Mgr de Moulins-Beaufort analyse la crise et préconise une solution minimaliste

29 Avril, 2019
Provenance: fsspx.news

Le 29 janvier 2019, Mgr Eric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims, alors président de la Commission doctrinale de la Conférence des évêques de France (CEF) et depuis le 3 avril président de la CEF, publiait un commentaire personnel sur le site des évêques de France. 

Rappelant « la nécessité de discussions doctrinales approfondies avec la Fraternité Saint-Pie X », il indiquait ce qui – selon lui – devrait être au cœur de ces discussions doctrinales : « Les points en jeu ne sont pas des détails. Il ne suffit pas d’insister sur la réalité sacrificielle de l’Eucharistie, encore faut-il préciser ce qu’est ce sacrifice qui, en régime chrétien, ne saurait être une prolongation des sacrifices païens ni même des sacrifices du Temple ; il ne suffit pas de se réclamer de la Tradition, encore faut-il rendre clair ce qu’est la Tradition du Christ à ses Apôtres qui ne saurait n’être (sic) que le poids du passé s’imposant à toutes les générations ; il ne suffit pas d’affirmer que la religion catholique est la seule vraie, encore faut-il expliquer en quoi cette vérité exclusive honore la puissance salvifique du Christ qui a acquis le pouvoir de répandre son Esprit-Saint en tous les hommes pour attirer tous les hommes ».

Pour comprendre ce commentaire où la Tradition est identifiée à une triple insuffisance (« il ne suffit pas de… »), on se reportera utilement à la Nouvelle Revue théologique d’avril-juin 2019 (Tome 14, n°2) où Mgr de Moulins-Beaufort expose comment, d’après lui, l’Eglise doit faire face aux défis du XXIe siècle.

Partant de l’ouvrage de Guillaume Cuchet, Comment notre monde a cessé d’être chrétien, anatomie d’un effondrement (Seuil, 2018), l’archevêque de Reims reconnaît sans peine l’effondrement vertigineux des vocations et de la pratique sacramentelle : « Il est facile de trouver des chiffres qui montrent l’effondrement numérique que nous connaissons : 114 ordinations sacerdotales en 2018 (dont 82 prêtres diocésains et 20 religieux – en réalité, 32 religieux. NDLR) ; 135 en 2017. Une étude qu’il faudrait vérifier mais qui est sûrement juste en grandes masses, indique : 170.000 prêtres, religieux et religieuses avant la Révolution ; 213.000 en 1880 ; 177.000 en 1950. En 1880, un quart des femmes françaises sont religieuses (en réalité, 7‰. NDLR), et en 1950 la moitié des missionnaires catholiques dans le monde sont des Français. 

« Au milieu des années 1960, 94% des Français étaient baptisés dans les deux mois après la naissance (en réalité, dans les trois mois. NDLR), et 25% des Français allaient à la messe tous les dimanches ; de nos jours, la pratique dominicale tourne autour de 2% et les baptisés avant l’âge de 7 ans ne sont plus que 30%. »

Le changement de l'anima religiosa selon Teilhard de Chardin

Puis le nouveau président de la CEF affirme que nous assistons à une crise analysée dès l’entre-deux guerres : « En fait, déjà en 1924, le père Pierre Teilhard de Chardin écrivait que l’humanité vivait une “crise” et il l’expliquait en disant que “depuis quelque temps déjà, sur un rythme accéléré, quelque chose se passe dans la structure de la conscience humaine. C’est une autre espèce de vie qui commence”. A l’intérieur de cette crise, “ce sont les fondements même de 1’anima religiosa humaine, sur lesquels 1’Eglise avait depuis deux mille ans construit, qui changent de dimension et de nature”. (…) – En passant, notons que Mgr de Moulins-Beaufort cite ici Teilhard de Chardin, lui-même cité par le père Henri de Lubac (dans La pensée religieuse du père Pierre Teilhard de Chardin, Cerf, 2002, et Teilhard et notre temps, Aubier-Montaigne, 1968), dont il est un grand spécialiste, – deux jésuites dont la doctrine sur les rapports de la nature et de la grâce est loin d’être orthodoxe. 

Selon l’archevêque de Reims, ce qui, plus près de nous, caractérise ce changement de l’anima religiosa humaine est la recherche de l’épanouissement de soi, l’apparition de la société d’abondance, et celle de l’individualité : « Depuis les années 60, en amont même de “mai 1968” – la “révolution de mai” accentuant le phénomène, bien sûr –, l’agir de chacun est commandé par le plaisir et la recherche de l’épanouissement de soi. “Je fais ceci ou cela parce que cela me plaît, parce que j’en attends du plaisir, parce que je sens que faire ceci m’aidera à m’épanouir”. 

« Ensuite, à partir du milieu du XIXe siècle, lentement pour commencer puis avec des phases d’accélérations formidables, les sociétés occidentales se sont édifiées en sociétés d’abondance. (…) La société d’abondance nous habitue à vivre sans manquer de rien et sans souffrir. On ne peut que s’en réjouir. Mais quelle espérance nourrir encore et pourquoi attendrait-on un Sauveur venu d’en haut ? (…)

« De l’action conjointe des facteurs que je viens d’énumérer émerge la société occidentale contemporaine. Son centre est l’individualité (j’évite volontairement le mot “individualisme” trop utilisé et facilement stigmatisé). La promotion de l’individualité n’est pas en soi un mal, même d’un point de vue chrétien. Nos sociétés ne sont plus des sociétés traditionnelles dont une grande part de la vie consiste à reproduire ce qui s’est déjà fait. De soi, cela permet à chacun de viser surtout son épanouissement personnel. Les enfants n’ont pas à prolonger ce que leurs parents ont construit, mais à choisir leur manière de déployer leurs talents. En termes chrétiens, chacun est davantage libre d’écouter sa vocation propre et d’y répondre avec sa singularité. Pris en lui-même, cet état de fait correspond à la liberté spirituelle que le Seigneur Jésus apporte. Cependant, il en résulte que chacun doit avancer assez seul, nul ne peut se confier à des chemins parcourus par d’autres. » Sur ce refus de toute tradition et cette présentation de l’individualisme moderne qui correspondrait à la liberté spirituelle voulue par le Christ, voir in fine. 

Les sociétés occidentales sont, poursuit Mgr de Moulins-Beaufort, « des sociétés de liberté, et c’est très bien. Seulement, elles sont des sociétés qui ont renoncé à dire à leurs citoyens ce qui est bien et ce qui est mal et qui promettent en revanche, plus ou moins explicitement, de les préserver de toute frustration et de toute douleur. Chacun est libre de choisir de vivre selon le plus grand bien, mais il doit alors se donner lui-même à tout moment les raisons de ses choix ; il doit pouvoir puiser quelque part les ressources de lumière pour la raison et d’énergie pour la volonté qui le rendront capable de choisir le bien et de s’y tenir, environné qu’il sera du comportement éventuellement contraire de beaucoup autour de lui. Et il devra le faire dans un univers culturel où la frustration et la douleur n’ont guère de place et qui lui reprochera de susciter de la frustration et de la douleur autour de lui. 

« Ce défi-là, le défi d’avoir à déterminer par soi-même en presque tous les domaines ce qui est bien et à y tenir sans guère de support social, est celui de toutes nos sociétés libérales avancées, celui qu’elles présentent à tous leurs membres. Il n’y a pas à s’étonner que beaucoup préfèrent esquiver ce défi, cherchent à le nier ou refusent de le voir. Nous avons à faire retentir la bonne nouvelle du salut (et donc l’annonce qu’un salut est nécessaire) et de la liberté spirituelle qu’apporte le Christ dans cet univers-là, culturel, social et spirituel. » 

Il est pour le moins surprenant que le nouveau président de la CEF décrive la société occidentale déchristianisée, sans jamais se poser la question de la responsabilité des hommes d’Eglise dans cette sécularisation. Il aligne les faits, sans envisager qu’ils puissent être les effets de causes où le clergé a une part certaine. L’« apostasie silencieuse » de l’Occident n’est silencieuse que parce qu’elle est tue. Il est vrai que remonter aux causes serait aussi remettre en cause certains enseignements doctrinaux et moraux, certaines pastorales et une liturgie incertaine…

Mgr de Moulins-Beaufort se contente de dresser un constat et de proposer une confiance en la grâce divine, sans examen de conscience préalable : « Voici sommairement décrit le cadre dans lequel l’Eglise de France doit accomplir sa mission. Je voudrais insister sur le fait que les évolutions que j’ai décrites dont certaines sont propres à la France ou au monde occidental et dont d’autres s’étendent plus ou moins rapidement au monde entier, ne sont pas que catastrophiques. Elles remodèlent l’âme humaine en profondeur, du moins l’anima religiosa. Ma conviction est que le christianisme, par la grâce du Christ et de l’Esprit Saint, a des capacités inattendues pour venir à la rencontre de cette âme transformée et lui apporter la lumière et la paix et la force dont elle a besoin. Seulement la capacité de résistance est forte aussi ».

Pour l’archevêque de Reims, cette capacité de résistance à la grâce se manifeste par un désir illusoire de restauration : « Les tentatives de compréhension théologique ou spirituelle de notre temps ne sont pas si nombreuses. Les évêques eux-mêmes ne s’y risquent guère. Quelques-uns de ceux qui y réfléchissent, évêques ou non, pensent en termes de restauration. Une prédication plus orthodoxe, une liturgie plus conforme aux règles, devraient rejoindre les esprits et les cœurs et les ramener au Christ. L’illusion de cette vision est qu’elle néglige le changement profond de l’anima religiosa que nous avons essayé de décrire. Une prédication sans inquiétude peut sûrement réveiller quelques endormis. Elle ne suffit pas pour atteindre ceux qui ont choisi des motifs d’engagements tout différents ». 

Pour une mission de "service de la vie d'autrui"

La solution est, selon Mgr de Moulins-Beaufort, à chercher du côté de Vatican II : « D’autres, plus subtils, plus lucides aussi peut-être (que les partisans d’une restauration), proposent une interprétation à partir du concile Vatican II. » Parmi lesquels le président de la CEF distingue un nom : « L’auteur francophone le plus important sur le sujet est sans doute le jésuite Christoph Theobald. Il a notamment publié en 2017 un livre intitulé Urgences pastorales (Bayard) ». 

Et voici ce que propose cet auteur majeur aux yeux de Mgr de Moulins-Beaufort : « Tandis que l’Eglise et le monde semblent ainsi s’éloigner inéluctablement, le père Theobald repère un point de convergence ou de rencontre possible, dans une “foi élémentaire, attachée à la bonté foncière de la vie”, dont le déploiement est nécessaire à la poursuite de l’existence de chacun, mais dont le surgissement n’est jamais garanti face aux épreuves, et il tâche à partir de là de comprendre la mission de l’Eglise. Au prix d’un travail considérable d’évaluation et de reprise de l’idée de mission, il en arrive à proposer que la mission devrait surtout se comprendre comme “service de la vie d’autrui“, “ hospitalité humble”, mise à disposition de tous, sans esprit de récupération, des richesses du Christ. » 

En clair, non pas une restauration comme le souhaitait saint Pie X (instaurare omnia in Christo, tout récapituler dans le Christ), mais la proposition d’une « foi élémentaire attachée à la bonté foncière de la vie », petit dénominateur commun à tous dans une société libérale avancée, où la mission de l’Eglise est d’être humblement hospitalière, « sans esprit de récupération ». 

On est loin de l’envoi en mission des disciples par Jésus-Christ : « Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai commandé : et voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » (Mt 28, 19-20)

Cette timidité apostolique de Mgr de Moulins-Beaufort est le reflet de l’attitude de bien des évêques de France ; elle s’exprime dans cet article de la Nouvelle Revue théologique avec d’infinies précautions : hypothèses, euphémismes et litotes… Pas d’affirmations trop nettes ! Rien n’est catastrophique, tout est « défi » ! Ainsi de l’islam : « il faut comprendre que la France a toujours été plus diverse que les Français ne le savent ou ne le sentent. L’islam ajoute une complication de plus. Il me semble être, dans un pays comme le nôtre, devant un double défi : 

- l’islam peut-il nourrir des relations de fraternité, même dans la jalousie ou la compétition, sans forcément viser à l’absorption de tous ? – “Ah ! qu’en termes galants, ces choses-là sont mises !” (Molière, Le Misanthrope, acte I, scène II)
- l’islam peut-il nourrir l’expérience de la liberté dans la dignité personnelle qui est le meilleur de ce qui se vit dans nos pays, et qui est la qualité principale des catholiques fervents ? » – Autrement dit, quand est-ce que l’islam fera son aggiornamento conciliaire en adoptant Dignitatis humanæ

Que retenir ? 

Derrière une approche sociologique et presque clinique de nos sociétés sécularisées, oublieuses de Dieu, ignorantes de sa Loi et de ses commandements, le nouveau président de la Conférence des évêques de France tente de concilier l’Evangile et la Révolution.

Nos sociétés modernes, surtout depuis mai 68, ne cessent de se désintégrer pour former une gigantesque fourmilière, – cette dissociété si justement décrite par Marcel De Corte. Elles exaltent la liberté individuelle, le primat de la conscience personnelle au-dessus de toute loi et de toute autorité. Héritières des Lumières et de la Révolution, elles refusent toute tradition et nient la nature politique et sociale de l’homme. Prétendre que la liberté spirituelle apportée par le Christ puisse faire fi des fondements naturels de la cité, de la famille et des sociétés pour s’accommoder de cet état de fait, manifeste – une fois de plus – comment l’Eglise s’est mise à l’écoute du monde pour s’y adapter, au lieu de l’enseigner pour le relever.