La réforme de la Curie, serpent de mer du pontificat (3)

15 Mai, 2019
Provenance: fsspx.news

Dans un entretien donné au Passauer neue Presse le 6 mai 2019, le cardinal Müller éreinte le projet de réorganisation de la Curie qui circule au Vatican. Il s’en était déjà pris à cette réforme : dans l’Osservatore Romano du 8 février 2015, il avait publié une tribune assassine sous le titre « Critères théologiques pour une réforme de l’Eglise et de la Curie romaine » (cf. deuxième partie). 

Le résultat visiblement espéré par le cardinal fut atteint : le consistoire terminé, l’on apprenait que la discussion du projet était reportée sine die… L’ex-préfet de la Congrégation pour la doctrine de la Foi revient à la charge par cet entretien. Et il est encore plus critique. 

L’absence de fondements théologiques 

Le ton est vite donné : le cardinal Müller accuse le schéma de ne pas présenter de définition acceptable de l’Eglise, de sa nature et de sa mission… et de ne pas avoir la vision de Vatican II sur ce point. C’est « un assemblage d’idées individuelles subjectives, de pieux désirs, d’appels moraux, truffé de citations de textes du Concile et de déclarations du pape actuel ». C’est pourquoi, ajoute-t-il « la Curie reste dans une sorte d’état de lévitation, car elle n’est plus clairement affectée au service du pape pour l’Eglise universelle ». 

L’objection essentielle est qu’« il n’y a pas de distinction claire entre les institutions laïques du Vatican en tant qu’Etat souverain, le Saint-Siège en tant que sujet du droit international et la justification purement ecclésiastique de la primauté du pape, en tant qu’évêque de Rome dans la succession de l’apôtre Pierre ». Cette confusion entraîne des conséquences funestes. 

Une transformation discrétionnaire 

L’ex-Préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi rappelle que « l’Eglise (…) ne peut être transformée arbitrairement comme un Etat ou une organisation créée par l’homme » car elle « est fondée sur la foi catholique au Christ et sur ses institutions essentielles d’origine apostolique ». Il poursuit en se plaignant que « l’erreur fatale de la réforme de la curie commise par Paul VI, qui a placé la Secrétairie d’Etat au cœur de la Curie, sera renforcée ». 

Il conclut en affirmant que « le projet actuel oscille entre une spiritualisation des attitudes demandées à tous les employés de la Curie (“conversion missionnaire”) et une conception laïque de l’Eglise, qui doit être dirigée comme une entreprise internationale, comme s’il s’agissait d’un équilibre de pouvoirs entre le siège et les filiales et un renforcement du rôle des agences locales ». L’on reconnaîtra là un danger déjà dénoncé, affirmant que l’on ne pouvait introduire ni le Synode des évêques, ni les conférences épiscopales au sein de la Curie. 

Une inversion des fins… 

« La plus haute mission du pape est son enseignement en tant que membre et chef du collège épiscopal. Les tâches séculières sont secondaires : elles ne présentent aucun lien essentiel avec la papauté et ont parfois caché sa véritable mission au cours de l’histoire. Placer ces tâches séculières avant la mission spirituelle aujourd’hui est une erreur qui doit être évitée » explique-t-il très justement, même si dire du pape qu’il est “membre et chef” - ce qui est pléonastique - du collège découle de la nouveauté de la collégialité promue au Concile. De cette inversion découle tout naturellement le désordre. D’après le cardinal Müller : « il n’y a plus de dicastère suprême, car tous les dicastères sont égaux. Le projet est une succession décousue de 16 ministères qui sont en quelque sorte au service du pape, des évêques individuels et des conférences épiscopales. Par exemple, l’Aumônerie apostolique précède la liturgie et les sacrements, qui sont des éléments essentiels de l’Eglise ! » 

… et un primat de l’action sur la foi 

Car, relève le cardinal, le dicastère de l’évangélisation est le premier nommé « bien que ce soit une tâche de toute l’Eglise et pas spécifique au pape ». Ce qui lui semble illogique : peut-il y avoir une évangélisation sans contenu et sans proclamation de la foi ? « Bien que l’enseignement universel de l’Eglise soit la raison de l’existence de la primauté papale, la doctrine de la foi n’apparaît dans le présent projet que comme une tâche aléatoire du pape, et surtout, subordonnée à ses obligations temporelles ». 

La dévaluation ou la surévaluation de la fonction épiscopale 

Il rappelle enfin, quoique de manière malhabile et incomplète, la structure à la fois monarchique et aristocratique de l’Eglise. « L’épiscopat, dit-il, ne peut être ni amélioré ni dévalué par Rome car les évêques sont les oints du Christ et agissent avec leur propre autorité apostolique, et non en tant que représentants locaux du pape. Il n’est qu’un évêque comme tous les autres, bien qu’il ait pour mandat spécial d’assurer l’unité de l’Eglise dans la foi, dans la communion des sacrements et de la constitution de l’Eglise universelle ». 

La raison de cette pauvreté théologique est l’ignorance des rédacteurs 

Il accuse notamment : « Les concepts de base de la théologie catholique, tels que la Révélation, l’Evangile, les Ecritures, la Tradition apostolique ou le magistère ecclésiastique, sont utilisés incorrectement ou de manière biaisée. Il n’y a pas de distinction entre la doctrine révélée et l’enseignement académique. La synodalité est évoquée et ce terme est utilisé comme un mot magique. Cependant, les congrégations sont abolies et remplacées par le concept fonctionnel de dicastère. La Congrégation n’est que l’équivalent latin du Synode et témoigne de la collégialité interne de la papauté, dans la mesure où le pape sollicite conseil et soutien auprès de l’Assemblée de l’Église romaine, que ce soit dans le consistoire général des cardinaux ou dans leur assemblée partielle dans la Congrégation – dans le cadre de son ministère pétrinien. » 

Et de conclure : « il faut espérer que cette section [du projet] sera complètement reformulée par un théologien et canoniste chevronné ». 

La clef de la réforme projetée 

Dans sa dernière réponse, le cardinal Müller fournit un principe explicatif du projet de réforme : « le renforcement de la périphérie et la réduction du centralisme, accusé d’une prétendue prétention à la souveraineté ». Mais il le conteste fortement : « Rome n’est certes pas le centre de l’Eglise, et (…) les Eglises locales ne sont pas non plus à la périphérie. Le centre de l’Eglise est le Christ, et partout où l’Eucharistie est célébrée, elle est pleinement présente. Le pape dans ses fonctions n’est que le principe et le fondement de l’unité de l’Eglise visible dans le Credo, et du culte de Dieu dans les sacrements. Le prêtre local est plus important pour les fidèles que le pape, car il proclame l’évangile ici et maintenant, il donne les sacrements et, en tant que pasteur, il conduit les gens au Christ. » 

Cet entretien permet de dégager les grandes lignes du projet de réforme de la Curie, et il a le mérite de donner certaines réponses. Il montre cependant les limites de la théologie du cardinal Müller, lui-même tributaire du concile Vatican II. Deux points surtout sont à relever. 

1) Une manière restrictive de considérer la fonction pontificale, dépendant de la collégialité telle que conçue au Concile. Cela l’empêche de donner une réponse nette à la véritable dilution des pouvoirs que prévoit cette réforme. 

2) Une conception « existentialiste » de l’Eglise : le prêtre local est plus important pour les fidèles que le pape, – qui ne permet pas de sortir du schéma horizontal imposé par François (centre et périphérie). Ce n’est qu’à un niveau pratique que l’on peut souligner l’importance de l’apostolat sacerdotal auprès des âmes. Mais le vicaire du Christ, même s’il ne se substitue à aucun des membres du clergé, les anime tous et chacun de la puissance qu’il a reçue du Christ en tant que pasteur suprême. 

Désormais une question cruciale se pose : si le pape François parvenait à ses fins, que resterait-il de la divine constitution de l’Eglise ?