Le regard du pape sur la théologie de la libération

30 Mars, 2019
Provenance: fsspx.news
Les Salvadoriens portent une image d'Oscar Romero en 2016 à San Salvador, au Salvador.

Le 26 janvier 2019, à l’occasion des Journées Mondiales de la Jeunesse au Panama (23-27 janvier 2019), le pape François s’est entretenu avec trente jésuites, dont dix-huit novices, de la province d’Amérique centrale (Panama, Costa Rica, Nicaragua, El Salvador, Honduras et Guatemala). 

Divers thèmes ont été abordés au cours de la rencontre à la nonciature apostolique, parmi lesquels la théologie de la libération, et le lien entre les jésuites et la politique. Le Saint-Père a répondu aux questions qui lui étaient posées en faisant souvent référence à ses expériences personnelles. Le compte rendu de l’entretien a été publié le 14 février 2019 sur le site de la revue jésuite italienne Civilta Cattolica. 

« En Amérique, vous avez été des pionniers dans les années de luttes sociales chrétiennes », a souligné le pape, – avec vos péchés, avec vos erreurs – mais, malgré tout, des pionniers. Et de regretter la condamnation générale du mouvement : « Ceux qui ont condamné la théologie de la libération, ont condamné tous les jésuites d’Amérique centrale [de ce courant]. J’ai entendu des condamnations terribles. (…) l’histoire a aidé à discerner et à purifier ». « Bien sûr, certains sont tombés dans l’analyse marxiste », a-t-il avoué. 

Mais pour aussitôt rappeler, de façon inattendue, avoir concélébré une messe avec « le grand persécuté, Gustavo Gutiérrez, le Péruvien, » et le cardinal Gerhard Ludwig Müller, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi. « Et c’est arrivé parce que Mgr Müller l’a conduit à moi en tant qu’ami, a souligné le pape. Si à ce moment-là, quelqu’un avait dit qu’un jour le préfet de la Doctrine de la foi allait amener Gutiérrez pour concélébrer avec le pape, on aurait pensé qu’il était ivre », a-t-il poursuivi. La journaliste américaine Cindy Wooden, de l’agence Catholic News Service (CNS) précisait que cela avait pu avoir lieu en septembre 2013, lorsque le cardinal Müller et Gustavo Gutiérrez ont eu une rencontre privée avec le pape François à la Maison Sainte-Marthe. – Depuis, les déclarations du pape François et le Document interreligieux d’Abou Dabi ont quelque peu éclairé le cardinal allemand, malgré son amitié avec le père Gutiérrez et ses ouvrages en sa faveur, ce qui expliquerait son Manifeste pour la foi du 9 février 2019 (voir DICI n°381, février 2019).

Au cours du même entretien, François a expliqué que « l’idée de canoniser Mgr Oscar Romero était pour certains impossible, car pour eux il était marxiste et donc pas chrétien ». L’ancien archevêque de San Salvador, assassiné en 1980, a été canonisé le 14 octobre 2018 par le pape François. « Aujourd’hui, nous les vieux, rions en pensant à quel point nous étions inquiets au sujet de la théologie de la libération », a affirmé sans détour le souverain pontife.

Une théologie condamnée

La théologie de la libération est apparue dans le sillage du concile Vatican II (1962-65). Le cardinal Giacomo Lercaro, archevêque de Bologne, avait alors déclaré que « la pauvreté et l’évangélisation des pauvres ne devraient pas être un sujet du Concile, mais LE sujet du Concile ». En 1968, le P. Gustavo Gutiérrez, aumônier des étudiants péruviens, est consultant théologique à la deuxième conférence du Conseil épiscopal latino-américain tenue à Medellin (Colombie). On lui demande de parler de la théologie du développement, il évoque alors la “théologie de la libération”. Son ouvrage Théologie de la libération paraît en 1971.

En 1984, la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF), dont le préfet était le cardinal Joseph Ratzinger, condamne la théologie de la libération (Instruction Libertatis nuntius, 6 août 1984) pour sa référence au marxisme dans son analyse de la société. Parmi les membres du mouvement les plus célèbres, on compte Mgr Hélder Câmara, Mgr Oscar Romero, Leonardo Boff, et Gustavo Gutiérrez. La théologie de la libération se trouve parfaitement résumée dans deux déclarations. La première, du théologien de la libération Leonardo Boff : « Ce que nous proposons est le marxisme, le matérialisme historique, dans la théologie ». La seconde, du péruvien Gustavo Gutiérrez, père fondateur du même courant : « Ce que nous entendons par théologie de la libération est la participation au processus politique révolutionnaire ». Gutiérrez explique la signification de cette participation : « Ce n’est que dans le dépassement d’une société divisée en classes, (…) et dans la suppression de la propriété privée de la richesse créée par le travail humain, que nous serons en condition de jeter les bases d’une société plus juste. C’est pourquoi les efforts pour programmer une société plus juste en Amérique latine s’orientent de plus en plus vers le socialisme ». (voir DICI n°315 du 15/05/15)

Dans un entretien avec Sergio Ferrari de l’agence Apic [aujourd’hui, cath.ch], publié le 7 mai 2007, Leonardo Boff considère que l’évolution à gauche des gouvernements du continent sud-américain est à porter au crédit de la théologie de la libération. « Le fait nouveau, déclare-t-il, c’est que nous vivons un processus démocratique de centre-gauche dans quasiment tous les pays du continent. (...) Ce phénomène social, par exemple entre autres en Bolivie, en Equateur et au Brésil, compte avec une grande participation de l’Eglise de la libération, qui depuis 50 ans arbore ces mêmes bannières, aujourd’hui victorieuses. La théologie de la libération a aidé à consolider ces avancées, comme le reconnaît publiquement le président équatorien Rafael Correa. Plusieurs ministres de Lula viennent de ce secteur. Le triomphe de cette théologie est aujourd’hui très clair aussi bien dans le cadre politique que dans les espaces ecclésiaux ».

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