La messe publique interdite

19 Mai, 2020
Provenance: fsspx.news

Avant que le Conseil d’État ne vienne ordonner un « déconfinement » pour les cérémonies du culte, le 18 mai 2020, le gouvernement français n’envisageait pas la reprise de la célébration publique des messes dans les églises avant le 2 juin. Plusieurs observateurs se sont interrogés sur la légitimité d’une telle mesure, et sur la docilité de l'épiscopat à l’appliquer, quand il ne l’avait pas anticipée ! 

Ainsi l’abbé Claude Barthe dans la lettre d’information et d’analyse Res Novæ du 14 avril, qui dénonce la « dictature jacobine » provoquant une « éclipse de la religion publique au nom du “principe de précaution” » : « Les évêques de France eussent pu, faute de mieux, organiser les assemblées liturgiques en fonction de ces contraintes légales passablement tyranniques, essentiellement en multipliant le nombre de messes pour des petits groupes. Bien au contraire, ils ont anticipé les mesures gouvernementales (les messes publiques étaient interdites à compter du 14 mars, – alors que l’arrêté du ministre des solidarités et de la santé est du 15 mars), et ils les ont même amplifiées. La Conférence des évêques a traduit ainsi l’arrêté du 15 mars : “Aucune messe avec une assemblée, de quelque taille qu’elle soit ne doit être célébrée. Les obsèques peuvent, pour le moment, être célébrées dans les églises dans la plupart des diocèses. L’assemblée devrait être inférieure à 20 personnes” (Message de Mgr de Moulins-Beaufort, du 17 mars 2020). Du coup, un arrêté du 24 mars interdisait les messes, sauf les “cérémonies” pour les obsèques. […] 

« Si l’on doit confiner non seulement les malades ou leur proches, mais les malades et les bien-portants, pourquoi ne prend-on pas des dispositions de confinement semblables, par exemple, lors de la grippe saisonnière qui peut faire jusqu’à 650.000 victimes par an ? La réponse – dans un contexte où le scientifique idéologiquement survalorisé se heurte à ses limites – tient à la méconnaissance du virus actuel, pour lequel on ne dispose ni de vaccin, ni encore de médicament efficace, sans parler de l’impréparation sanitaire. Si bien que les médecins et épidémiologistes ont demandé l’application du “principe de précaution”. Sauf que celui-ci, sorti de la giberne des écologistes et intégré à la Constitution en 2005, là où il suffisait d’invoquer le bien commun de la Cité recherché prudemment et intelligemment, se heurte ici au bien commun surnaturel dont l’Eglise est seule juge. 

« Certes, elle se doit de favoriser la santé corporelle, et donc tenir compte de l’avis des gouvernants – ou de ceux qui, de facto, tiennent lieu de gouvernants et dont, s’agissant de “santé publique”, on doit tout de même se souvenir que leurs “lois” autorisent le meurtre de quelque 220.000 innocents par an en France –, mais elle est, quant à elle, en charge de la santé spirituelle des hommes, de leur salut éternel ». 

Car il faut le rappeler : « Aussi étrange que cette assertion puisse aujourd’hui paraître, non seulement le gouvernement de la Cité devrait favoriser le culte divin célébré par l’Eglise, mais il devrait aussi s’y associer en tant que tel. Pas plus que le père de famille, le gouvernant n’a à se réfugier dans la “neutralité”. Rendre à Dieu un culte public est un devoir “qui oblige en premier lieu les hommes pris en particulier, mais c’est aussi un devoir collectif de toute la communauté humaine basée sur des liens sociaux réciproques, parce qu’elle aussi dépend de l’autorité suprême de Dieu” » (Pie XII, Mediator Dei)

La liberté religieuse promue au Concile explique, en définitive, le mutisme épiscopal : « Tolérant, parce qu’ils n’en peuvent mais, cette réalité d’institutions qui ignorent la loi divine, ils [les évêques] ont à réserver jalousement dans le principe les droits de Dieu. Or, c’est tout le contraire, puisque, depuis Vatican II, ils considèrent que c’est par exception qu’a été jadis accordée à l’Epouse du Christ une “reconnaissance spéciale”, alors que la règle est désormais pour elle le droit commun associatif qui résulte de la liberté religieuse (Dignitatis humanæ n. 6) ». 

En Italie aussi  

En Italie, l’attitude des évêques est la même, à la différence qu’ils peuvent, lorsqu’ils souhaitent rouvrir leurs églises – dans un sursaut de courage ou sous la pression des fidèles excédés de leur couardise –, ils peuvent (hélas !) être implicitement désavoués par le pape François lui-même. Et de fait ils l’ont été. C’est ce que déplore Riccardo Cascioli dans la Nuova Bussola Quotidiana du 29 avril : « Quelle que soit l’intention du pape hier matin [mardi 28], il ne fait aucun doute que ses paroles à la messe de 7 heures à Sainte-Marthe ont eu pour effet, en un seul coup, d’offrir une bouée de sauvetage au président du Conseil Giuseppe Conte, qui était sur le grill depuis dimanche soir ; de faire dérailler la Conférence épiscopale italienne (CEI), contrainte de subir une deuxième gifle, douloureuse, en l’espace de trois jours ; et de repousser la reprise de la messe publique. (…) Cette demi-sentence du Pape sur la nécessité de “prudence” et d’“obéissance” aux dispositions des autorités pour empêcher le retour de l’épidémie, a semé la confusion et la perplexité parmi les troupes sur le point de dévorer le président du Conseil. Maintenant, Conte, ayant reçu le soutien du pape, reprend son souffle et il traite avec l’Eglise à partir d’une position très différente ». 

De façon plus générale, le journaliste italien dénonce le manque de foi des évêques face à la pandémie : « Dans son ensemble, la crise présente met en évidence toutes les limites d’une approche essentiellement politique de la question des messes. La CEI s’est présentée face au gouvernement – et continue à le faire – pour arracher des concessions, comme s’il s’agissait d’un syndicat de prêtres, et non pour affirmer sa liberté et sa mission. De même, le service du bien commun est réduit aux œuvres de charité en faveur des pauvres, alors que c’est précisément la messe qui apporte la première contribution au bien commun. La position des évêques, incapables de donner les raisons du sens de la présence de l’Eglise, est une position d’extrême faiblesse ». 

Le 27 avril, Andrea Gagliarducci sur le site Monday Vatican notait : « L’Eglise, après le coronavirus, sera une Eglise plus faible sur le plan institutionnel. Elle n’a pas été capable de défendre les fidèles et de défendre leur possibilité de participer aux célébrations religieuses. Elle n’a finalement pas pu fonctionner comme une institution qui protège ses droits. En Italie et en France, la police a même fait irruption dans les églises pour interrompre des messes avec assistance de fidèles. Cela va non seulement à l’encontre de la liberté de culte, mais aussi de la souveraineté de l’Eglise. Aucune célébration religieuse ne peut être suspendue, et la police ne peut pas non plus s’introduire dans une église. En Italie, le concordat entre l’Italie et le Saint-Siège le stipule expressément ». 

Une politique matérialiste 

Dans Valeurs Actuelles du 29 avril, Guillaume Bernard, maître de conférence à l’Institut catholique d’études supérieures (ICES) remet en cause le bien-fondé des mesures gouvernementales contre la reprise des messes publiques : « A partir du moment où le début du déconfinement est annoncé pour le 11 mai (avec la réouverture de tous les magasins), il est ubuesque pour ne pas dire tyrannique que les messes avec des fidèles continuent à être prohibées. Le pouvoir politique n’est-il pas supposé être religieusement neutre ? Il est, sans doute, habilité pour établir des normes en matière de salubrité et de sécurité publiques mais, celles-ci étant respectées, il n’a pas à dicter idéologiquement les conduites. Si des mesures de prudence sont mises en œuvre (distance entre les personnes, nettoyage des lieux, etc.), il n’y a pas de raison que le pouvoir politique affiche une prédilection pour certaines activités sociales et une hostilité pour d’autres (en interdisant la pratique religieuse). Qui oserait sérieusement soutenir que le virus se transmettrait plus dans une église que dans les queues à l’entrée et aux caisses des supermarchés ? […] Que le pouvoir politique donne des consignes sanitaires est une chose, qu’il se croit légitime pour autoriser ou non la célébration de messes, y compris dans des lieux privés, en est une toute autre ! » 

L’universitaire français pointe du doigt le matérialisme qui sous-tend la politique gouvernementale : « Réduire l’homme à son corps, circonscrire la vie sociale au matériel est extrêmement réducteur. Or, en admettant (pour l’heure, puisque ce n’est pas ici le sujet) que le confinement général puis l’encadrement du déconfinement réalisent le bien commun, il s’avère que, de la manière dont l’Exécutif l’aborde, celui-ci est artificiellement réduit au temporel. Les besoins de l’âme non seulement de chacun mais de tous, le bien commun spirituel pas seulement des personnes mais de la société tout entière sont réduits à néant ».  

Et de noter que « dans le cadre du confinement général, si les églises étaient autorisées à rester ouvertes (article 8 du décret du 23 mars 2020), il n’y avait aucune mention aux lieux de culte dans les autorisations dérogatoires de déplacement ! Il était explicitement autorisé de se rendre dans un supermarché ou d’aller faire du sport (il est vrai que le corps a ses besoins légitimes) mais, comme pour essayer d’en dissuader, strictement rien n’était indiqué sur le fait d’aller dans une église pour y adorer Dieu et le recevoir… dans son corps par la communion. Il est assez probable que nombre de politiques ignorent totalement la spécificité du catholicisme qui affirme la présence réelle de Dieu dans l’hostie consacrée. C’est dans la même logique matérialiste, doublée sans doute d’une grave méconnaissance, qu’Edouard Philippe a pu, sans sourciller, affirmer que les parcs et jardins étaient indispensables à l’équilibre des personnes mais que les messes avec des fidèles resteraient interdites au moins jusqu’au 2 juin. Personne, hormis Dieu, ne peut juger du for interne d’une personne. Mais tout cela en dit long sur la pauvreté intellectuelle de nos prétendues élites. » – Nous ajouterons que cela en dit long aussi sur leur misère spirituelle.