Brésil : pari risqué pour l’Eglise

15 Septembre, 2021
Provenance: fsspx.news
La pancarte dit : Bolsonaro est un taliban évangélique

Alors que le torchon brûle entre le sommet de l’Etat brésilien et le pouvoir judiciaire, la célébration de la fête de l’indépendance, le 7 septembre 2021, revêtait un caractère particulier, des dizaines de milliers de partisans de Jair Bolsonaro manifestant dans tout le pays. Le même jour, l’Eglise catholique encourageait l’opposition au président à descendre aussi dans les rues.

Au cours de l’été 2021, Jair Bolsonaro – donné largement perdant face à son concurrent déclaré, l’ex-président Ignacio Lula, en cas de duel électoral – ne ménage plus ses critiques à l’égard de la Cour suprême, en particulier deux de ses juges, Luis Roberto Barroso et Alexandre de Moraes, qui ont intenté plusieurs actions judiciaires contre le chef de l’Etat.

De leur côté, les soutiens de l’actuel président brésilien affirment qu’il y aurait une conspiration de certaines élites contre sa réélection.

Les partisans de Bolsonaro se sont mobilisés par dizaines de milliers dans le pays, le 7 septembre, à l’occasion de la fête nationale, afin de défendre celui qu’ils acclament du nom de « Mito », le Mythe. Dans une ambiance survoltée, le « mythe » est apparu, juché sur un char et hurlant à l’adresse ses nombreux fidèles : « seul Dieu me fera sortir du pouvoir. Jamais je ne serai fait prisonnier ! »

Dans le cortège qui battait le pavé de Sao Paolo, les croix des protestants évangéliques se mêlaient à des bikers en veste de cuir et aux treillis des militaires de réserve venus acclamer leur chef. S’y trouvaient également des monarchistes venus avec la bannière impériale, voyant dans l’actuel chef de l’Etat une « transition » vers une monarchie « féodale et catholique, d’avant les Lumières »…

L’ambiance était tout autre un peu plus loin, où une seconde manifestation se déroule, au même moment, mais celle-là contre le président, à l’appel de l’association Cri des exclus.

Ce mouvement de gauche – qui défile tous les 7 septembre dans les villes brésiliennes depuis 1994 – était bien décidé à ne pas se laisser voler la vedette en cette fin d’été, trouvant un soutien inattendu de taille : celui de l’Eglise catholique. « L’Eglise nous apporte tout son soutien », jubile Alderon Costa, l’un des responsables du Cri des exclus.

Quelques jours plus tôt, dans un communiqué officiel de la Conférence des évêques du Brésil (CNBB), Mgr Walmor Oliveira de Azevedo, archevêque de Belo Horizonte, fustigeait l’atmosphère de « rage et d’intolérance » qui règne, selon lui, dans un pays où la « paix ne se construira pas avec des armes à feu », allusion aux efforts de Bolsonaro pour assouplir les restrictions sur les armes.

Et Mgr de Azevedo d’attaquer le chef de l’Etat : « ne vous laissez pas séduire par ceux qui attaquent les pouvoirs législatifs et judiciaires. L’existence de ces trois pouvoirs est une entrave contre le totalitarisme ». Une belle vigueur, rare lorsqu’il s’agit de défendre le Credo et la morale de l’Eglise.

Le P. Antonio Manzatto, professeur à l’Université pontificale catholique de Sao Paulo, pense que l’Eglise est désormais consciente des risques que l’administration Bolsonaro représenterait pour la démocratie : « son projet depuis la campagne était de procéder à un coup d’Etat, en utilisant les forces armées pour faire taire l’opposition », explique-t-il auprès de l’agence d’informations Crux.

Mgr Leonardo Steiner, archevêque de Manaus, a déclaré à Crux se réjouir du fait que le Cri des exclus « gagne à nouveau en force avec toute cette série d’exclusions dont souffre notre peuple ».

Même son de cloche du côté de Mgr José Valdeci Mendes, évêque de Brejo, également à la tête de la Commission pastorale de l’action sociale de la CNBB, qui prétend que les initiatives mises sur pied par le Cri des exclus ont pour objectif d’accroître la participation populaire à la politique, ce qui est, à ses yeux « plus important que jamais ».

Cet engagement de la hiérarchie dans ce qui ressemble à une croisade anti-Bolsonaro peut surprendre, à un moment où l’Eglise perd du terrain, par rapport au protestantisme notamment.

Certes, l’actuel chef de l’exécutif brésilien est loin d’être irréprochable dans sa gestion des affaires publiques, avec un bilan catastrophique à quelques mois de nouvelles élections générales, que ce soit dans les domaines de la santé ou de l’économie.

Mais Jair Bolsonaro, nonobstant les excès qu’on peut imputer à cet « évangélique » exalté, a toujours défendu la culture de la vie dans son pays, avec une vigueur et une clarté qu’on aimerait voir partagées par les pasteurs catholiques.

De plus, parmi ceux qui cherchent à le faire tomber en invoquant l’Etat de droit, nombreux sont ceux qui, à l’intérieur comme à l’étranger, cherchent en réalité à imposer au plus grand pays d’Amérique latine les idéologies progressistes qui triomphent dans de nombreux pays occidentaux : il suffit de considérer ce qui s’est passé dans l’Argentine voisine.

Ainsi, soutenir sans discernement la fronde contre Jair Bolsonaro au nom du primat de l’action pastorale et sociale, pourrait s’avérer une fatale erreur de calcul pour l’Eglise : tant il est vrai qu’il y a toujours quelque inconvénient à scier la branche sur laquelle on se trouve soi-même assis.