La réforme de la Curie, serpent de mer du pontificat (1)

12 Mai, 2019
Provenance: fsspx.news

Le pape François n’a pas fait mystère de son ambition de réformer la Curie romaine, élément central de son programme. Le projet de cette réforme, qui a déjà fait parler de lui en 2015 à l’occasion du consistoire, avant de retomber dans le silence, fait de nouveau surface dans un entretien du cardinal Müller donné à un journal allemand, le 6 mai dernier.

La Curie romaine

Avant de parler de réforme, il faut préciser ce qu’elle est. L’on peut se reporter à Fideliter de Janvier-février 2011 (n° 199, pp. 4-47) qui contient un solide dossier sur le sujet.

La Curie regroupe les organes ordinaires qui assistent le pape de façon permanente dans l’exercice de sa souveraineté. Sous cet aspect, elle est un instrument qui n’a ni autorité ni pouvoir en dehors de ceux qu’il reçoit du Pasteur suprême. De fait, à la mort du pape, son pouvoir est suspendu, et la Curie se contente d’administrer les affaires ordinaires qui ne peuvent souffrir d’interruption.

Quant aux matières traitées, la Curie – et spécialement la Congrégation pour la doctrine de la foi ou Saint-Office – aide le pape dans l’exercice de son Magistère. Que ce soit par une autorité déléguée, ou avec la sanction de l’autorité suprême, elle est normalement la gardienne du dogme. Elle accomplit cette tâche grâce à des hommes – cardinaux, théologiens – à la doctrine sûre et traditionnelle (en temps ordinaire…). Sans ces hommes profondément emplis de science et de fidélité, les papes ne peuvent pas grand-chose. Saint Pie X, qui a bénéficié du service dévoué de grands hommes d’Eglise – tels les cardinaux Merry del Val et de Lai –, n’aurait pas été sans eux le saint pape que nous vénérons.

Enfin les cardinaux représentent la partie éminente de la Curie. Si le cardinalat est assez récent, il en est autrement de la réalité qu’il recouvre : ceux qui assistèrent le pape dès les temps primitifs constituaient le sénat de l’évêque de Rome, composé du clergé de l’Eglise locale romaine, et ils demeurent, à ce titre, les membres principaux des divers dicastères. « Les membres les plus élevés de la Curie sont par identité les membres cardinaux du clergé de l’Eglise particulière de Rome. (…) La Curie est, dans son essence une portion du “presbyterium” romain, que rien ne peut dissocier de son évêque », Abbé Victor-Alain Berto, Pour la sainte Église romaine, Ed. du Cèdre, 1976, p. 269.

De droit divin l’évêque est pasteur de son troupeau, dont font partie les prêtres, et aucune instance ne peut venir s’interposer entre eux. Il en est de même de l’évêque de Rome vis-à-vis de la Curie. « Le Pontife romain, comme tout Evêque, est indissociable de son Eglise particulière. Parce qu’il est en même temps et indivisiblement le Docteur et Pasteur suprême des chrétiens, son Eglise particulière est, et ne peut pas ne pas être, l’Eglise Mère et Maîtresse de toutes les autres. » (Ibid.) C’est pourquoi tous les cardinaux reçoivent comme « titre », un évêché périphérique de Rome pour six d’entre eux (évêchés dits suburbicaires), ou une paroisse romaine.

Les réformes de la Curie

Retenons que Sixte V (1585-1590) institua le premier les congrégations romaines (en 1588) et donna au vénérable organisme la forme que nous lui connaissons aujourd’hui. Par la suite, « pas moins de vingt-deux papes (sur trente-neuf) ont, plus ou moins directement ou avec plus ou moins de succès, attaché leur nom à l’agencement de ses structures », Joël-Benoît d’Onorio, Le pape et le gouvernement de l’Église, Fleurus, Paris, 1992, p. 287. Mais il faut surtout retenir les noms de saint Pie X et de Paul VI.

La réforme de saint Pie X a consisté en une révision globale, qui a coïncidé avec la réforme du Code de droit canonique. Elle était devenue nécessaire pour faire de la Curie un tout harmonieux et efficace. Elle manifeste le génie organisateur de saint Pie X et son souci de renouveler l’institution, tout en lui conservant sa structure profonde.

La réforme de Paul VI a une tout autre dimension, et l’on peut dire que, d’une certaine manière, elle en prend le contre-pied : trois critiques ont été satisfaites par cette réforme.

Le modernisme n’a jamais aimé la Curie, et l’a combattue directement ou sournoisement. C’est surtout l’aspect doctrinal qui était visé. Le Saint-Office était attaqué en tant que rempart de la foi catholique. Tout était bon pour vilipender cette congrégation : méthode jugée « inquisitoriale », incompétence voire malveillance des juges, procédure « secrète », théologie attardée et (néo)scolastique (injure suprême !), incapable de comprendre l’évolution du monde. Il suffit par exemple de lire le Journal d’un théologien ou Mon journal du Concile d’Yves Congar pour être édifié…

Le progressisme voulait aussi « élargir » le recrutement de la Curie pour introduire une variété plus représentative de l’Eglise universelle en son sein. L’intention, quoique légitime par certains côtés, était insidieuse : l’on voulait à terme obtenir une certaine « décentralisation », qui aboutirait à une dispersion du pouvoir pontifical. Ces idées étaient très agitées à la veille de l’ouverture du Concile. L’on peut en trouver un exposé et une réfutation sous la plume et avec la délicieuse raillerie de l’abbé Dulac. (Abbé Raymond Dulac, « Décentralisation internationale et concentrations nationales de l’Église ? » in La Pensée catholique, N° 78-79, Editions du Cèdre, Paris, 1962, pp. 15-72.)

Les attaques contre la Curie culminèrent durant le Concile, et l’on peut dire que Vatican II a été le chemin de croix de ces fidèles serviteurs de l’Église et de la papauté. Tout au long du Concile la Curie fut attaquée, bafouée et finalement défaite. L’apogée de cette « mise au pas » fut la charge du cardinal Frings contre le Saint-Office, affirmant que sa procédure « ne convient plus à notre époque, nuit à l’Église, et est un objet de scandale pour beaucoup ». Le symbole en est la transformation du Saint-Office, changé jusque dans son nom – devenu Congrégation pour la doctrine de la foi –, à la veille de la clôture du Concile, et l’abolition de l’Index des Livres interdits. Tout cela ne fut possible que par la permission tacite ou explicite de Paul VI.

Mentionnons enfin la doctrine de la collégialité qui fait essentiellement du pape la Tête du corps épiscopal. Ce n’est pas ici le lieu de discuter cette doctrine, mais remarquons deux faits révélateurs du changement opéré par le Concile. D’abord, la création du Synode des évêques, organe consultatif se réunissant tous les trois ans à Rome, qui manifeste efficacement la nouveauté de la collégialité. Et le fait que, dans le nouveau Code de droit canon, ledit Synode se trouve placé avant les cardinaux.

La réforme de la Curie par Paul VI s’explique par ce qui précède. « On peut dire que ce document introduisit dans l’administration centrale de l’Église catholique des notions peu connues jusqu’alors comme celle de déconcentration des affaires, d’internationalisation des membres », Joël-Benoît d’Onorio, op. cit., p. 302. Le dicastère le plus important était désormais la Secrétairerie d’Etat et non plus le Saint-Office. La diplomatie a supplanté la foi. Il n’y a peut-être pas de symbole plus fort de la substitution du “dialogue ” à l’enseignement magistériel. La Curie assure désormais la diffusion de la transformation conciliaire et de « l’esprit du Concile ».

La limite d’âge imposée aux cardinaux, tant dans l’exercice des charges curiales que pour l’élection du pape, a exclu les opposants au nouveau courant des choses, et permis d’écarter les « conservateurs ». De même, la limitation du mandat de tous les membres de la Curie, cardinaux compris, à une durée de 5 ans, ainsi qu’à l’extinction du mandat à la mort du pape, sont des principes absolument nouveaux qui détruisent la continuité que cet organe établissait d’un pontificat à l’autre. C’est une logique de parti, démocratique et mondaine. (A suivre)