Les 50 ans de la nouvelle messe : Joseph Andreas Jungmann

28 Mars, 2020
Provenance: fsspx.news

Le Mouvement liturgique, commencé sous les meilleures auspices, a voulu d’une part restaurer la liturgie quelque peu malmenée par les siècles passés, mais aussi répondre à la sécularisation à l’œuvre dans la société européenne depuis la Réforme de Luther et la Révolution française. 

Pour arriver à leur fin, Dom Guéranger, mais aussi saint Pie X, ont cherché à montrer l’abîme qui sépare le monde moderne, profane et se revendiquant tel, du monde sacré de la grâce, de l’Eglise, de sa liturgie. Cette dernière représente un moyen important pour résister à cette société nouvelle qui s’édifie sans Dieu, voire contre Lui. 

Une autre direction 

Mais le Mouvement liturgique, dès les années trente, et surtout après la Deuxième Guerre mondiale, a pris une autre option : tenter de réduire la distance entre le sacré et le profane, notamment dans la manière de réaliser les actes liturgiques, ou encore par des modifications des rites eux-mêmes. 

Les tenants de cette seconde option arguaient que les réformes liturgiques avaient toujours existé. Mais c’était une grave erreur de perspective, un véritable anachronisme. Car toutes les variations anciennes dans la liturgie étaient factuelles, fruit d’un développement naturel et organique. Chez nos modernes liturges, il s’agit d’une volonté de réforme voulue pour elle-même, de manière rationnelle et systématique. 

Cette intention s’appuie sur un mouvement ecclésiologique – représenté par exemple par le P. Yves Congar – qui veut repenser la structure de l’Eglise dans une perspective œcuménique. Le but est de mettre entre parenthèse le Moyen Age, pour retrouver la théologie des Pères. Cela permettait de s’abstraire du vocabulaire scolastique médiéval qui fut consacré par le concile de Trente. 

Quant à la liturgie antique, telle que les néo-liturges l’imaginaient ou la rêvaient, elle semblait favorable à une réconciliation œcuménique. Là encore, les livres post-tridentins étaient accusés d’avoir méconnu la véritable nature de la liturgie. C’était donner une consistance aux critiques de Luther. 

Enfin, le Mouvement liturgique pensait pouvoir retrouver des formes liturgiques « pures », plus compréhensibles et plus faciles d’accès à l’homme moderne vivant dans une société désacralisée et sécularisée. Dans cette optique, le latin était l’une des premières victimes qui s’offrait à la vindicte des membres du Mouvement. Il réunissait en lui-même tout ce qu’ils abhorraient, d’autant qu’il se dressait comme un obstacle à l’aggiornamento attendu. 

Les axes de travail du Mouvement 

Pour essayer de donner un accès plus aisé au culte divin, le Mouvement s’était fixé pour tâche, sous la direction de Dom Lambert Beauduin, d’aider les fidèles à mieux comprendre les cérémonies liturgiques, et à leur permettre d’y mieux participer. Deux moyens furent employés pour arriver à ce but. 

Epurer la liturgie romaine de toute surcharge 

Pour les néo-liturges, seule l’antiquité chrétienne avait vraiment compris la liturgie. Ils prenaient comme modèle à restituer la liturgie pratiquée à Rome vers le Ve siècle. Il s’agissait donc de débarrasser les missels des différentes strates accumulées au cours des siècles, surtout par ce Moyen Age tant décrié. Parmi ceux qui s’illustrèrent dans cette entreprise, il faut signaler le P. Jungmann. 

Joseph Andreas Jungmann est né le 16 novembre 1889 à Tubre, dans la province de Bolzano, actuellement en Italie, mais qui appartint à l’Autriche jusqu’en 1918. Le P. Jungmann était donc de nationalité autrichienne. 

Il entre au petit séminaire de Bressanone en 1901 puis au grand séminaire du diocèse en 1909. Il est ordonné prêtre le 27 juillet 1913 à Innsbruck. Il est d’abord vicaire deux ans à Niedervintl puis à Gossensass. Il entre au noviciat des Jésuites en septembre 1917, à St Andrä, dans la province autrichienne de Carinthie. 

Il est admis en 1918 à l’école de théologie des jésuites d’Innsbruck où il est reçu docteur en 1923. Il s’intéresse à la liturgie et rédige plusieurs ouvrages dans ce domaine. Il échange fréquemment avec les principaux acteurs du Mouvement liturgique en Allemagne, et devient membre de la commission de liturgie de l’épiscopat allemand en 1939, sous la direction de Mgr Simon Landesdorfer, évêque de Passau, en compagnie de Romano Guardini. 

Pour Jungmann, il faut revenir à la liturgie telle qu’elle était pratiquée à Rome entre les IVe et VIe siècles, en particulier sous les papes saint Damase (366-384), saint Léon le Grand (440-461) et saint Grégoire le Grand (590-604). Il est donc nécessaire de retrouver ces rites et ces cérémonies, idéalisées comme les plus « pures », comme si elles avaient été occultées ou avilies par les ajouts, en particulier ceux survenus en Gaule à partir du VIIIe siècle, qui furent ensuite repris à Rome vers le Xe siècle. 

La principale étude consacrée par Jungmann à cet effort est son célèbre traité Missarum Sollemnia, publié en 1948. Il s’efforce de montrer que le rite romain a subi de fréquents changements, ce qui implique que l’on puisse se permettre d’en effectuer aujourd’hui, y compris de faire le chemin inverse. 

Voici comment le P. Jungmann explique la dégradation de la liturgie par les hommes du Moyen Age : « La liturgie, célébrée d’une manière vivante, a été durant des siècles la principale forme de la pastorale. Cela se vérifie d’abord pour les premiers temps, ceux où la liturgie a été créée dans ses formes essentielles. Par le malheur des circonstances cependant, il est arrivé qu’au bas Moyen Age de nombreuses églises collégiales et monacales célèbrent sans doute la liturgie avec beaucoup de zèle et d’éclat, et même l’enrichissent de formes nouvelles : mais au même moment s’interposait entre la liturgie et le peuple comme un mur de brume, à travers lequel les fidèles ne pouvaient plus voir que d’une manière confuse ce qui se passait à l’autel. (…) 

« La parole de la liturgie, à laquelle revient d’abord d’élever les âmes vers Dieu, est devenue inaccessible au peuple. Des prières et des chants dont se compose l’action sacrée, seul le son touche les oreilles. La liturgie devient une suite de paroles et de cérémonies mystérieuses dont le déroulement est fixé par des règles précises, qu’on s’applique à suivre avec un saint respect, mais qui finalement se figent elles aussi 1 ». 

Des études s’attèlent à de savantes reconstitutions. Ainsi, Dom Henri Leclercq (1869-1945), théologien et historien, auteur d’une très belle histoire des Martyrs, publia une glose de l’Ordo romanus primus – premier Ordre ou Missel romain, datant du VIIe siècle – qui fournit un canevas pour imaginer une restitution de ces cérémonies. Il sera repris par les novateurs avec enthousiasme. 

La participation active 

La recherche d’une participation plus active des fidèles est sans doute la caractéristique principale du Mouvement liturgique. Les novateurs voulaient abolir la messe lue, ou du moins éviter que les fidèles n’y assistent – à cette époque, seul le servant répondait à haute voix au prêtre, comme cela se fait encore dans les pays anglo-saxons ou germaniques. Ils considéraient comme aberrant que les fidèles puissent assister à la messe en priant le chapelet, ou en s’adonnant à des lectures pieuses. C’est pourquoi ils voulaient aussi supprimer les jubés qui s’interposent entre la nef et le chœur, ou bien encore tourner l’autel vers le peuple. 

Il y a derrière cette volonté de participation active une théologie dénaturée du sacerdoce, comme cela a déjà été dit : l’assimilation du sacerdoce presbytéral au sacerdoce commun des fidèles, thème qui se rencontrera au concile Vatican II. 

Le P. Jungmann a son idée sur cette participation active. Elle se manifeste sous deux aspects. Le premier ne lui est pas spécifique, il a déjà été rencontré dans les écrits de Romano Guardini et de Pius Parsch, ses amis : la messe est un repas. Il écrit : « Le sacrifice de la Nouvelle Alliance est essentiellement constitué comme un repas, afin que les offrants puissent se rassembler autour de la table sacrificielle, la table du Seigneur, pour manger. (…) Une table est dressée, c’est la table du Seigneur. (…) Le repas est encore à notre époque la forme de base de la célébration eucharistique 2 ». 

Le second aspect lui est personnel. Jungmann souligne que la messe est un service de louange et d’action de grâces, réalisé par toute la communauté. Il attribuait ce mode cultuel aux premiers chrétiens et pensait qu’il avait disparu lorsque le sacerdoce ordonné se l’est réservé. Ainsi, d’après lui : « Le caractère corporatif du culte public, si significatif pour le christianisme primitif, a commencé à s’effriter à la base 3 ». 

De ce fait, il mentionne la « concélébration des laïcs » comme un élément souhaitable que l’Eglise devrait restaurer.4 Lors d’un congrès liturgique à Munich, en 1955, il appelle à une nouvelle compréhension de la messe, à un « réveil du sens de la messe en tant qu’authentique offrande communautaire », au motif que « nous avons perdu, au fil des siècles, le sens de la liturgie 5 ». 

L’influence de Josef Jungmann a été très importante, d’autant qu’il a pu, au rebours d’autres initiateurs, préparer activement le concile Vatican II comme membre de la commission préparatoire de liturgie à partir de 1960. Il devint membre de la commission de liturgie conciliaire en 1962, et fut enfin consulteur du Consilium, l’organe chargé par Paul VI de réaliser les réformes conciliaires. Il est décédé le 26 janvier 1975. 

Il a donc été l’un principaux artisans de la Nouvelle messe et de la relégation du missel tridentin, et du désastre pastoral et liturgique qui s’en est suivi. 

  • 1. 1 « La pastorale, clef de l’histoire liturgique », in La Maison-Dieu, 3e et 4e trimestres 1956 (47-48).
  • 2. J. Jungmann, Missarum sollemnia, explication génétique de la messe romaine, vol. 1, 1951.
  • 3. J. Jungmann, Liturgie pastorale, 1962.
  • 4. J. Jungmann, Missarum sollemnia, vol. 1, 1951.
  • 5. Sylvester Theisen, « Liturgie à Munich », The Tablet, 17 septembre 1955.