Cardinal Parolin : géopolitique de la mondialisation heureuse

20 Septembre, 2017
Provenance: fsspx.news
Le cardinal Parolin à l'ONU en septembre 2016.

« Lutter contre la pauvreté, aussi bien matérielle que spirituelle ; construire la paix ; construire des ponts », le cardinal Parolin énonce les principes qui guident la diplomatie vaticane sous le pontificat actuel, dégageant les contours d’une vision géopolitique globale.  

Le 25 août 2017, les lecteurs francophones de Zenit.org ont pu lire la traduction intégrale de l’intervention du 10 mai dernier du cardinal Parolin, Secrétaire d’Etat du Saint-Siège, à l’occasion de la publication du numéro 4000 de la revue italienne La Civiltà Cattolica. L’intérêt de cette allocution est de présenter la vision géopolitique actuelle du Saint-Siège. 

Seule confession religieuse à bénéficier d’un statut de sujet de droit international grâce à l’Etat du Vatican, l’Eglise catholique jouit incontestablement d’une position particulière au sein du concert des nations. Le thème autour duquel le cardinal s’est exprimé avait pour titre : « Le regard de Magellan. La diplomatie des ponts dans un monde de murs ». 

Aux yeux du responsable de la diplomatie vaticane, l’Eglise doit considérer les relations internationales avec le « regard de Magellan », le grand marin du XVIe siècle ayant réalisé la première circumnavigation. Ce regard consiste à « ouvrir de nouvelles voies de communication et de rencontres, notamment en construisant des ponts idéaux entre un continent et un autre, entre des cultures et des religions différentes, entre des systèmes juridiques et de pensée souvent éloignés les uns des autres ». – Il n’est pas certain que de telles préoccupations soient jamais entrées dans les vues du navigateur et de la couronne d’Espagne à l’époque de Charles Quint ! 

Ce regard s’impose, poursuit le cardinal Parolin, du fait du changement d’époque actuel. Ce changement a été décrit voici presque vingt-cinq ans par Henry Kissinger dans l’introduction de son livre L’art de la diplomatie, paru en 1994, considéré comme une référence par le prélat romain. Le diplomate américain écrivait : « Le système international du XXIe siècle sera caractérisé par une apparente contradiction : d’un côté, une fragmentation, de l’autre une mondialisation croissante. Au niveau des rapports internationaux, le nouvel ordre sera plus proche du système d’Etat des XVIIIe et XIXe siècles que des schématismes rigides de la guerre froide ». 

Le « regard de Magellan », selon l’analyse qu’en fait Mgr Parolin, se fonde sur « une approche courageuse de l’inconnu », approche à la base de laquelle se trouve enraciné « un triple dynamisme de l’esprit : le sens de l’inquiétude, l’humilité de l’incomplétude et le courage de l’imagination ».  

Dans la pensée du cardinal, ces trois facteurs « semblent être trois coordonnées précieuses pour également comprendre aujourd’hui l’attitude du pape François et la diplomatie pontificale face aux défis urgents de notre temps ».  

Ces « principes » posés, Mgr Parolin propose une lecture des voyages pontificaux de François qui constitueraient en fait les actes aboutis d’une diplomatie réfléchie, témoignant d’une vision géopolitique globale. Suivons donc le Secrétaire d’Etat dans les pas de François, sur le chemin de l’inquiétude, de l’incomplétude et de l’imagination.  

La première propriété de cette géopolitique est de dessiner, « sur le plan ecclésial et œcuménique », « un chemin vers la communion dans l’Eglise ». Et de citer les voyages à Jérusalem et à Istanbul, en 2014, où le pape a rencontré le patriarche Bartholomée. Puis l’accolade historique à Cuba en 2016 avec Cyrille, patriarche de Moscou, à laquelle ont fait suite les étapes œcuméniques en Arménie et en Géorgie. La même année, il y eut « en outre la rencontre historique de Lund, en Suède, à l’occasion des 500 ans de la Réforme luthérienne (fin octobre 2016) et celle du Caire avec Tawadros II et l’Eglise copte orthodoxe, le 29 avril dernier ». 

À ces itinéraires œcuméniques s’ajoute le chemin du dialogue interreligieux. C’est « un chemin qui va de l’Orient vers l’Occident comme lors de la première annonce de l’Evangile, un itinéraire qui traverse des sensibilités historiques, culturelles et religieuses très différentes entre elles, mais qui trouvent dans le témoignage de l’Evangile leur dénominateur commun ». – En fait, la foi mêlée à toutes les croyances, réduite à une sensibilité parmi d’autres.  

Une seconde propriété est d’être un chemin qui « prend la forme d’un parcours qui va des périphéries vers le centre ». C’est ce chemin qui explique et résume les trois axes principaux de la diplomatie romaine actuelle : « l’engagement pour la paix, le désarmement nucléaire, la protection de l’environnement ». A ces trois axes, Mgr Parolin relie d’autres perspectives globales : « la promotion d’une civilisation de la rencontre, l’accompagnement du phénomène migratoire, le partage des biens de la terre et la dignité du travail, particulièrement pour les jeunes générations ».  

Le Secrétaire d’Etat du Saint-Siège s’attache à présenter ces grandes lignes comme correspondant particulièrement à la sensibilité du pape François. Pour lui, « la réalité est toujours supérieure à l’idée. Nous nous rencontrons dans le réel, dans la vie concrète, avant de nous confronter avec des idées et des systèmes de pensée différents. En d’autres termes, ce n’est qu’en embrassant l’autre, comme il se présente et là où il se trouve, que je peux entreprendre avec lui un voyage fraternel vers la vérité et la réconciliation. » Cette approche de type existentialiste doit être étendue à toute l’Eglise, « appelée à être en permanence "en sortie", c’est-à-dire tendue vers les lieux de rencontres avec les hommes de notre temps ». 

 

Le pape Pie XII.

Commentaire

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et plus encore depuis le concile Vatican II, deux grands types d’objectifs sont poursuivis par le Saint-Siège en sa qualité de puissance religieuse, spirituelle et morale. Les premiers comprennent la défense et la promotion d’intérêts et de valeurs propres à l’Eglise ; il s’agit de défendre le catholicisme dans le monde. Les seconds concernent la promotion et la mise en œuvre de valeurs universelles, comme la primauté conférée à la personne humaine et sa défense par la diffusion des droits de l’homme dans le monde.  

A ce titre, le primat de la personne humaine est devenu le fondement de la vision géopolitique du Saint-Siège, tandis que le primat de la foi est passé au second plan, estompé sinon sacrifié au nom d’un prétendu réalisme. Le cardinal Parolin affirme que « la réalité est toujours supérieure à l’idée ». Il ne s’agit pas de la réalité des choses spirituelles, celles d’En-Haut, mais de la réalité du monde tel qu’il est. C’est lui, et non les principes de la foi, qui exprime ce que sont les hommes de notre temps, leurs besoins auxquels il faut répondre. Nous retrouvons ici l’approche moderne, ce « culte de l’homme » dont parlait le pape Paul VI lors de son discours de clôture du concile Vatican II, le 7 décembre 1965.  

A force de scruter les signes des temps, on risque de se laisser guider par d’autres principes que ceux de l’Evangile. Tout récemment, un article paru dans L’Osservatore Romano rendait hommage au père Pedro Arrupe, Général de la Compagnie de Jésus de 1965 à 1981. L’auteur écrivait : « Le père Arrupe fut choisi comme une personnalité capable d’adapter le mode de vie traditionnel à l’ordre multipolaire des temps nouveaux – celui dont, selon le discours sur les quatre libertés de Roosevelt (1941), les hommes devraient pouvoir jouir partout dans le monde. » (Jacques Servais, « La foi exige la justice - Pedro Arrupe et Henri de Lubac », in ORLF, 27 juillet 2017, p. 10). 

Roosevelt hier, Kissinger aujourd’hui. La diplomatie vaticane a trouvé ses prophètes. 

Mais si le cardinal Parolin recourt à l’analyse du secrétaire d’Etat américain des présidents Nixon et Ford, c’est aussi parce qu’elle lui semble adaptée à l’époque actuelle marquée par des menaces pour la paix : « Nous traversons une saison tragiquement marquée par la violence aveugle du terrorisme fondamentaliste, qui empoisonne la fraternité, y compris sous le prétexte idolâtre d’invoquer le nom de Dieu. En même temps, nous enregistrons la montée en puissance d’une nouvelle affirmation de nationalismes et de populismes, qui risquent de miner les fondements de la cohabitation pacifique et ordonnée entre les peuples. » Voilà les grands ennemis. Pas l’indifférentisme ou l’apostasie des sociétés. Pas le renversement de l’ordre moral, la diffusion de l’avortement et de l’euthanasie, les attentats contre le mariage et la famille. Pas le laïcisme ou l’athéisme militant. Seuls comptent les dangers que font courir à la planète « le terrorisme fondamentaliste » d’une part, et les nationalismes ou populismes d’autre part. 

Finalement, le cardinal Parolin défend une certaine idée de la mondialisation heureuse. C’est elle qu’il importe de sauver. Loin de sa mission propre et spécifique, la diplomatie vaticane semble se réduire à servir l’ordre mondial existant, en s’engageant « pour la paix, le désarmement nucléaire, la protection de l’environnement, la promotion d’une civilisation de la rencontre, l’accompagnement du phénomène migratoire, le partage des biens de la terre et la dignité du travail ». Ce n’est pas ainsi que les sociétés reconnaîtront leur Créateur et Seigneur. 

S’adressant le 4 mars 1956 au corps diplomatique, le pape Pie XII formulait des vœux d’une tout autre nature : « Puissent les peuples toujours se souvenir qu’on les oriente dans une direction qui ne conduit pas et ne peut pas conduire par elle-même à une vraie paix ! (…) Voilà pourquoi Nous faisons appel à tous ceux qui veulent pour l’humanité la concorde et l’union. Ces âmes généreuses, Dieu aidant, se font chaque jour plus nombreuses et opposent victorieusement leur idéal de lumière et d’amour à l’erreur et au mal. Persuadées qu’on ne bâtit rien de solide sur le sable, elles s’appuient sur les vérités éternelles, que les négations les plus catégoriques ne sauraient ébranler. Car, ce que la raison humaine a longtemps cherché à tâtons, le Tout-Puissant dans sa bonté l’a manifesté aux hommes en la personne de son Fils bien-aimé : ‘C’est lui qui est notre paix’ (Ep 2,14) ». 

« Si le Seigneur ne bâtit la maison, en vain travaillent ceux qui la bâtissent » (Ps 126, 1).