Les 50 ans de la nouvelle messe : la constitution apostolique "Veterum Sapientia"

25 Avril, 2020
Provenance: fsspx.news

Après la mort de Pie XII survenue le 9 octobre 1958, les voix des conclavistes se portèrent sur Angelo Giuseppe Roncalli, cardinal-patriarche de Venise, ancien nonce apostolique en France. Il avait 76 ans et prit le nom de Jean XXIII. 

L’élection du pape Roncalli apparaît comme un compromis et une transition. Comme bien souvent lors des conclaves, il y eut de nombreuses tractations en coulisses. Elles sont fort bien racontées par Peter Hebblethwaite 1, l’un des meilleurs biographes de Jean XXIII. 

Un pape annoncé 

Il en ressort que le cardinal Roncalli avait bien conscience de sa probable élection au moment d’entrer en conclave. Il y avait d’ailleurs activement travaillé. Son biographe a ce passage délicieux : « Bien plus tard, Roncalli pourra écrire qu’il a accepté l’honneur et le poids du Pontificat “avec la joie de pouvoir dire que je n’ai rien fait pour l’attirer, vraiment rien ; au contraire, je me suis efforcé soigneusement et consciencieusement de ne fournir, de mon côté, aucun argument en ma faveur” (Journal, p. 503). Nous n’avons aucune raison de douter de la sincérité du pape Jean. Mais lui-même n’applique ces remarques qu’au conclave proprement dit. Dans la période d’avant le conclave, il est aussi actif que quiconque 2 ».  

La persuasion d’être élu transparaît dans l’entretien qu’il accorda à Giulio Andreotti, journaliste et homme d’Etat, la veille de l’entrée en conclave. L’homme politique était alors ministre du Trésor. A la sortie de cette entrevue, Andreotti est persuadé qu’il vient de parler au prochain pape, sans l’ombre d’un doute. Au point qu’il téléphone aussitôt à la rédaction de sa revue, Concretezza, pour demander de mettre la seule photographie d’Angelo Roncalli en couverture. Il ne s’était pas trompé. 

Un pape de transition entreprenant 

Le cardinal Roncalli a été élu pape car il paraissait le candidat idéal pour assurer une transition. Suffisamment âgé pour ne pas rester sur le trône de Pierre trop longtemps – de fait il règnera moins de 5 ans – il est considéré comme ni progressiste, ni conservateur. Un homme neutre, qui pourra favoriser le candidat de l’aile réformatrice, l’archevêque de Milan : Giovanni Battista Montini. Ce dernier n’étant pas cardinal à l’époque, n’avait que peu de chances d’être élu. 

Mais celui qui devait simplement tenir la barque de Pierre jusqu’à la prochaine élection, va se révéler très entreprenant. Elu le 28 octobre 1958, il annonce à la surprise générale trois mois plus tard, le 25 janvier 1959, son intention de convoquer un concile général ou œcuménique. Il annonçait aussi la tenue d’un synode pour le diocèse de Rome, qui devait se tenir l’année suivante. 

La constitution Veterum sapientia 

Le 22 février 1962, l’année même de l’ouverture du Concile, le pape Jean XXIII promulgue la constitution apostolique Veterum sapientia « sur l’emploi de la langue latine ». Elle fournit un cas d’école pour illustrer comment la tourmente conciliaire balaya violemment, du jour au lendemain, les traditions les plus vénérables de l’Eglise latine. 

Dans cette constitution, le pape Jean XXIII commence par louer hautement la langue latine. Après avoir montré l’apport de la littérature antique à la préparation providentielle de l’Evangile, il ajoute : « Au milieu de cette variété de langues, il y en a une qui surpasse les autres, celle qui, née dans le Latium, est devenue ensuite un admirable instrument pour la diffusion du christianisme en Occident. Ce n’est pas sans une disposition de la providence divine que cette langue, qui pendant de nombreux siècles avait réuni une vaste fédération de peuples sous l’autorité de l’Empire romain, est devenue la langue propre du Siège apostolique, et que, transmise à la postérité, elle a constitué un étroit lien d’unité entre les peuples chrétiens d’Europe ». 

C’est pourquoi « le Siège apostolique a toujours veillé jalousement à maintenir le latin, et qu’il a toujours estimé que ce splendide vêtement de la doctrine céleste et des saintes lois était digne d’être utilisé dans l’exercice de son magistère, et devait également être utilisé par ses ministres ». 

Le pape poursuit en énumérant et en expliquant les trois qualités qui donnent au latin sa prééminence : « l’Eglise, qui groupe en son sein toutes les nations, qui est destinée à vivre jusqu’à la consommation des siècles... a besoin de par sa nature même d’une langue universelle, définitivement fixée, qui ne soit pas une langue vulgaire ». 

Langue universelle pour communiquer avec tous les peuples ; langue immuable, pour exprimer et fixer avec précision la vérité catholique ; langue noble, car elle est celle de l’Eglise catholique, fondée par le Christ. C’est pourquoi « le latin, qu’on peut à bon droit qualifier de langue catholique (…) doit être considéré comme un trésor... d’un prix inestimable, et comme une porte qui permet à tous d’accéder directement aux vérités chrétiennes transmises depuis les temps anciens et aux documents de l’enseignement de l’Eglise ; il est enfin un lien précieux qui relie excellemment l’Eglise d’aujourd’hui avec celle d’hier et avec celle de demain ». 

C’est pourquoi Jean XXIII édicte des mesures « pour que l’usage ancien et ininterrompu de la langue latine soit maintenu pleinement, et rétabli là où il est presque tombé en désuétude ». Il les détaille en huit points : 

Le respect scrupuleux de ces règles dans les maisons de formation. L’interdiction d’écrire contre l’usage de la langue latine « soit dans l’enseignement des sciences sacrées, soit dans la liturgie ». L’obligation d’apprendre sérieusement le latin avant de commencer les études ecclésiastiques. Le rétablissement des études de latin dans les séminaires qui l’auraient plus ou moins abandonné. L’obligation d’enseigner en latin dans les séminaires et les universités catholiques. La création d’une Académie de langue latine pour veiller au progrès du latin, en particulier par l’adaptation des termes nouvellement apparus dans les langues vulgaires. La nécessité de l’enseignement du grec – auquel est étroitement lié le latin – dans les écoles catholiques, dès les classes inférieures. La composition par la congrégation des séminaires et des universités d’un programme de latin, pouvant être adapté aux diverses situations dans l’Eglise universelle. 

Le document s’achève de façon solennelle : « Nous voulons et ordonnons, de par Notre autorité apostolique, que tout ce que Nous avons établi, décrété et ordonné dans cette Constitution reste définitivement ferme et arrêté, nonobstant toutes choses contraires, même dignes de mention particulière ». 

Le théologien Romano Amerio rapporte : « le pape attribuait à ce document une importance très spéciale. Il le promulgua à Saint-Pierre, en présence des cardinaux et de tout le clergé romain, solennité qui n’a pas eu sa pareille dans l’histoire du XXe siècle 3 ». Le pape apposa sa signature à la constitution apostolique sur l’autel de la confession de Saint-Pierre. 

Pour quel résultat ? 

Ce texte, salué par les vrais « romains », n’aura aucun avenir. Romano Amerio résume ce qu’il advint : « La réforme des études ecclésiastiques se heurta à des oppositions de divers côtés, surtout du côté allemand (…) ; aussi fut-elle annihilée en un rien de temps. Le pape, qui avait d’abord insisté, donna ordre de ne pas en exiger l’exécution 4 ». 

Tous ceux qui devaient mettre en œuvre les dispositions du texte firent de même, et la constitution apostolique Veterum sapientia fut rapidement oubliée. Le concile Vatican II ne le cite pas une seule fois, même lorsqu’il est question de l’apprentissage du latin au cours des études ecclésiastiques dans le décret Optatam sur la formation des prêtres (n°13), qui fait référence à un texte de Paul VI. La constitution sur la liturgie n’en dit pas un mot non plus. 

Romano Amerio peut conclure : « Il n’y a pas d’autre exemple dans toute l’histoire de l’Eglise d’un document aussi solennisé et aussitôt jeté aux Gémonies ». Ce fait emblématique aide à comprendre les prémisses du drame qui se joue au Vatican après la décision de la convocation du Concile. Préparé de manière exemplaire pendant deux ans, il sera saboté, à l’instigation de certains cardinaux et avec l’accord explicite du pape. C’est ainsi que, à l’exception d’un seul, tous les schémas préparés pour le Concile furent rejetés, tout comme avait été enterrée la constitution apostolique sur le latin.

  • 1. Peter Hebblethwaite, Jean XXIII, Le pape du concile, Bayard, 2000.
  • 2. Hebblethwaite, p. 302.
  • 3. Romano Amerio, Iota Unum, NEL, 1987, p. 56.
  • 4. Ibid., p. 58.