Les 50 ans de la nouvelle messe : Maria Laach

22 Février, 2020
Provenance: fsspx.news

L’abbaye de Maria Laach est un monastère bénédictin allemand situé à Glees, en Rhénanie-Palatinat. Fondée au XIe siècle, l’abbaye est restée active, sauf durant le XIXe siècle qui la vit se transformer en scolasticat jésuite. Revenue à sa vocation bénédictine en 1892, elle fait aujourd’hui partie de la congrégation de Beuron de l’ordre de Saint-Benoît. Elle regroupe la plupart des maisons bénédictines masculines et féminines de langue allemande. 

L’abbaye fut le centre du Mouvement liturgique en Allemagne. Elle organisait des semaines liturgiques « pratiques », des conférences et publiait des ouvrages. C’est de ses murs que sortit le missel de Dom Bomm, un équivalent du Dom Lefebvre en langue allemande, en 1948. 

Dom Ildefons Herwegen (1874-1946) 

Dom Herwegen entre à l’abbaye de Maria Laach en 1894. Il est élu abbé en 1913 et le demeurera jusqu’à sa mort, en 1946. En 1918, il lance la collection Ecclesia orans (L’Eglise en prière) qui paraîtra jusqu’en 1939. Le but de cette revue est très louable : ramener les catholiques allemands, brisés par la guerre, à la piété liturgique. L’initiateur parlait d’ailleurs d’“effort liturgique”. Il ne visait pas les masses, mais il cherchait plutôt à constituer une élite. 

Malheureusement, les idées qu’il cherche à promouvoir dans cet « effort » liturgique sont des plus funestes. Dom Herwegen estime qu’il faut dégager la liturgie des éléments rajoutés par le Moyen Age qui l’ont encombrée d’interprétations fantaisistes ou de développements étrangers à sa nature profonde. Par exemple, l’insistance trop unilatérale sur la présence réelle de la sainte Eucharistie serait plus ou moins responsable de l’abandon de la liturgie par le protestantisme, ou encore d’une certaine négligence de la liturgie dans une grande partie du catholicisme depuis le concile de Trente. 

Dom Herwegen pense encore que le Moyen Age s’est détourné d’un mode objectif de piété, qui représente la piété de l’Eglise, au profit d’un mode subjectif et personnel, qui représente la piété de l’âme individuelle. 

Ces deux idées vont former le fond de deux erreurs graves qui se diffusent à travers l’effort liturgique allemand : l’archéologisme qui se traduit par le mépris, non seulement de la liturgie tridentine, mais aussi de la liturgie médiévale ; et une tendance à former une piété collective, voir collectiviste. Ces deux erreurs se retrouveront par la suite. 

Dom Odon Casel (1886-1848) 

Cet autre moine de Maria Laach est beaucoup plus connu que le précédent à cause de sa théorie concernant le mystère du culte chrétien. Il a eu une influence très importante dans la constitution de la théologie liturgique qui devait triompher à Vatican II et s’épanouir dans la nouvelle messe. 

Une nouvelle notion de sacrement 

Selon la théologie traditionnelle, la messe est surtout un acte. La Tradition rappelle unanimement la nature de cet acte liturgique qui est d'être un sacrifice. Ce sacrifice se distingue de celui de la Croix, car il est accompli d’une manière différente, non sanglante, mais il n’est pas autre que celui de la Croix, car il se réfère essentiellement à lui : « c’est en effet une seule et même victime ; c’est le même qui, s’offrant maintenant par le ministère des prêtres, s’est offert alors lui-même sur la croix » (concile de Trente, session XXII, 17 septembre 1562, DzH 1743) ; et le concile de Trente d’ajouter aussitôt : « seule la manière d’offrir étant différente » (ibid.). 

La Messe étant alors une action présente se référant à une action passée qu’elle symbolise. Signe sensible répandant efficacement la grâce, l’Eucharistie sera donc appelée sacrement. 

Pour sa part, Dom Casel considère autrement l’efficacité du sacrement. Pour lui, elle consiste plutôt dans le fait qu’en « représentant » de manière symbolique le mystère du Christ rédempteur, le sacrement « re-présente » le Christ, le rend à nouveau présent, et cela à des degrés divers. 

Selon cette conception, la lecture de l’Ecriture Sainte sera considérée comme un sacrement. Son efficacité ne consiste plus à porter à notre connaissance les vérités surnaturelles pour qu’elles deviennent objet de connaissance et d’amour, mais dans le fait que sa “lecture en Eglise” rend le Christ présent. 

C’est de la même manière que la liturgie eucharistique est sacrement : parce qu’elle rend présent, sous les voiles du symbole, le Christ en ses actes rédempteurs. Cette nouvelle interprétation du mot sacrement par Dom Casel, est jugée par le cardinal Ratzinger comme « l’idée théologique la plus féconde du XXe siècle 1 ». Une telle interprétation ne peut se faire sans porter atteinte à la nature même de la Messe : l’action du Christ souverain Prêtre s’immolant sur l’autel a disparu au profit d’une présence statique. Tel est, selon Odon Casel, le cœur de la liturgie : « La célébration des mystères se présente donc comme un office religieux ordonné avec art qui aboutit à la contemplation extatique de la divinité 2 ». 

Ce n’est donc plus d’une présence efficace, agissant aujourd’hui « pour la rémission des péchés que nous commettons chaque jour » (concile de Trente, DzH 1740), mais d’une présence invitant à la contemplation. Le prix d’une telle utopie est immense : on lui a sacrifié la présence immolée du Christ agissant pour nous dans la toute-puissance de son amour rédempteur ! 

Une nouvelle théologie du sacerdoce 

Selon la conception traditionnelle, le Christ est l’unique grand prêtre : c’est lui-même qui pose l’acte d’immolation non sanglante qui définit la Messe. Le prêtre est le même à la Croix et à l’autel, la seule différence étant qu’à l’autel, le Christ s’offre « par le ministère des prêtres » (DzH 1743). Le prêtre est donc lui aussi cause de l’acte d’oblation du Christ à l’autel : cause instrumentale, mais réelle. Il détient ce pouvoir par son caractère sacerdotal, sans le partager avec aucun autre 3.

  • 1. Joseph Ratzinger, Die sakramentale Begründung christlicher Existenz, édition Kyrios, Freising, mars 1966.
  • 2. Odon Casel, Le Mystère du culte, richesse du Mystère du Christ, Lex orandi, le Cerf 1964, p . 301.
  • 3. Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, suppl. q. 40, art. 5
La bibliothèque du monastère de Maria Laach.

Et non seulement le prêtre agit in persona Christi à l’autel, mais il porte encore en lui-même, à ce même moment, l’Eglise tout entière : il agit « au nom du Christ et des chrétiens dont le divin Rédempteur est le chef 4 », c’est-à-dire in persona Christi mais aussi in persona Ecclesiæ. Pie XII nous dit que le ministre de l’autel représente non seulement le Christ qui s’offre lui-même en victime agréable au Père, mais encore « le Christ en tant que chef offrant au nom de tous ses membres ; c’est pourquoi l’Eglise universelle est dite, à bon droit, présenter par le Christ l’offrande de la victime 5 ». 

La théologie ajoute un autre mode de participation à l’offrande sacrificielle du Christ, que Pie XII qualifie de “restreinte”. Ainsi, ceux qui assistent au sacrifice liturgique – le prêtre célébrant ou les laïcs – s’offrent eux-mêmes intérieurement en union avec la divine victime. Cette action relève du caractère baptismal. C’est alors que l’Eglise parle de “sacerdoce des fidèles”, qui ne s’exerce pas extérieurement et de façon liturgique, mais intérieurement et de façon spirituelle ; son objet propre n’est plus directement le sacrifice eucharistique, mais seulement le sacrifice de soi-même. 

Dans la nouvelle théologie, mais ce n’est pas spécifiquement la théorie de Dom Casel, ce deuxième mode a de fait supplanté le premier. Désormais, c’est l’assemblée sacerdotale – tous les fidèles possédant le sacerdoce commun – qui accomplit le rite eucharistique. 

C’est donc en premier lieu l’assemblée qui est dite “célébrante”. Selon la nouvelle théologie, ce n’est plus le prêtre qui, en tant que ministre de l’Eglise, agit en son nom. Désormais, l’Eglise se rend présente et agissante à travers le Peuple rassemblé. Nous trouvons là une application supplémentaire de la nouvelle théologie du sacrement, celui-ci étant censé “rendre présente” la réalité signifiée. Le Peuple, en se rassemblant devient le symbole rendant présent l’Eglise universelle, son sacrement. 

C’est par conséquent à travers le Peuple, en tant qu’il est rassemblé, que s’exerce l’action de l’Eglise. C’est ce à quoi font appel les néo-théologiens lorsqu’ils parlent de sacerdoce commun dans l’Eglise. 

Une nouvelle théologie de la messe 

Quelle est alors l’action accomplie par ce nouveau sacerdoce ? Ecoutons à nouveau Odon Casel : « La liturgie entière n’est pas autre chose qu’une mémoire des actes du Seigneur en son sens objectif. (…) Si l’on retirait de l’édifice liturgique cette clé de voûte, toute la construction s’écroulerait et il ne resterait plus que des débris sans signification 6 ». 

Qu’est-ce que cette mémoire, ce mémorial ou souvenir rituel ? C’est une application de la nouvelle théorie du sacrement. Ainsi, le souvenir rituel de l’Eglise est sacrement, et a donc la faculté de rendre présent la réalité évoquée. L’Eglise, faisant mémoire du Christ victorieux à travers la communauté rassemblée, rend présent en son sein le Christ glorieux ainsi que sa victoire même. 

Le mémorial exercé par le sacerdoce commun de l’Eglise est devenu la cause de la présence du Christ et de ses actes salvifiques à la Messe. Nous voici rendu bien loin de l’affirmation de saint Thomas et de tous les Pères de l’Eglise selon laquelle la cause instrumentale unique de cette présence est le prêtre seul ! 

Cette théorie est à l’origine du changement des paroles de la consécration. Devenues “récit de l’Institution”, ces paroles ne sont plus prononcées par le prêtre au nom du Christ prêtre, cause unique de sa présence et de son immolation volontaire, mais au nom de l’Eglise rassemblée, en tant qu’il est “président” de cette assemblée. 

C’est ainsi que les théories nouvelles du moine de Maria Laach ont été au fondement théologique de la messe nouvelle du pape Paul VI. 

  • 4. Pie XII, Lettre encyclique Mediator Dei, 20 novembre 1947.
  • 5. Pie XII, Mediator Dei.
  • 6. Odon Casel, Faites ceci en mémoire de moi, collection Lex orandi, Cerf, Paris, 1962, p. 10-11.