Le pape demande une enquête sur la messe dite “extraordinaire”

31 Juillet, 2020
Provenance: fsspx.news
En 2017, Mgr Guido Pozzo, secrétaire de la commission Ecclesia Dei, célèbre la messe traditionnelle à Saint-Pierre de Rome.

Le cardinal Luis Ladaria Ferrer, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF), a adressé à tous les présidents de conférence épiscopale une lettre accompagnée d’une enquête sur la messe dite “extraordinaire”, le 7 mars 2020. Les deux documents, inconnus des fidèles jusqu’alors, ont été publiés le 23 avril par le site catholique américain Rorate Cœli qui en a reçu une copie. 

« Treize ans après la publication du motu proprio Summorum Pontificum par Benoît XVI, explique le cardinal Ladaria, le pape François souhaite être informé de l’application actuelle de Summorum Pontificum. » En effet, le motu proprio du 7 juillet 2007 autorise canoniquement la célébration de la messe du rite romain selon le missel de 1962 établi avant le concile Vatican II. L’enquête destinée aux évêques comporte neuf questions, et doit être renvoyée à la CDF d’ici le 31 juillet 2020.  

Les neuf questions posées aux évêques catholique du monde entier sont les suivantes :  

1) Quelle est la situation dans votre diocèse au sujet du rite romain extraordinaire ?  
2) Lorsque le rite extraordinaire est pratiqué, est-ce que cela répond à un vrai besoin pastoral ou est-ce le fait d’un seul prêtre ?  
3) Selon vous, quels sont les aspects positifs ou négatifs dans l’utilisation du rite romain extraordinaire ?  
4) Est-ce que les normes et les conditions établies par le motu proprio  Summorum Pontificum sont respectées ?  
5) Est-il arrivé que, dans votre diocèse, le rite ordinaire a adopté des éléments du rite extraordinaire ?  
6) Pour la célébration de la messe, utilisez-vous le missel promulgué par le pape Jean XXIII en 1962 ?  
7) A côté de la célébration de la messe selon le rite extraordinaire, y a-t-il d’autres cérémonies (baptême, confirmation, mariage, pénitence, sacrement des malades, ordination, office divin, triduum pascal, obsèques) qui suivent les livres liturgiques d’avant Vatican II ?  
8) Est-ce que  Summorum Pontificum  a une influence sur la vie des séminaires (ceux du diocèse) et autres maisons de formation ?  
9) Treize ans après le motu proprio  Summorum Pontificum, quelle est votre opinion sur le rite romain extraordinaire ?  


Le rite latin traditionnel, pourrait-il être menacé ? 

« Le motu proprio Summorum Pontificum, qui reconnaissait les droits et la continuité du rite latin traditionnel, pourrait-il être menacé ? », s’inquiète Rorate Cœli. « Lorsque le motu proprio a été publié pour la première fois, il y a eu une période de consultations de trois ans, poursuit le site, définie par le pape Benoît XVI dans sa lettre d’accompagnement aux évêques. (…) Etrangement, aujourd’hui, 13 ans après Summorum, (…) la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, désormais responsable de Summorum, a envoyé une nouvelle enquête pour les évêques. (…) Et d’ajouter en conclusion : « C’est peut-être inquiétant. Les questions semblent neutres, mais, une fois qu’on les lit attentivement, elles peuvent indiquer de graves conséquences. » 

Le cardinal Kurt Koch, président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, a déclaré dans l’édition de juin de la revue catholique allemande Herder-Korrespondenz qu’il serait souhaitable, à l’avenir, qu’il y ait une réconciliation des deux formes du rite romain, « de sorte qu’à un moment donné, nous n’ayons plus qu’une seule forme comme synthèse au lieu de deux formes différentes ». Le 27 mai 2020, le journal catholique allemand Die Tagespost, a demandé au cardinal allemand d’expliquer sa proposition de fusion progressive de la forme ordinaire et de la forme extraordinaire du rite romain. Le cardinal, reconnaissant que cela exigerait beaucoup de temps et de patience, a précisé qu’il suivait ainsi Benoît XVI qui pensait qu’on ne pouvait pas prescrire une nouvelle réforme liturgique, mais que celle-ci nécessitait un patient processus de croissance intérieure. (Cf. Voici quel est notre Dieu. Conversations avec Peter Seewald, 2001, Plon/Mame)  

Le 25 mars, après la demande de l’enquête du 7 mars, la Congrégation pour la doctrine de la foi a publié deux décrets pour « enrichir la forme extraordinaire du rite romain » de sept nouvelles préfaces – décret Quo magis, et de l’introduction des saints canonisés après 1960 – décret Cum sanctissima. Près de 200 théologiens se sont alors élevés contre ces dispositions en signant une lettre ouverte pour demander « le retrait des deux décrets et de rendre toutes les compétences sur la liturgie aux évêques diocésains et à la Congrégation pour le culte divin ». Selon les signataires, « il n’est plus logique d’émettre des décrets pour “réformer” un rite qui est enfermé dans une histoire passée, arrêtée et cristallisé, sans vie et sans vigueur ». Martin Klöckener, professeur de sciences liturgiques à l’Université de Fribourg et signataire, a répondu aux questions de l’agence suisse Cath.ch, le 8 mai. Il souligne « le danger d’une division pastorale » du fait de l’enseignement dans les séminaires de l’ancien rite qui « conduit à des divisions dans la formation des prêtres ». Car, précise-t-il, chaque rite détermine un rapport avec l’identité des personnes concernées : l’Eglise et le prêtre. Et d’ajouter que « la création de ces rites spéciaux entrave la mise en œuvre de l’important potentiel liturgique du concile Vatican II ». Mais, conclut-il, « il ne faut pas y voir une annonce indirecte de l’abolition de la forme extraordinaire du rite romain comme le craignent certains milieux ultraconservateurs ». 

La forme extraordinaire n’est pas “sans vie ni sans vigueur” 

Cette lettre ouverte des 200 théologiens « sur l’état d’exception liturgique », publiée le 1er avril par Andrea Grillo, professeur de théologie sacramentaire à l’Université Saint-Anselme de Rome, a suscité une réponse par retour de Mgr Markus Graulich, sous-secrétaire du Conseil pontifical pour les textes législatifs, réponse publiée par le site Riposte catholique le 3 avril.  

Mgr Graulich y relève les « diverses idées fausses (pour ne pas parler d’erreurs), qui suggèrent un manque de connaissance ou une connaissance idéologiquement déformée du sujet de la part des auteurs ». Et effectivement il s’attache à préciser en conclusion : « l’ajout de la forme extraordinaire (et non – comme le disent les signataires – le rite) montre clairement qu’elle n’est pas fermée dans le “passé historique”, mais qu’elle peut se développer de façon organique. Le fait que la forme extraordinaire ne soit pas “sans vie ni sans vigueur” est démontré partout où on peut assister à une célébration eucharistique dans la forme extraordinaire du rite romain. Que cela convienne ou non aux soi-disant liturgistes ». 

Le 24 avril, le journal catholique britannique The Tablet publie sur son site l’entretien avec Joseph Shaw, président de la Latin Mass Society of England and Wales. « Je ne vois pas cette enquête comme une menace, mais simplement comme indiquant une volonté de la CDF d’avoir des informations solides du monde entier », a-t-il déclaré. « La comparaison des rapports écrits en 2010 et en 2020 montrera non seulement une croissance constante du nombre de célébrations, mais aussi une intégration croissante et sereine de la forme extraordinaire dans la vie de l’Eglise, ce qui est en grande partie attribuable à l’attitude des évêques eux-mêmes », a ajouté J. Shaw, citant Mgr Malcolm McMahon de Liverpool et Mgr Philip Egan de Portsmouth, qui procèdent à des ordinations dans la forme extraordinaire.  

Parallèlement, le P. Nicola Bux, professeur de liturgie orientale et de théologie des sacrements à la Faculté théologique des Pouilles et ancien consulteur du Bureau des célébrations liturgiques du souverain pontife, est convaincu que le questionnaire de la Congrégation pour la doctrine de la foi doit être attribué à des fins statistiques non inquiétantes. La Nuova Bussola Quotidiana faisait part de ses réflexions le 27 avril. Mais pour le succès de l’enquête, précise le P. Bux, il est essentiel que les évêques qui ont reçu le questionnaire « se laissent guider dans les réponses par le sensus Ecclesiæ et non par des préjugés ».  

Des inquiétudes et des questions  

« Benoît XVI avait l’honnêteté de reconnaître que la réforme liturgique avait laissé un champ de ruines. Il n’hésitait pas à parler de démolition de la liturgie. Pourtant, il croyait possible de réformer une réforme ratée. Treize ans plus tard, ce souci n’est plus guère d’actualité au Vatican, et les partisans de la révolution liturgique entendent bien la maintenir », souligne FSSPX.Actualités du 1er mai. 

« Comme le combat de la foi, le combat pour la messe n’est pas terminé. Il suffit de rappeler le nombre d’embûches qu’a connu la mise en œuvre de Summorum pontificum et la mauvaise volonté qu’ont rencontrée tous ceux qui ont voulu étendre et diffuser la sainte messe dans son rite sacro-saint. Les Franciscains de l’Immaculée, pour avoir voulu privilégier la messe tridentine dans leurs maisons, ont été sévèrement sanctionnés et même persécutés. Du côté des évêques, combien ont vraiment manifesté la sollicitude pastorale qu’il leur était demandé d’avoir à l’endroit des prêtres et des fidèles désireux de découvrir ou de retrouver une vraie liturgie catholique ? Et combien ont pris la peine d’en mesurer l’importance pour rendre à Dieu le culte qui lui est dû en esprit et en vérité ? Ce seraient d’autres questions à poser, et une autre enquête à mener, celle de l’histoire des obstacles que les évêques ou les conférences épiscopales ont tendus pour s’opposer à tout “retour en arrière”. On ne lâche pas les acquis de la révolution si facilement.  

« Enfin, reste la question de savoir ce qu’il adviendra de cette enquête après le 31 juillet 2020. Le dispositif mis en place par Benoît XVI sera-t-il remis en cause, reconduit, voire élargi et généralisé – il est permis de rêver ! L’avenir le dira. »