Le dossier « Pie XII et les Juifs »

03 Août, 2009
Provenance: fsspx.news

Qui est Costa-Gravas ?

Cinéaste politique, champion des droits de l’homme, il a trouvé dans le brûlot anti-papal de Rolf Hochhuth une matière à provocation et à scandale. Déjà dans Music Box (1990), il diffusait une thèse équivalente : la peur obsessionnelle du communisme a conduit à la complaisance envers les nazis.

Costa-Gravas n’a pas voulu faire preuve d’honnêteté historique. Il le dit lui-même :

« Dans votre film, il n’y a pas de conseiller historique. C’est voulu ?

– Oui. J’ai eu des conseillers historiques dans certains films, Z (1969), l’Aveu (1971). Le problème avec les spécialistes, c’est que chacun a sa propre interprétation. On n’en sort pas. Si j’en avais pris un – ou deux – c’était le meilleur moyen d’avoir des problèmes. Avec mes lectures, j’ai construit ma propre interprétation. Et puis, le cinéma c’est, d’abord, quand même, un spectacle. Les gens viennent voir un spectacle. » (Propos recueilli par J-Y Riou, Histoire du Christianisme Magazine, n° 9 : “La Shoah et Pie XII: les trois tentations de Costa-Gavras”)

Amen : une fiction

Dans Amen, il y a un personnage historique, Kurt Gerstein, ensuite un pape recréé pour en faire un pantin ridicule, manipulé par son entourage ; enfin, le jésuite Fontana qui, le premier, parvient à informer le pape de la « solution finale »… Or, ce personnage est tout simplement inventé.

Kurt Gerstein, officier SS, rencontre le nonce à Berlin Mgr Orsenigo et le met au courant du traitement réservé aux juifs en Pologne. Cette rencontre est déterminante, car la suite du film en dépend. Or, Gerstein le dit lui-même dans son rapport cité au procès de Nuremberg : il n’a jamais rencontré le nonce.

Si le public croit ce qui est relaté comme historique, il croira ce qui est fictif. Et Costa-Gravas mêle si bien la réalité et la fiction qu’on ne voit plus la différence. « Tout le film est centré sur les deux personnages : Gerstein et Fontana. L’un, SS, résiste au nazisme ; l’autre, prêtre, résiste à l’Eglise. Pour le réalisateur, qui les fait se rejoindre, c’est le même combat et la même démonstration : la résistance était possible. En reléguant le personnage du pape au second plan (toujours filmé de loin, dans un Vatican de carnaval), Costa-Gravas laisse voir clairement que son intention n’est pas de s’approcher au plus près de la vérité sur Pie XII, mais, en tronquant, déformant, manipulant l’histoire, d’illustrer une imposture : “Le fiasco moral de l’Eglise” (expression employée par le journal La Vie). » (Analyse de Dominique Gardes, Le Spectacle du Monde nº 477)

Qu’est-ce que les nazis pensaient de Pie XII ?

Berlin fut la seule capitale à ne pas envoyer de représentant spécial au couronnement de Pie XII, en 1939. Après le radio-message de Noël 1942, une note du Service de sécurité du Reich – qui avait la haute main sur toute l’Europe occupée – affirma : « Il (le pape) se fait le porte-parole des Juifs criminels de guerre. »

Sur quoi s’appuie la propagande contre Pie XII ?

De l’extérieur l’on pourrait penser à un semblant de connivence de l’Eglise avec le régime. C’est qu’en face de problèmes, les hommes n’ont pas toujours les mêmes solutions, mêmes s’ils sont tous animés du même esprit. Il y eut des divergences au sein de l’épiscopat allemand. D’un côté, le Cardinal Bertram, président de la conférence épiscopale de Fulda, qui pour sauver des vies humaines, pouvait être porté à une certaine complaisance – purement extérieure – avec le régime. C’est ainsi qu’il envoya une lettre de vœux au Führer pour son anniversaire en avril 1940. De l’autre, l’évêque de Berlin, cardinal von Preysing, partisan d’une distanciation complète avec le régime. Pie XII était très lié au cardinal von Preysing, à tel point qu’il eut avec lui un échange épistolaire abondant, dans lequel il lui demandait souvent avis et informations sur la situation.

Cependant, Pie XII ne modifia pas son attitude quand l’Allemagne entra en guerre contre la Russie, et ne parla jamais, fût-ce par allusion, de « croisade » contre le bolchévisme ou de « guerre sainte ». Ses efforts pour la paix, après juin 1941, ne se différenciaient en rien de ceux qu’il avait déployés auparavant.

« Nous faisons de Notre côté, écrivait-il le 15 octobre 1942, ce qui est en notre pouvoir pour épargner au peuple allemand des représailles pour des choses dont il n’est pas, dans son ensemble, responsable, et dont la plupart peut-être ne savent même rien du tout. »

Au milieu des peuples en guerre, la position du Saint-Siège devenait chaque jour plus délicate. Pie XII y revient toujours plus longuement dans ses lettres. Il constate, le 20 février 1941, « que les temps sont durs, particulièrement pour le vicaire du Christ, et que la papauté et l’Eglise se trouvent peu à peu placées dans une situation complexe et périlleuse, telle qu’elles en virent peu au cours de leur longue et douloureuse histoire. » Le Vicaire du Christ se trouve confronté à des choix très pénibles, écrit-il le 20 février 1941, et placé entre les exigences contradictoires de sa charge pastorale : « Là où le pape voudrait crier haut et fort, c’est malheureusement l’expectative et le silence qui lui sont souvent imposés ; là où il voudrait agir et aider, c’est la patience et l’attente qui s’imposent. »

La presse officielle, qui s’était jadis acharnée contre le cardinal Pacelli, s’attachait aujourd’hui à représenter le pape Pie XII comme un ennemi de l’Allemagne. Non seulement chacune de ses paroles pouvait déchaîner une vague de représailles, mais, présentée artificieusement par la propagande du parti, elle risquait encore de lui aliéner le cœur et l’âme des catholiques. (Cf. Père Blet, Pie XII et la Seconde Guerre mondiale d’après les archives du Vatican, Chapitre III.)

L’action de Pie XII en faveur des Juifs

90 % des juifs d’Italie ont été cachés et protégés par l’Église, c’est-à-dire par des prêtres, des religieux, des religieuses et des laïcs. Pie XII avait ordonné de cacher tous les juifs possibles dans les couvents et monastères. A cet effet, il fait lever la clôture canonique des maisons religieuses de Rome. A Rome même 40 000 réfugiés juifs sont cachés dans les églises, les couvents, et 7000 dans la cité du Vatican. Les plus menacés, qui étaient cachés dans les séminaires, étaient revêtus de soutanes (!) en cas de perquisition.

En 1944, Pie XII fait publier une protestation publique dans L’Osservatore Romano, contre la déportation des juifs. En représailles, le commandant SS de Rome convoque le grand rabbin Zolli et exige une rançon de 50 kg d’or dans les 36 heures sinon 200 juifs seront immédiatement déportés. Les juifs ne purent réunir que 35 kg. Israël Zolli alla trouver Pie XII qui fit fondre les vases sacrés et donna les 15 kilos restants.

Caché au Vatican dans les derniers mois de la guerre, le grand rabbin se fit baptiser le 13 février 1945 en même temps que sa femme. En signe de respect et de sincère reconnaissance envers Pie XII, il demanda à prendre comme prénom de baptême “Eugène” (c’était le prénom du Pape).

A partir de 1941, le Catholic Refugee Committee est organisé à Rome sur l’ordre de Pie XII : il sera le maître d’œuvre de toutes les filières d’évasion des juifs d’Europe vers les Etats-Unis ; 250 000 juifs transitèrent par l’Espagne et le Portugal.

En 1945, M. Pinhas Lapid, alors consul d’Israël à Milan, fut reçu par le Pape et « lui transmit la gratitude de l’Agence juive, qui était l’organisme du mouvement sioniste mondial, pour ce qu’il avait fait en faveur des Juifs »

Après la guerre, ce même Pinhas Lapid estimait à 850.000 le nombre de juifs sauvés par les catholiques dans toute l’Europe. Il déclarait en 1963 : « Je comprends très mal que l’on s’en prenne aujourd’hui à Pie XII tandis que pendant de nombreuses années, on s’est plu ici (en Israël) à lui rendre hommage. Je peux affirmer que le pape personnellement, le Saint Siège et les nonces ont sauvé de 150 000 à 400 000 juifs ». (Repris dans Three Popes and the Jews, 1967 – Traduction française : Rome et les Juifs, Seuil.)

Pinhas Lapid déclarera par ailleurs au journal Le Monde du 13 décembre 1963 qu’il ne comprend pas pourquoi l’on s’acharne contre Pie XII qui « ne disposait ni de divisions blindées, ni de flotte aérienne alors que Staline, Roosevelt et Churchill, qui en commandaient, n’ont jamais voulu s’en servir pour désorganiser le réseau ferroviaire qui menait aux chambres à gaz. (…) Lorsque j’ai été reçu à Venise par Mgr Roncalli qui devait devenir Jean XXIII et que je lui exprimai la reconnaissance de mon pays pour son action en faveur des Juifs alors qu’il était nonce à Istanbul, il m’interrompit à plusieurs reprises pour me rappeler qu’il avait à chaque fois agi sur l’ordre précis de Pie XII ».

Le rabbin de Jérusalem, Isaac Herzog, dit en 1944 : « Ce que votre Sainteté et ses éminents délégués, inspirés par ces principes religieux éternels qui constituent le fondement même de la civilisation véritable, font pour nos frères et sœurs malheureux, en cette heure tragique de notre histoire, et qui est une preuve tangible de l’action de la Providence en ce monde, le peuple d’Israël ne l’oubliera jamais».

En 1946, 12 rabbins venus d’Israël, d’Europe et des Etats-Unis, vinrent à Rome, rendre un hommage officiel de gratitude au Pape Pie XII pour l’action de l’Eglise en faveur des juifs pendant toute la guerre.

Le 26 mai 1955, 94 musiciens juifs, originaires de 14 pays, sous la direction de Paul Kletzki, jouèrent la neuvième symphonie de Beethoven devant Pie XII « en reconnaissance de l’œuvre humanitaire grandiose accomplie par Sa Sainteté pour sauver un grand nombre de Juifs pendant la Seconde guerre mondiale ».

Mme Golda Meir, ministre des Affaires étrangères d’Israël, déclara lors de la mort de Pie XII en 1958 : « Nous partageons la douleur de l’humanité pour la mort de Sa Sainteté Pie XII.(…) Pendant la décennie de la terreur nazie, quand notre peuple a subi un martyre terrible, la voix du Pape s’est élevée pour condamner les persécuteurs et pour invoquer la pitié envers leurs victimes. Nous pleurons un grand serviteur de la paix ». (Condoléances de Mme Golda Meir, ministre des Affaires Etrangères d’Israël, à la mort de Pie XII en 1958. Cité in Itinéraires n° 306.)

En 1955, à l’occasion des célébrations du 10ème anniversaire de la Libération, l’Union des Communautés Israélites proclamait le 17 avril « Jour de gratitude » pour l’assistance fournie par le pape durant la guerre.

Le 16 février 2001, dans un long article paru dans la revue The Weekly Standard, le rabbin David Dalin de New York, a demandé que Pie XII soit officiellement reconnu comme un « Juste entre les nations ».

« Dans le Talmud, il est écrit : “Qui sauve une vie, sauve le monde entier”, eh bien, plus que tout autre au XXe siècle, Pie XII a respecté ce principe. Aucun autre pape n’a été aussi magnanime avec les juifs. Toute la génération des survivants de l’Holocauste témoigne que Pie XII a été authentiquement et profondément un juste. (…) Contrairement à ce qu’a écrit John Cornwell, selon lequel Pie XII aurait été le “pape de Hitler”, je crois que le pape Pacelli a été le plus grand soutien des juifs ».

A noter que David Dalin n’est pas n’importe qui. L’un de ses livres, Religion and State in the American Jewish Experience, a été déclaré l’un des meilleurs travaux académiques en 1998.

« Pie XII, écrit-il, fut l’une des personnalités les plus critiques envers le nazisme. Sur 44 discours que Pacelli a prononcés en Allemagne entre 1917 et 1929, 40 dénoncent les dangers imminents de l’idéologie nazie. En mars 1935, dans une lettre ouverte à l’évêque de Cologne, il appelle les nazis “faux prophètes à l’orgueil de Lucifer”. La même année, dans un discours à Lourdes, il dénonçait “les idéologies possédées par la superstition de la race et du sang”. Sa première encyclique en tant que pape, Summi pontificatus de 1939, était si clairement anti-raciste que les avions alliés en lâchèrent des milliers de copies sur l’Allemagne pour y nourrir un sentiment anti-raciste ».

À ceux qui reprochent à Pie XII de n’avoir pas parlé assez fort contre le nazisme, Dalin rapporte les propos de Marcus Melchior, grand rabbin du Danemark, qui a survécu à la Shoah : « Si le pape avait parlé, Hitler aurait massacré beaucoup plus que six millions de juifs et peut-être 10 millions de catholiques ». Il rapporte aussi ceux du procureur Kempner, représentant les États-Unis au procès de Nuremberg : « Toute action de propagande inspirée par l’Église catholique contre Hitler aurait été un suicide ou aurait porté à l’exécution de beaucoup plus de juifs et de catholiques ».

Costa-Gravas (à gauche), sur le tournage de Amen (2002).