Chine : les Dubia du cardinal Zen Ze-kiun

10 Août, 2019
Provenance: fsspx.news

Le 28 juin dernier, la Salle de Presse du Saint-Siège a publié un texte non signé intitulé Orientations pastorales du Saint-Siège sur l’enregistrement civil du clergé en Chine. Andrea Tornielli, directeur éditorial du dicastère pour la communication, expliquait le même jour, sur le site Vatican News, que « pour répondre aux demandes des autorités gouvernementales de s’enregistrer civilement, le Saint-Siège fournit des orientations pastorales aux évêques et aux prêtres afin de sauvegarder la doctrine sociale catholique et la liberté de conscience ».

Le lendemain, le père Sergio Ticozzi, missionnaire de l’Institut pontifical des missions étrangères à Hong Kong et en Chine depuis plus de 40 ans, relevait un discours « quelque peu théorique et optimiste », sur le site de l’agence AsiaNews. Le texte romain ne tient pas compte des restrictions imposées à l’Eglise catholique de Chine, ni des mesures indûment imposées au nom de la sinisation. « Par-dessus tout, écrit-il, il ne semble pas percevoir l’intention claire des autorités chinoises de réduire l’Eglise à une institution d’Etat et le clergé à des fonctionnaires de l’Etat ». 

Le 8 juillet 2019, le cardinal Joseph Zen Ze-kiun, évêque émérite de Hong Kong, faisait paraître sur son blogue ses Dubia sur les directives pastorales du Saint-Siège concernant l’enregistrement civil du clergé en Chine. « Tout d’abord, écrit-il, je trouve étrange que le document soit délivré par “le Saint-Siège”, sans préciser quel département et sans aucune signature de la personne officiellement responsable ».  

Mgr Zen prend la défense de l’Eglise clandestine de Chine

Mgr Zen rappelle que le gouvernement chinois exige « presque toujours que le clergé accepte le principe de l’auto-gouvernance, de l’auto-soutien et de l’auto-propagation de l’Eglise en Chine ». Face à cela, le Saint-Siège tout en disant qu’il n’a pas l’intention d’obliger (sous-entendu : le gouvernement chinois), « énonce comme principe général que “la condition clandestine n’est pas une caractéristique normale de la vie de l’Eglise” (voir n°8 de la Lettre de Benoît XVI aux catholiques chinois, le 27 mai 2007) ». 

A propos de la Lettre de Benoît XVI, le cardinal Zen Ze-kiun reprend et cite en entier le passage évoqué, mais présenté en paragraphes distincts : « (a) Certains d’entre eux [les évêques chinois], ne souhaitant pas être soumis à un contrôle indu exercé sur la vie de l’Eglise, et désireux de maintenir une fidélité totale au Successeur de Pierre et à la doctrine catholique, se sont sentis contraints d’opter pour la consécration clandestine. (b) La condition clandestine n’est pas une caractéristique normale de la vie de l’Eglise, (c) et l’histoire montre que les pasteurs et les fidèles n’y ont recours qu’au milieu de la souffrance, dans le désir de maintenir l’intégrité de leur foi, (d) et de résister à l’ingérence des organismes d’Etat dans les questions qui se rapportent intimement à la vie de l’Eglise ». Puis le prélat analyse ce passage avec précision : le P. Jeroom Heyndrickx, directeur de la Fondation Ferdinand Verbiest affiliée à l’université catholique de Louvain (Belgique), et le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’Etat du Vatican, « n’aiment citer que la partie (b) ; le pape François ajoute également la partie (c) dans son message du 26 septembre 2018 ; mais il me semble que les parties (a) et (d) sont également importantes ». 

En effet, poursuit-il, « le paragraphe montre clairement que la non-normalité n’est pas le choix du clergé clandestin, ce choix est inévitable. C’est la situation qui est anormale ! ». Le cardinal pose alors la question essentielle : « Cette situation a-t-elle changé maintenant ? » – A propos des faits et de ce qui est réellement imposé en Chine, voir DICI n°386 de juillet 2019.  

Le texte de l’Accord provisoire étant toujours tenu secret, il est difficile de croire que le gouvernement chinois décide de reconnaître l’autorité du pape, écrit le prélat chinois qui rappelle alors la logique d’un système totalitaire définit par Deng Xiaoping (1904-1997) : « un chat blanc est le même qu’un chat noir, tant qu’il sert les fins du Parti ». 

Un document qui s’oppose à la théologie morale élémentaire

Dans le paragraphe 5 des Orientations pastorales du Saint-Siège sur l’enregistrement civil du clergé en Chine, se trouvent les directives pastorales. « En bref, dit le cardinal, il est bien de signer tout ce que le gouvernement exige, peut-être avec une clarification écrite qui nie ce qui est signé. Si la clarification écrite n’est pas possible, qu’elle soit faite verbalement, avec ou sans témoin. Tant qu’il y a l’intention de ne pas accepter en conscience ce qui a été effectivement signé ». Ainsi, un texte est signé contre la foi, écrit le cardinal, « dans le seul but de promouvoir le bien de la communauté diocésaine et sa croissance dans l’esprit d’unité, ainsi que l’évangélisation adaptée aux nouveaux besoins de la société chinoise et à la gestion responsable des biens de l’Eglise », selon le Vatican. En commentaire, Mgr Zen expose que « cette règle générale est évidemment contraire à toute théologie morale fondamentale ». Et de s’indigner : « cela justifierait même l’apostasie ! ». 

Si la clandestinité n’est pas une « caractéristique normale » de la foi catholique, la situation a évolué, selon le Saint-Siège, au cours des années avec un « dialogue consolidé » désormais entre Rome et Pékin. Et le Vatican précise que « l’Accord provisoire du 22 septembre 2018, reconnaissant le rôle particulier du Successeur de Pierre, conduit logiquement le Saint-Siège à comprendre et à interpréter l’“indépendance” de l’Eglise catholique en Chine non dans un sens absolu, c’est-à-dire une séparation du pape et de l’Eglise universelle, mais plutôt comme une indépendance [relative] liée à la sphère politique ». – Avec une interprétation de ce type, on finit par ne voir que ce que l’on veut voir, et non ce qui est réellement. 

Quant à ceux qui refusent de s’inscrire en dépit de l’obligation, le Saint-Siège « comprend et respecte » leur choix. « De toute évidence, note le cardinal Zen, il s’agit d’une “compassion” envers une minorité “têtue” qui ne comprend toujours pas la nouvelle règle. Leur attitude est mauvaise, mais le Saint-Siège, pour l’instant, les tolère ». Et de s’exclamer : la constance de la foi s’est-elle perdue quelque part ? 

En conclusion Mgr Joseph Zen Ze-kiun constate que ces Orientations pastorales du Vatican ont « radicalement bouleversé ce qui est normal et ce qui est anormal, ce qui est légitime et ce qui doit être toléré. Ceux qui l’ont écrit espèrent peut-être que l’émouvante minorité mourra d’une mort naturelle. Par cette minorité, je veux dire non seulement les prêtres clandestins (qui ont été privés de la direction d’un évêque, et récemment même d’un simple délégué – parce que l’évêque officiel du diocèse est légitimé), mais aussi les nombreux frères de la communauté officielle qui ont travaillé avec grande ténacité pour réaliser le changement, en espérant le soutien du Saint-Siège, qui maintenant sont invités à “entrer dans la cage” (à accepter la soumission au gouvernement chinois), moqués par les opportunistes gagnants. » 

« Que le Seigneur ne permette pas l’accomplissement des souhaits de ceux qui veulent la mort de la vraie foi dans ma chère patrie. Seigneur, aie pitié de nous », implore le cardinal Zen.