Histoire de la démission de Mgr Lefebvre (3)

13 Septembre, 2018
Provenance: fsspx.news

L’année de tous les dangers

Le 7 mars 1968 paraît dans l’hebdomadaire Rivarol un article de Mgr Lefebvre intitulé : « Un peu de lumière sur la crise actuelle de l’Eglise ». Cette prise de position provoque des remous parmi les membres de la congrégation du Saint-Esprit. Le Supérieur général y dénonce les « doctrines qui mettent en doute les vérités jusqu’ici estimées comme les fondements immuables de la foi catholique », et se montre consterné de les voir se répandre à l’intérieur de l’Eglise par l’action de ses ministres. Il rappelle le fondement divin de l’institution de l’Eglise et l’assistance du Saint-Esprit promise au magistère pour repousser les erreurs et les hérésies. Il fustige les « efforts conjugués des communistes et des francs-maçons pour modifier et le magistère et la structure hiérarchique de l’Eglise ». Aux yeux de ceux-ci, le collégialisme et l’esprit de démocratisation sont le grand moyen de « ruiner la foi en corrompant le magistère de l’Eglise, (d’) étouffer l’autorité personnelle en la rendant dépendante de multiples organismes qu’il est beaucoup plus aisé de noyauter et d’influencer ».

Mgr Lefebvre rappelle comment le Christ a demandé à des personnes, les Apôtres, de paître son troupeau et non à une collectivité. Le magistère ne saurait être soumis à des majorités. Sur le plan de l’enseignement comme du gouvernement, la collégialité paralyse l’autorité et affadit le sel de l’Evangile : « Il a fallu arriver à notre temps pour entendre parler de l’Eglise en état de Concile permanent, de l’Eglise en continuelle collégialité. Les résultats ne se sont pas fait attendre longtemps. Tout est sens dessus-dessous : la foi, les mœurs, la discipline ». Les effets se font déjà sentir : « La puissance de résistance de l’Eglise au communisme, à l’hérésie, à l’immoralité a considérablement diminué ».

Pour lucide et clairvoyant qu’il soit, l’article est âprement discuté dans la congrégation et vaut à son auteur ou au Provincial de France plusieurs courriers de protestation. Au séminaire de Chevilly, directeur, professeurs et étudiants font part de leur malaise et de leur rejet. Le père Hirtz, conseiller général, écrit le 12 avril au père Morvan, Provincial de France, combien il comprend et partage les diverses réactions qui se sont manifestées. Il estime que les déclarations du Supérieur général, qui s’exprime publiquement dans un journal « classé », « causent un préjudice grave, sèment la division et le désarroi parmi les membres de la Congrégation et, hélas, compromettent la réussite de notre prochain Chapitre général » (Béguerie, p. 405).

L’ouverture du Chapitre 

C’est dans cette atmosphère que s’ouvre le Chapitre général à Rome, le dimanche 8 septembre 1968.

Au cours de son compte-rendu, Mgr Lefebvre propose plusieurs réformes, comme de donner aux Assistants et Conseillers généraux davantage de responsabilités, de réorganiser les provinces, de reculer la date de la profession religieuse, d’admettre des aspirants missionnaires non religieux, etc. Il présente aussi la démission du Conseil général, mais cela ne saurait signifier que la congrégation se retrouve sans tête.

En fait, le Chapitre devait être purement administratif, les supérieurs ayant été élus en 1962 pour un mandat de douze ans. Mgr Lefebvre entendait s’y tenir mais à partir de 1967 il envisage l’éventualité de présenter sa démission. Après une entrevue avec le cardinal Antoniutti, préfet de la Congrégation des Religieux, le 14 mars 1968, il écrit à ce dernier le 7 mai sa décision de se démettre de ses fonctions. En effet, il lui aurait été difficile de se maintenir alors que ses Assistants lui annonçaient leur intention de démissionner dès l’ouverture du Chapitre, "quoi qu’il arrive" (Perrin, p. 167). 

Dès la première séance de travail, le lundi 9 septembre, les capitulants neutralisent les pouvoirs du Supérieur général dans la conduite du Chapitre. Pour ce faire, ils abolissent d’abord la règle de la majorité des deux tiers prévue par les Constitutions. Une majorité absolue suffit alors pour adopter la motion suivante qui relègue le Supérieur général à un rôle de président d’honneur tandis que la direction est confiée à une commission centrale élue. Mgr Lefebvre proteste en demandant que le Supérieur général soit président de droit de cette Commission chargée de conduire les travaux du Chapitre. Finalement, sa demande est rejetée par 63 voix contre 40 le mercredi 11 septembre. Un véritable camouflet.

Par contre, les capitulants acceptent par 54 voix contre 52 la présence du Secrétaire général. Quelles que soient les dénégations postérieures, il était clair que le Chapitre s’organisait de manière démocratique afin de « se réformer en profondeur par un retour à l’Evangile, aux fondateurs, et par une adaptation adéquate au monde d’aujourd’hui » (rapport du Père Morvan sur le départ de Mgr Lefebvre). 

À 11h30, le premier Assistant annonce qu’il préside la séance tandis que Mgr Lefebvre quitte le Chapitre. Les travaux se poursuivent dans une atmosphère particulière. Le règlement en vigueur est suspendu ; le secret des délibérations aboli ; le noviciat est remplacé par des temps de formation spirituelle et des stages ; l’obéissance cède le pas à la coresponsabilité, au dialogue, au travail en équipe et à la dynamique de groupe ; la mission devient « dialogue de salut » dans l’esprit œcuménique du moment. Quelques étudiants et jeunes pères lancent un appel au Chapitre en tant qu’« experts de la mentalité des jeunes », et cet appel est reçu par un vote favorable (Béguerie, p. 442). 

Le 30 septembre, à l’assemblée générale de 16h, Mgr Lefebvre réapparaît et lit un texte qu’il a préparé lors d’un séjour à Assise, où il s’était retiré pour réfléchir et prier. Il exhorte ses confrères à demeurer fidèles à l’esprit du Père Libermann et à rechercher la sainteté qui est essentiellement apostolique. Les moyens pour y parvenir sont « la vie religieuse et la vie de communauté, qui réalisent la vie d’abnégation, la vie d’oraison, la vie de charité fraternelle… » Il regrette l’état d’esprit qui se répand et conduit à rejeter ces moyens : « contre la vie d’obéissance, de prudence vis-à-vis du monde, de véritable détachement des biens et facilités de ce monde, contre les réalités de la vie de communauté qui nous mortifient et nous obligent à la pratique de la charité, qui nous invitent à la vie de prière et d’oraison, leur individualisme, leur égoïsme, leur soif de liberté, d’indépendance, a prévalu ».

Le 4 octobre, le Supérieur général démissionnaire se rend à la Sacrée Congrégation des Religieux. En l’absence du Préfet, le cardinal Antoniutti, il est reçu par Mgr Mauro, le nouveau secrétaire. Mgr Lefebvre lui explique comment il n’est plus membre d’aucune commission et qu’il se retrouve simple spectateur de la révolution en cours. Le secrétaire lui répond : « Vous comprenez, après le Concile, il faut comprendre… Je vais vous donner un conseil que j’ai donné, justement, à un autre Supérieur général qui est venu me faire les mêmes réflexions : “Allez donc, lui ai-je dit, faire un petit voyage aux Etats-Unis, cela vous fera du bien”. Quant au Chapitre et même aux affaires courantes, laissez-les au soin de vos Assistants ! » (Mgr Tissier, p. 396). L’autorité du Supérieur général s’effondre parce qu’elle n’est pas soutenue. Il n’y a plus qu’à jeter l’éponge. La messe est dite !

Pour l’honneur de Mgr Lefebvre

Au cours du Chapitre, rares furent ceux qui prirent la défense de Mgr Lefebvre et de l’autorité du Supérieur général. Luc Perrin cite la belle déclaration du Père brésilien Cristovao Arnaud Freire, prononcée le 20 septembre : « Le but du Chapitre est l’adaptation, non la destruction… Il est surprenant d’entendre des critiques contre le Pape, les évêques et les Supérieurs, de la part de prêtres qui sont parmi nous, mais qui en fait sont des ennemis de l’Eglise et se laissent entraîner par leurs passions. Dès le début, le Chapitre a été dominé par un groupe de pression animé de griefs personnels contre Mgr Lefebvre et incapable de distinguer entre celui-ci et le Supérieur général… Ce Chapitre est en fait un conciliabule. C’est pourquoi il a décidé de s’en retirer et de retourner dans sa brousse, se contentant de prier Notre-Dame de Fatima pour les auteurs de tout ce mal ».

Mgr Lefebvre continue de s’occuper des affaires courantes et s’efforce d’entretenir avec tous des relations cordiales. Il fait même des suggestions au Chapitre concernant la nature et la fin de l’institut. Finalement, le père Joseph Lecuyer est élu Supérieur général le 28 octobre. Le 1er novembre, Mgr Lefebvre quitte la Maison généralice et trouve refuge à l’Institut du Saint-Esprit, rue Machiavelli. Ainsi s’achève son supériorat, qui ne put résister à la tourmente conciliaire.

Le dernier acte public de Mgr Lefebvre sera d’apparaître à l’audience accordée par le pape Paul VI aux membres du Chapitre le 11 novembre 1968. Il se retire alors définitivement. La Providence a ses desseins. Un jour, il avait confié au père Michael O’Carroll : « Si jamais je dois quitter la Congrégation, je fonderai un séminaire international et, dans les trois ans, j’aurai cent cinquante séminaristes » (Mgr Tissier, p. 397). Une nouvelle page allait s’ouvrir. Elle s’écrirait à Ecône.

Abbé Christian Thouvenot