Les 50 ans de la nouvelle messe : la discussion conciliaire sur la liturgie

23 Mai, 2020
Provenance: fsspx.news

Le concile Vatican II s’est ouvert le 11 octobre 1962, sous la présidence du pape Jean XXIII, après une intense période de préparation qui aboutit à l’élaboration de schémas ou textes de discussion. Mais une révolution se tramait qui allait éclater rapidement. 

Le Rhin se jette dans le Tibre 

L’aile libérale était très insatisfaite de la préparation du Concile. Elle avait déjà un plan pour éliminer les schémas qui ne lui plaisaient pas (cf. Les 50 ans de la nouvelle messe : la préparation du concile Vatican II). Ce plan avait été proposé au pape Jean XXIII qui l’avait plus ou moins approuvé et qui en avait repris les linéaments dans son discours d’ouverture du 11 octobre. Encore fallait-il le mettre en œuvre. 

Le P. Ralph Wiltgen, journaliste et prêtre de la Société du Verbe divin, a bien décrit les phases de ces journées que ses protagonistes qualifièrent de « victoires ». L’offensive fut lancée dès le 13 octobre 1962. En ce samedi, devaient être élus les membres des commissions chargées de mettre au point les textes à présenter dans l'aula conciliaire. Il y avait dix commissions composées de 16 membres chacune. Le pape se réservait le droit d’y nommer 8 membres supplémentaires. 

La curie romaine s’attendait à une reconduction substantielle des membres des commissions préconciliaires, afin de favoriser la continuité des travaux du Concile avec les schémas préparés. C’est pourquoi la liste de ces membres fut communiquée aux Pères. Mais les réformistes voulaient éviter la présence des évêques jugés trop conservateurs. C’est pourquoi l'évêque de Lille, le cardinal Achille Liénart, sans y être invité, intervint pour demander un report de l’élection afin que les Pères – et surtout les conférences épiscopales – puissent préparer leurs propres listes. Il fut soutenu par le cardinal Joseph Frings, archevêque de Cologne. 

La proposition fut acceptée par le président de séance, le cardinal Eugène Tisserant. Les listes se multiplièrent en trois jours : c’était l’irruption de l’esprit de parti au sein de l’assemblée conciliaire. Des alliances se nouèrent, dont la plus puissante, l’Alliance européenne, était issue des pays du bord du Rhin : Allemagne, Pays-Bas, Belgique et France. Finalement, malgré le fait que 57% des membres des commissions préconciliaires furent élus, l’Alliance européenne possédait la moitié des sièges électifs. Le Rhin avait commencé à se jeter dans le Tibre. 

La liturgie en discussion 

L’Alliance européenne critiquait vigoureusement certains schémas, et réclamait par conséquent du temps pour les amender. C’est pourquoi elle manœuvra en coulisses – avec la complicité du Pape – pour que le premier schéma discuté soit celui sur la liturgie, celui-là même qui avait été élaboré par des éléments avancés du Mouvement liturgique (cf. Les deux derniers articles sur les 50 ans de la nouvelle messe).

Une fois ce point acquis, la discussion sur le schéma commença le 22 octobre 1962. Les sujets les plus âprement discutés concernèrent le droit des conférences épiscopales sur la liturgie, l’usage de la langue vulgaire, la communion sous les deux espèces, la concélébration et l’office divin. 

Les débats furent longs, et il fallut mettre en place un système pour les abréger, quitte à recueillir par écrit les interventions de ceux qui n’avaient pu s’exprimer oralement. Mais, d’une manière générale, le schéma fut assez bien reçu. La discussion s’acheva le 13 novembre. A cette date, le travail revint à la commission conciliaire de liturgie qui devait intégrer les éléments du débat pour présenter un schéma amendé. 

Le rejet des schémas doctrinaux 

Le Concile aurait alors dû passer au schéma sur les sources de la Révélation. Mais les libéraux le critiquaient violemment. Ils demandèrent un report pour pouvoir proposer un contre-projet, ce qui nécessitait le rejet du texte par un vote réunissant les deux tiers des voix. Le quorum n’ayant pas été atteint, il fallut une décision papale pour reporter la discussion et renvoyer le schéma à une commission ad hoc afin d’être révisé. Ce fut une nouvelle victoire de l’Alliance européenne. 

Il fallut se rabattre sur le schéma traitant des moyens de communication sociale, puis des Eglises orientales. Enfin, la commission de liturgie ayant achevé son travail de révision, une partie de la constitution finale sur la liturgie fut votée avant la fin de la première session, laquelle s’acheva le 8 décembre 1962 sans qu’aucun texte n’ait été promulgué. 

La constitution sur la liturgie 

Ce fut au cours de la deuxième session, à partir du 22 octobre 1963, que l’ensemble de la constitution fut discuté. Le P. Wiltgen organisait des conférences de presse où s’exprimaient les Pères impliqués dans les débats conciliaires. A ce titre, son livre Le Rhin se jette dans le Tibre est précieux pour comprendre quelles étaient les préoccupations des Pères. 

Le 23 octobre le P. Wiltgen donna la parole à Mgr Van Bekkum, membre de la commission de liturgie et évêque de Ruteng en Indonésie. « Il parla de l’adaptation de la liturgie à la culture indonésienne. Mgr Van Bekkum dit qu’il avait pu, avec l’aide de ses fidèles indonésiens, “christianiser des fêtes de clan qui avaient préservé des structures socio-religieuses originales”. Avant l’ouverture du Concile, dit-il, il avait craint que des propositions telles que celles qu’il souhaitait faire n’eussent pas de chances d’être entendues, mais maintenant il était “extrêmement optimiste”. 

“Ces derniers jours, précisa-t-il, j’ai appris que notre initiative de Ruteng était loin d’être unique et qu’en fait elle avait été prise des centaines de fois dans toute l’Asie et toute l’Afrique. J’ai en outre constaté chez les experts liturgistes d’Occident une vive sympathie pour ces idées”. Des coutumes indonésiennes traditionnelles telles que les fêtes d’actions de grâce pour la moisson, les fêtes des morts, les fêtes marquant le début de l’année agricole pouvaient “en toute sécurité être transformées dans le Christ” et sanctionnées par l’Eglise. Il espérait que des langues autres que le latin – par exemple les langues asiatiques et africaines – pourraient devenir des “langues sacramentelles” grâce à leur introduction dans la liturgie, tout spécialement dans la Messe 1 ». 

Le dimanche 28 octobre, Mgr D’Souza, évêque de Nagpur en Inde, « exposa devant les journalistes ses idées concernant l’utilisation des langues indiennes et des coutumes locales dans la liturgie. “Tel qu’il est actuellement, dit-il devant une salle comble, le rite du mariage est inintelligible pour beaucoup de nos catholiques vivant en zone rurale”. Afin de le rendre plus compréhensible, on y avait incorporé, en certaines régions de l’Inde, des coutumes locales. “Tout l’ensemble rituel de la plupart de nos sacrements et sacramentaux devrait avoir une couleur locale”. 

A propos de la langue, il ajouta : “L’utilisation du vernaculaire dans l’administration des sacrements est une nécessité, pour la simple raison que les rites magnifiques sont perdus pour nos fidèles si les paroles en sont prononcées en latin”2 ». 

Certains Pères demandèrent que la Messe fut abrégée. « Mgr Duschak, évêque titulaire d’Abidda et vicaire apostolique de Calapan aux Philippines, natif d’Allemagne, insista sur la nécessité de ce qu’il appela une Messe œcuménique, qui, étroitement modelée sur la Dernière Cène, existât à côté de la forme actuelle de la Messe de rite latin. 

Dans une conférence de presse Mgr Duschak expliqua qu’il avait consacré sa vie à l’étude de la liturgie pastorale, et que ce qu’il suggérait aujourd’hui était le fruit de plus de trente ans d’activité sacerdotale aux Philippines. “Mon idée, dit-il, serait d’introduire une Messe œcuménique, dépouillée dans toute la mesure du possible des superstructures historiques, basée sur l’essence même du Saint Sacrifice et fermement enracinée dans la Sainte Ecriture. J’entends par là qu’elle devrait contenir tous les éléments essentiels de la Dernière Cène, utilisant une langue et des gestes qui soient compréhensibles, adoptant la méthode et l’esprit des prières et des mots qui furent alors prononcés”. 

“Ce devrait être une sorte de célébration de la Messe que tous les membres de la communauté, même s’ils y assistent pour la première fois de leur vie, puissent comprendre aussitôt, sans qu’il soit besoin d’explications compliquées et de commentaires historiques particuliers”. Les prières d’origine humaine devraient être, dit-il, utilisées très rarement ; l’accent devrait au contraire être mis sur les paroles de promesse de la Sainte Ecriture, sur les paroles prononcées par le Christ à la Dernière Cène lorsqu’il institua l’Eucharistie et dit Sa prière sacerdotale pour l’unité, ainsi que sur les admonitions de saint Paul concernant l’Eucharistie telles qu’elles se trouvent dans sa première Epître aux Corinthiens 3 ». 

Mgr Duschak discutait les raisons alléguées pour le maintien intégral du canon de la Messe. « “Si les hommes des siècles passés, dit-il, ont pu choisir et inventer les rites de la Messe, pourquoi le plus grand de tous les conciles œcuméniques ne pourrait-il en faire autant ? Pourquoi ne serait-il pas possible de décréter qu’une nouvelle formule de la Messe sera élaborée en toute révérence, formule qui répondrait aux désirs et serait adaptée à la mentalité de l’homme moderne, qui vit dans un monde de jour en jour plus petit et plus uniforme, et serait comprise par lui ?” 

La substance du Saint Sacrifice, poursuivit-il, demeurerait inchangée, mais les rites, les formes, la langue et les gestes seraient accommodés au goût du jour, ce qui permettrait à l’homme moderne d’en tirer un plus grand bénéfice spirituel. De plus, toute la Messe devrait être célébrée à voix haute, en langue vulgaire, et face au peuple. “Je crois que si l’on offre au monde une telle forme œcuménique de célébration eucharistique, la foi des communautés chrétiennes non catholiques en la présence sacramentelle du Christ pourrait être rénovée ou même rectifiée”4 ». 

Et Ralph Wiltgen de conclure : « Dès avant la fin du Concile, la Commission pour l’application de la Constitution sur la Sainte Liturgie avait approuvé, à titre expérimental, trois formules de Messe distinctes, dans lesquelles la totalité de la Messe, y compris le Canon, devait être dite à voix haute, en langue vulgaire, par le prêtre tourné vers le peuple. Une partie de la proposition de Mgr Duschak se trouvait ainsi mise en pratique 5 ». 

La Constitution Sacrosanctum concilium sur la liturgie fut approuvée le 4 décembre 1963, en même temps que le décret sur les moyens de communication sociale. Ce furent les seuls textes promulgués lors de la deuxième session. 

  • 1. Ralph Wiltgen, Le Rhin se jette dans le Tibre, Le concile inconnu, Ed. du Cèdre, 1982, p. 35.
  • 2. Ibidem, p. 36.
  • 3. Ibidem, p. 37-38.
  • 4. Ibidem, p. 38.
  • 5. Ibidem, p. 38-39.