’impossibilité d’agir efficacement par la voie de l’hérédité, ce qu’ont mis en lumière les premières découvertes génétiques. Galton avait intitulé l’un de ses ouvrages le Génie héréditaire ; il pensait que la transmission génétique de l’intelligence suivait un plan simple. D’autres eugénistes convaincus le suivirent sur ce terrain. Mais dès 1925, le généticien Herbert Jennings écrivait : « Ni la couleur des yeux, ni la taille, ni la débilité, ni d’autres caractéristiques ne sont des caractères simples ; (…) dans la production de toute caractéristique sont investis des centaines de gènes sinon la totalité ; et beaucoup de produits intermédiaires apparaissent avant l’obtention du produit final 3 ». La voie de l’hérédité n’était pas (encore) ouverte. 

2. Les généticiens ont de plus démontré que la stérilisation eugénique était d’une efficacité dérisoire dans l’éradication d’une anomalie, que l’empêchement des mariages consanguins était plus efficace, et que l’élévation génétique d’une population par le choix du conjoint n’aurait que des effets très minimes. Ceci découragea l’action dans ce domaine, même si certains eugénistes convaincus obtinrent des législations allant en ce sens. 

La mesure partielle de l’intelligence 

Parmi les travaux à connotation eugéniste, l’intelligence est très souvent privilégiée. Mais il n’est quasiment jamais question de vertu ; seule compte l’“intelligence” qui se traduit par la réussite matérielle, sociale ou culturelle. Mais il est illusoire de vouloir “améliorer” la “qualité de vie” d’une population si l’on ne songe pas avant tout à son avenir moral. Tel est le vice radical de cette conception, qui relève d’une vision hédoniste et utilitariste, issue du matérialisme.  

L’intérêt même porté à l’“intelligence” est faussé par l’appréciation qui en est faite. Que mesurent en effet les fameux “tests” de Quotient Intellectuel (QI) tels que le Binet-Simon, le Standford ou le Pintner-Paterson, sinon un aspect réducteur de l’intelligence, restreint et partiel ? Ils servent à échafauder des théories farfelues, utopiques ou racistes. 

Un exemple est fourni par le faux réalisé par Cyril Burt, qui fut président de la Mensa, la société des QI élevés. Ce club favorise les contacts entre personnes d’une intelligence élevée. Il a été fondé en 1945 à Oxford par l’avocat R. Berril et le Dr Ware. Mensa (latin : table) symbolise la table ronde où tous sont assis sans ordre de préséance. Les candidats doivent subir un examen démontrant un niveau d’intelligence supérieur à celui de 98% de la population. Parmi les sujets auxquels elle attache une importance particulière : l’évolution future, la responsabilité de l’homme intelligent, l’influence constructive des personnes intelligentes sur l’ensemble de l’opinion publique, les enfants surdoués, l’eugénisme.

Cyril Burt, membre de la Société eugénique anglaise, réalisa une étude fictive sur 50 paires de vrais jumeaux et prétendit que l’héréditabilité du QI était de 80%, ce qui donna une consécration inattendue à ces tests 4.

  • 1. E. W. Cowdry, Biologie humaine et prospérité raciale, Hoeber, 1930. Titre original : Human biology and racial welfare.
  • 2. Op. cit., Introduction.
  • 3. Cité par D. J. Kevles, In the Name of Eugenics, Pelican Book, 1986.
  • 4. Cité par Testart, Le désir du gène, François Bourin, 1992, p. 81.
Sir Bertrand Russell (1872-1970).

Le « meilleur des mondes » à notre porte 

Ces préoccupations de la Mensa conduisent aux vues de Sir Bertrand Russell (1872-1970), prix Nobel de littérature, qui assume l’une des conséquences de l’eugénique : la formation d’une aristocratie de l’intelligence scientifique destinée à diriger le monde : « Les gouvernants scientifiques auront une éducation pour les hommes et les femmes ordinaires et une autre pour ceux qui devront devenir les détenteurs du pouvoir scientifique. Les hommes et les femmes ordinaires seront élevés dans un esprit de docilité, de ponctualité, d’assiduité au travail, d’irréflexion et de consentement. Il est probable que le consentement sera considéré comme la plus importante de toutes ces qualités. (…) 

« Quant aux enfants appelés à devenir membres dirigeants, ils recevront une éducation tout à fait différente. Ils seront choisis : certains dès avant leur naissance, d’autres pendant les trois premières années de leur vie, et quelques-uns entre trois et six ans. (…) L’eugénisme, les procédés chimiques et thermiques, le régime alimentaire seront utilisés pour leur donner les plus hautes aptitudes possibles.  Il faudra constamment cultiver en eux le sens de leur haute destinée ». S’ils s’avèrent déficients, ils subiront « la terrible pénalité de la dégradation au rang de travailleur ordinaire et passeront le reste de leur vie en compagnie d’hommes et de femmes qui leur seront inférieurs 5 ». 

Ce prix Nobel est aujourd’hui considéré comme l’un des pères du modèle de l’éducation moderne, et ses écrits sur le sujet sont souvent cités et réédités. Ces pages, authentiques, sont accessibles à tous sur Internet. 

Un pays a mis en œuvre cette approche à grande échelle : l’Union soviétique. Dans des villes spécialisées étaient éduqués, souvent loin de leurs parents, les enfants les plus doués ; ils y recevaient une formation poussée dans tel ou tel domaine scientifique. Leur destinée était tracée d’avance, écrite par le Parti communiste…

  • 5. Bernard Russell, L’esprit scientifique et la science dans le monde moderne, ch. 15. Titre original : The Scientific Outlook, 1931.