Les 50 ans de la nouvelle messe : le missel tridentin à l’épreuve du gallicanisme

14 Décembre, 2019
Provenance: fsspx.news

Il y a un demi-siècle, le pape Paul VI imposait à toute l’Eglise une réforme liturgique au nom du Concile qui venait de s’achever. Ainsi naissait la messe de Vatican II. Elle fut aussitôt rejetée par deux cardinaux et, depuis, l’opposition à son encontre n’a pas faibli. Ce triste anniversaire est l’occasion de retracer son histoire.  

Avant de considérer la réforme liturgique de Paul VI et la nouvelle messe, il convient de parcourir l’histoire du missel romain, car cette réforme se veut le développement homogène du passé. Ce qui est absolument contestable. Le recul historique permet de le voir aisément. 

Les première et deuxième parties de ce survol historique ont relaté l’élaboration du missel romain, puis l’œuvre du concile de Trente et du pape saint Pie V, c’est-à-dire jusqu’au XVIe siècle. Considérons à présent l’évolution de la liturgie dans l’époque qui suivit. 

Le XVIIe siècle 

La diffusion de la liturgie tridentine fut générale dans un premier temps. Mais dans un second temps, le réveil des particularismes provoqua un certain retour à la division qui régnait avant le concile de Trente, surtout en France. 

Ce pays accepta de bon cœur les livres romains issus du concile de Trente et concourut même au réveil des études liturgiques.1 

Mais, dans le dernier tiers du XVIIe siècle, commença à se dessiner un mouvement néo-gallican que Dom Guéranger qualifie justement de « déviation liturgique »2. C’est d’ailleurs presqu’exclusivement en France que se développa cette atteinte à l’unité liturgique promue par le concile de Trente. 

Certains évêques inspirés par des sentiments jansénistes ou gallicans voulurent, contrairement au droit liturgique en vigueur à cette époque, réformer le missel, le bréviaire et les autres livres liturgiques. Ils modifièrent, ajoutèrent, retranchèrent, composèrent des textes liturgiques nouveaux. Les auteurs parfois les moins recommandables furent invités à composer des bréviaires et des missels où il leur était facile de glisser leurs erreurs ou, plus simplement, de faire montre de leur esprit. 

Le rituel d’Alet, le bréviaire de Vienne, le missel et le bréviaire de Paris et de plusieurs autres diocèses furent refondus et, en plus d’un cas, les erreurs jansénistes ou gallicanes se glissèrent dans ces livres. 

  • 1. 1 L’Assemblée du clergé de France de 1605 proclame la Liturgie romaine liturgie de l’Eglise de France et accorde un subside pour l’impression des livres liturgiques romains.
  • 2. 2 Dom Guéranger, Institutions liturgiques II, ch. XVII.
Exemplaires de missels parisiens.

Les Missels diocésains français au XVIIIe siècle 

Un autre inconvénient fut l’introduction de différences notables entre les diocèses, de sorte qu’au moment de Révolution française, la confusion était à son comble. 

Malgré tout, il n’était jamais question de toucher à l’Ordo Missæ du Missel tridentin. Ce souci fut tel que l’évêque de Troyes, neveu de Bossuet, déchaîna une tempête en 1736 quand il prescrivit de dire le Canon submissiori voce (à voix plus basse que les autres parties de la Messe) au lieu de secreto (à voix basse) et proposa d’enlever la croix et les chandeliers de l’autel.3 

Les Missels diocésains français ou romano-français furent publiés entre 1680 et 1840, de façon assez anarchique. Sur les 139 diocèses que comptait la France en 1790, 57 diocèses s’étaient dotés d’une liturgie particulière depuis la fin du XVIIe siècle et plus de 80 diocèses avaient abandonné la liturgie romaine à la veille de la Révolution. Ce vent de réforme donna naissance à deux familles de Missels. 

L’une a pour modèle le Missel parisien de 1738.4 

Ce Missel reste en continuité avec le Missel romain. Ordinairement, les lectures et les collectes ne sont pas modifiées. En revanche, il prend à son aise avec le Graduel et les secrètes, les postcommunions, les communs des saints ; les messes ad diversa (pour des circonstances particulières) connaissent des modifications substantielles. Le nombre de Préfaces s’accroît : Préfaces de l’Avent, du Jeudi saint, du Saint-Sacrement, de la Dédicace, de tous les Saints, des saints Patrons et des défunts. Elles restent encore en vigueur aujourd’hui dans les diocèses de France. 

A lui seul, le Missel parisien de 1738 fut adopté par plus de 50 diocèses aux XVIIIe et XIXe siècles, mais la plupart le publièrent sous leurs noms respectifs avec des variantes locales. 

L’autre constitue ce qu’on appelle les Missels à thème. 

Moins répandus, ils s’inspirent du Missel de Troyes de 1736. Les formulaires sont choisis en fonction de l’Evangile, celui-ci demeurant d’ordinaire identique à celui du Missel romain. Mais pour le reste, ils présentent des changements plus radicaux et prennent beaucoup plus allégrement leurs distances avec le rit romain. Le point de vue est souvent moralisateur, les évêques d’alors étant plus attentifs à la morale qu’au dogme. 

S’il ne faut pas exagérer l’influence du gallicanisme ou du jansénisme dans cette adaptation française de l’esprit tridentin, cependant l’unité voulue par le concile de Trente était compromise, au moins en France. 

Par ailleurs, l’influence de l’esprit des Lumières et du rationalisme naissant entraîna certains esprits vers des conceptions beaucoup plus modernes : liturgie en langue vernaculaire, simplification des rites pour revenir à la pureté primitive, recherche de « l’authenticité » – contre un soi-disant ritualisme –, participation active des fidèles, élimination de vies de saints jugées légendaires, diminution du culte marial et de la révérence envers la papauté. 

C’est ainsi que Pierre Jounel a pu écrire que la réforme de Vatican II est largement tributaire du mouvement de révision des livres liturgiques des XVIIe et XVIIIe siècles. Mais ce qui était un compliment sous sa plume, est en fait une accusation. 

  • 3. Missel de Troyes (1736).
  • 4. Missale Parisiense (1738) de Mgr de Vintimille.