Les 50 ans de la nouvelle messe : les réformes du pape Pie XII

18 Avril, 2020
Provenance: fsspx.news

La somme liturgique du pape Pie XII, l’encyclique Mediator Dei, est parue le 20 novembre 1947. Mais dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, le pape avait le projet de lancer plusieurs réformes dont l’encyclique serait comme la magna charta

Dès le 24 mars 1945, par le Motu proprio In cotidianis precibus, Pie XII autorisait l’utilisation d’une nouvelle traduction des psaumes pour la récitation des heures canoniales. Cette nouvelle traduction latine avait été élaborée par l’Institut biblique pontifical, sous la direction du P. Augustin Bea, bibliste jésuite, qui était confesseur du pape et devint cardinal. Les psaumes, dont la langue originale est l’hébreu, ont été plusieurs fois traduits en latin au cours des premiers siècles. Saint Jérôme a procédé à la révision de traductions antérieures et son travail s’est imposé sous le nom de Vulgate. 

La nouvelle traduction des psaumes ne fut guère goûtée et pour cause. Elle voulait rendre le texte plus accessible, mais les changements qu’elle imposait étaient disproportionnés par rapport au résultat attendu. 

La réforme du jeûne eucharistique 

Durant la guerre, le pape Pie XII avait accordé des aménagements aux règles du jeûne eucharistique en raison des restrictions. Par la constitution apostolique Christus Dominus du 6 janvier 1953, il réduisit « le temps de jeûne à observer avant la messe ou la sainte communion, respectivement célébrée ou reçue, à trois heures pour les aliments solides et à une heure pour les boissons non alcoolisées ». Auparavant était exigé le strict jeûne dit naturel, c’est-à-dire la prise d’aucun aliment ni boisson, eau comprise, depuis minuit. 

Cette mitigation d’une discipline très ancienne, ouvrait la possibilité de célébrer la messe dans la journée, ce qui était pratiquement impossible auparavant, le célébrant étant tenu aux mêmes règles de jeûne que les fidèles. C’est ainsi que le 19 mars 1957 paraissait le motu proprio Sacram communionem qui donnait la permission de célébrer la messe durant l’après-midi. Pie XII expliquait ce geste : « Les évêques Nous signifièrent leur profonde gratitude pour ces concessions, qui avaient produit des fruits abondants, et beaucoup Nous ont prié avec insistance de les autoriser à permettre, chaque jour, la célébration de la messe au cours de l’après-midi, en vue du grand profit qu’en tireraient les fidèles. (…) Etant donné les changements considérables qui se sont produits dans l’organisation du travail et des services publics et dans toute la vie sociale, Nous avons jugé bon d’accueillir les demandes pressantes des évêques ». 

Une commission de réforme 

Le 10 mai 1946, au lendemain de la seconde Guerre mondiale, Pie XII donna ordre au cardinal Carlo Salotti, préfet de la congrégation des rites, de préparer un projet de réforme de la liturgie. Le 28 mai 1948, une commission pontificale pour la réforme de la liturgie était créée. Elle avait pour président le cardinal Clemente Mirca, préfet de la congrégation des rites. 

Ses membres étaient Mgr Alfonso Carinci, secrétaire de la même congrégation, le P. Ferdinando Antonelli, O.F.M., rapporteur général de la Section historique ; le P. Joseph Löw, C.S.S.R., vice-rapporteur ; le P. Anselmo Albareda, O.S.B., préfet de la Bibliothèque vaticane ; le P. Augustin Bea, recteur de l’Institut biblique pontifical ; le P. Annibale Bugnini, C.M., directeur des Ephemerides Liturgicae, qui fut également nommé secrétaire, office qu’il garda jusqu’à la dissolution de la commission au moment de l’institution de la commission préparatoire du Concile en 1960. 

En douze ans d’existence – du 28 juin 1948 au 8 juillet 1960 – la commission se réunit 82 fois et travailla dans le secret le plus absolu. La commission jouissait de la confiance du pape, tenu au courant par Mgr Giovanni Battista Montini – le futur Paul VI – et, chaque semaine, par le P. Bea, son confesseur. 

En soi, l’institution d’une telle commission ne fait pas de difficulté. Le Mouvement liturgique, dans le bons sens du terme, celui initié par Dom Guéranger, consacré par saint Pie X, poursuivi par de fidèles serviteurs de l’Eglise, avait porté de bons fruits et pouvait en porter d’autres. Mais ce que ne savait pas le pape Pie XII, c’est que le ver était déjà dans le fruit, à son insu. Les promoteurs du Mouvement liturgique dévié étaient déjà pratiquement aux commandes. 

Cela ne signifie pas que les réformes conduites sous le pontificat du pape Pie XII soient viciées dans leur racine, mais il apparaît que les novateurs se sont servis de cette opportunité pour promouvoir leurs idées, alors même qu’elles étaient combattues par les encycliques du pape régnant.

La réforme de la Semaine Sainte 

Un mouvement s’était dessiné parmi les évêques pour demander une réforme de la Semaine Sainte, et en particulier le retour des cérémonies dans l’après-midi. Cela avait été le cas autrefois, comme en témoignait encore le nom de ces cérémonies : messe de la Sainte Cène ou Vigile pascale. Au cours des siècles, leur célébration avait été avancée dans la matinée. 

C’est donc essentiellement un motif pastoral qui fit agir Pie XII : que les fidèles puissent assister en nombre aux plus grandes cérémonies liturgiques de l’année. Ainsi, dès 1951, il autorisa certains diocèses à célébrer l’office de la Vigile pascale au soir du Samedi Saint. En 1953, il confia à la commission pour la réforme de la liturgie le soin de restaurer les Offices de toute la Semaine Sainte. 

Une fois le travail achevé, la réforme de la Semaine Sainte fut approuvée par l’ensemble des cardinaux le 19 juillet 1955, puis promulguée par la Sacrée Congrégation des Rites dans le décret Maxima Redemptionis du 16 novembre de la même année. Pie XII souhaitait restaurer les horaires traditionnels des offices, mais nous ne trouvons pas trace d’une volonté de modifier les rites eux-mêmes. Cela est si vrai que le décret Maxima Redemptionis ne justifie que le changement de l’heure, sans expliquer les modifications des cérémonies. 

Les experts ont donc profité des travaux pour faire passer dans les rites leurs découvertes et leurs conceptions de la liturgie. Ils ont utilisé cette réforme comme un banc d’essai : c’est ainsi que les modifications des rites de la messe de l’Ordo Hebdomadæ Sanctæ Restauratus ont été étendues à toute la liturgie par Jean XXIII en 1960. 

Notons l’extrême simplification de la bénédiction des rameaux, sous le prétexte d’expurger le Missel de ses éléments non romains. Remarquons aussi que les quatre récits de la Passion chantés durant la Semaine Sainte ne contiennent plus ni l’onction de Béthanie, ni la dernière Cène. Relevons encore la modification de la cérémonie du lucernaire – cierge pascal – et surtout la diminution drastique du nombre des lectures et des répons – de 12 à 4. Enfin, la cérémonie baptismale de la Vigile de Pentecôte fut supprimée. 

L’aspect positif de cette réforme est encore d’ordre pastoral : l’introduction du lavement des pieds dans la messe vespérale du Jeudi Saint, la réapparition de la Messe chrismale, et le renouvellement des promesses du baptême durant la Veillée pascale. Ainsi cette réforme a apporté quelques avantages pastoraux, mais au prix d’une refonte contestable des cérémonies les plus antiques et les plus vénérables de la sacrée liturgie. 

Pie XII a estimé que les avantages étaient plus considérables que les inconvénients, et il n’y a pas à contester son jugement. Mais pendant ce temps, le Mouvement liturgique dévoyé marquait des points. Le P. Chenu, O.P., l’explique : « Le P. Duployé suivait cela avec une lucidité passionnée. Je me souviens, c’était bien plus tard, qu’il me dit un jour : “Si nous parvenons à restaurer dans sa valeur première la vigile pascale, le mouvement liturgique l’aura emporté ; je me donne dix ans pour cela”. Dix ans après, c’était fait 1 ». 

Réforme des rubriques du Missel et du bréviaire 

Comme dans les cas précédents, explique le cardinal Gaétan Cicognani, préfet de la congrégation des rites de 1953 à 1954, « quelques Ordinaires de lieux ont adressé des demandes instantes au Saint-Siège, et le Souverain Pontife Pie XII, en raison de sa sollicitude et de sa charge pastorale, a remis l’examen de cette question à une Commission spéciale d’experts à qui a été confiée l’étude d’une réorganisation générale liturgique 2 ». 

Ces travaux aboutirent à la promulgation, le 23 mars 1955, du décret Cum hac nostra ætate de la Sacrée congrégation des rites. Cette réforme tendait à simplifier les rubriques, dans le but de rendre plus aisée la récitation du Bréviaire. Le pape Pie XII avait voulu un allégement du Bréviaire, et, cette fois encore, les experts avaient orienté la réforme dans le sens désiré par le Mouvement liturgique. 

Dès 1915, Dom Cabrol estimait que la réforme de saint Pie X était insuffisante, que le cycle sanctoral y était encore trop privilégié. Quarante ans plus tard, Rome abondait dans son sens en ramenant toutes les fêtes semi-doubles et simples au rang de commémoraison, et en donnant la possibilité de dire l’office férial de Carême ou de la Passion plutôt que l’office d’un saint. 

Le nombre des vigiles fut considérablement diminué, celui des octaves réduit à sa plus simple expression : seuls Noël, Pâques et la Pentecôte furent épargnés. Le bréviaire fut allégé de tous ses Pater, Ave et Credo ; l’antienne finale à la Sainte Vierge ne fut conservée qu’à Complies ; les règles des Preces – prières spéciales à dire certains jours – et des commémoraisons furent simplifiées ; le symbole de saint Athanase, souvent récité le dimanche, fut réservé au seul dimanche de la Sainte Trinité. 

En conclusion de ce panorama des réformes liturgiques du pape Pie XII, le jugement de l’abbé Didier Bonneterre s’impose : il faut admettre « leur parfaite orthodoxie, garantie par celle de celui qui les a promulguées », mais il faut reconnaître aussi « qu’elles constituent les premières étapes de “l’autodémolition” de la liturgie romaine 3 », parce qu’elles ont été menées en sous-main par ceux qui allaient préparer la réforme liturgique du concile Vatican II. 

  • 1. Un théologien en liberté, J. Duquesne interroge le P. Chenu, coll. Les Interviews, le Centurion, 1975, p. 92-93.
  • 2. Décret Cum hac nostra ætate, du 23 mars 1955, in Les Heures du jour, Desclée, 1959, p. 31.
  • 3. Abbé Didier Bonneterre, « Le Mouvement liturgique », in La raison de notre combat, La messe catholique, Clovis, 1999, p. 111.