D’Abou Dabi à Babel : la Maison de la famille abrahamique

31 Décembre, 2019
Provenance: fsspx.news

L’annonce d’un projet de construction d’une Maison de la famille abrahamique (Abrahamic Family House), à Abou Dabi (Emirats arabes unis), le 15 novembre 2019, montre que le Document sur la Fraternité humaine pour la paix mondiale et la vie commune (voir DICI n°381, février 2019), co-signé le 4 février par le pape François et le grand imam d’Al-Azhar, constitue une feuille de route pour l’actuel pontificat.

Un temple pour une nouvelle religion mondiale

Le 19 novembre 2019, Mgr Carlo Maria Vigano, ancien nonce apostolique aux Etats-Unis, a fait paraître sur le site du vaticaniste Aldo Maria Valli son analyse sur le projet de construction de cette structure commune, regroupant une synagogue, une mosquée et une église. En voici quelques passages significatifs : « Le vendredi 15 novembre 2019, comme le rapporte Vatican News, le pape a reçu en audience le grand imam Ahmed Al-Tayeb, accompagné de diverses personnalités et représentants de l’Université Al-Azhar, tous animés par la volonté de donner une forme concrète au contenu du Document sur la Fraternité humaine pour la paix mondiale et la vie commune, co-signé en février dernier. »

Sur le projet lui-même, le diplomate romain écrit : « Sir David Adjaye Obe est le concepteur de ce projet architectural, qui s’élèvera dans l’opulent et extravagant Abou Dabi. Il s’agit de l’Abrahamic Family House, sorte de nouvelle tente de la fraternité universelle qui évoque cette autre tente de l’accueil dans laquelle l’ancien patriarche a accueilli trois anges mystérieux (cf. Gn 18), préfiguration du Dieu trinitaire pleinement révélé à la légitime descendance abrahamique par la foi en Jésus-Christ.

« Abrahamic Family House est donc le nom de cette structure qui abritera une synagogue, une mosquée et une église, naturellement dédiée au Poverello. Le projet de Sir David prévoit que les trois lieux de culte soient unis par des fondations uniques et placés à l’intérieur d’un jardin, évoquant un nouvel Eden, une réédition gnostique et maçonnique du paradis de la Création.

« Ainsi que l’a expliqué le pape, cette “structure… servira comme lieu de culte individuel, mais aussi pour le dialogue et l’échange interreligieux”. En effet, un quatrième bâtiment est également prévu, siège du Centre d’études et de recherches sur la Fraternité humaine, dont l’objectif – tiré du document d’Abou Dabi – sera de “faire connaître les trois religions”. Les cérémonies de remise du Prix de la Fraternité humaine auront lieu ici.

« La construction de l’Abrahamic Family House apparaît comme une entreprise babélique, conçue par les ennemis de Dieu, de l’Eglise catholique et de l’unique vraie religion capable de sauver l’homme et la création tout entière de la destruction, aussi présente qu’elle est éternelle et définitive. Les fondations de cette “Maison”, destinée à céder et à s’écrouler, surgissent là où, des mains des bâtisseurs eux-mêmes, est sur le point d’être incroyablement ôtée l’unique Pierre d’angle : Jésus-Christ, Sauveur et Seigneur, sur qui repose la Maison de Dieu. C’est pourquoi, avertit l’apôtre Paul, chacun de vous doit être attentif à la manière dont il construit. En fait, personne ne peut poser un fondement différent de ce qui est déjà là, qui est Jésus-Christ (1Co 3, 10). Dans le jardin d’Abou Dabi est sur le point de s’élever le Temple de la néo-religion syncrétique mondiale avec ses dogmes anti-chrétiens. Même le plus optimiste des francs-maçons n’en aurait pas imaginé autant ! »

Et Mgr Vigano de montrer la cause véritable de ce projet effroyable : « Le pape poursuit ainsi une nouvelle mise en œuvre de l’apostasie d’Abou Dabi, fruit du néo-modernisme panthéiste et agnostique qui tyrannise l’Eglise romaine, et qui a germé à partir du document conciliaire Nostra Ætate. Nous sommes obligés de le reconnaître : les fruits empoisonnés du “printemps du Concile” sont sous les yeux de quiconque ne se laisse plus aveugler par le mensonge dominant. »

La solution, l’ancien nonce la trouve dans le magistère traditionnel : « Pie XI nous avait avertis et mis en garde. Mais les enseignements qui ont précédé Vatican II ont été jetés aux orties, comme intolérants et obsolètes. La confrontation entre le magistère préconciliaire et les nouveaux enseignements de Nostra ætate et Dignitatis humanæ – pour ne citer que ceux-là – montre une terrible discontinuité, dont nous devons prendre note et qu’il est urgent de modifier dès que possible. Deo adjuvante… Ecoutons les paroles du souverain pontife Pie XI [dans Mortalium Animos, 1928], quand les papes parlaient le langage de la Vérité, ciselé avec le feu dans le diamant : “De telles entreprises ne peuvent, en aucune manière, être approuvées par les catholiques, puisqu’elles s’appuient sur la théorie erronée que les religions sont toutes plus ou moins bonnes et louables, en ce sens que toutes également, bien que de manières différentes, manifestent et signifient le sentiment naturel et inné qui nous porte vers Dieu et nous pousse à reconnaître avec respect sa puissance. En vérité, les partisans de cette théorie s’égarent en pleine erreur, mais de plus, en pervertissant la notion de la vraie religion, ils la répudient, et ils versent par étapes dans le naturalisme et l’athéisme.” »

Une politique séculière

Dans la ligne de cette Maison de la famille abrahamique, il faut placer la demande adressée, le 4 décembre, par le Vatican à l’ONU, d’une Journée mondiale de la Fraternité humaine. Au nom du Comité pour le Document sur la Fraternité humaine [d’Abou Dabi], le pape François et le grand imam d’Al-Azhar ont co-signé une lettre destinée au secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres. Cette Journée mondiale devrait se tenir le 4 février de chaque année, précisément à la date anniversaire de la signature du Document sur la Fraternité humaine. De plus, la missive demande que les Nations Unies participent au Sommet mondial des Frères humains que souhaite prochainement organiser le Comité. Comme on pouvait aisément le supposer, Antonio Guterres a réagi favorablement à ces propositions. Il a mandaté son conseiller spécial chargé de la Lutte contre la propagande haineuse, Adama Dieng, pour s’occuper de cette nouvelle coopération entre l’ONU et le Saint-Siège.

Lors d’une conférence donnée par le journaliste Sandro Magister, le 30 novembre, à Anagni (Italie), on a appris la tenue de deux réunions qui auront lieu l’année prochaine, à l’initiative du Vatican, dans une perspective plus séculière que religieuse, et même plus laïque que catholique.

« Du 26 au 28 mars prochain, rapporte le vaticaniste, se tiendra un “Festival de l’économie des jeunes avec le pape, une voie du milieu entre Greta Thunberg et les puissants de la terre”, comme l’a annoncé son principal organisateur, Luigino Bruni, membre du mouvement des Focolari, professeur d’économie politique à la LUMSA [université privée romaine] et consulteur du Dicastère pour les laïcs, la famille et la vie. Dans la lettre d’invitation à l’événement, François a proposé rien moins qu’un “pacte pour changer l’économie actuelle” et la remplacer par une “Economy of Francesco” (lire : saint François d’Assise, mais la confusion est facile à faire). Parmi les personnalités qui ont déjà confirmé leur présence, outre Luigino Bruni et Stefano Zamagni, le président de l’Académie pontificale des sciences sociales, on trouve également les prix Nobel Amartya Sen et Muhammad Yunus, l’économiste malthusien Jeffrey Sachs, invité d’office à tous les événements du Vatican concernant l’économie et l’écologie, Carlo Petrini, fondateur de Slow Food et ancien invité personnel du pape au synode sur l’Amazonie, ainsi que l’écologiste indienne Vandana Shiva, autant encensée dans le monde des “mouvements populaires” que discréditée par la communauté scientifique digne de ce nom », conclut Sandro Magister.

Le second rendez-vous est fixé au 14 mai 2020 au Vatican, et il sera ouvert à « toutes les personnalités publiques » qui « s’engageront au niveau mondial » dans le domaine de l’école, quelle que soit leur religion. Selon Sandro Magister, « ce qui est frappant, c’est l’absence totale de toute spécificité chrétienne » dans le projet éducatif du pape. « Dans le message vidéo par lequel François a lancé cette initiative, on ne trouve pas la moindre trace verbale ni de Dieu, ni de Jésus, ni de l’Eglise. La formule qui revient sans cesse est “nouvel humanisme”, à grand renfort de “maison commune”, de “solidarité universelle”, de “fraternité”, de “convergence”, d’“accueil”…

« Et les religions ? Elles sont toutes mises dans le même sac et neutralisées dans un “dialogue” indistinct. Pour “assainir le terrain des discriminations”, le pape renvoie au Document sur la Fraternité humaine qu’il a signé le 4 février 2019 avec le grand imam d’Al-Azhar, un document dans lequel “même le pluralisme et la diversité des religions” sont attribués à la “sage volonté divine avec laquelle Dieu a créé les êtres humains”. La nouveauté de cette initiative de François vient justement du fait que c’est la première fois qu’un pape s’attribue et promeut un pacte éducatif mondial aussi radicalement sécularisé. » - Le site FSSPX.Actualités a rendu compte de ce projet d’alliance mondiale éducative dans un article du 28 septembre 2019, qui montre que le rêve de François n’est pas catholique : la dimension surnaturelle y est complètement absente. Cette alliance éducative est naturaliste, faisant fi du péché originel et proposant des objectifs que seule la civilisation chrétienne peut atteindre. Enfin, c’est une utopie : vouloir tenir compte de toutes les tendances éthiques ou religieuses dans l’éducation est purement chimérique.

Comme le souligne Sandro Magister : « Cet aplatissement séculier n’est pas anecdotique dans la vision politique du pape François. Dans le Corriere della Sera du 2 octobre dernier, Ernesto Galli della Loggia a vu juste en mettant le doigt sur la tendance de ce pontificat à dissoudre le catholicisme “dans l’indistinct”, à interpréter l’“intime vocation missionnaire du catholicisme envers le monde comme équivalant à la nécessité de se confondre avec le monde lui-même”. Sauf que dans le monde, à partir de la seconde moitié du vingtième siècle, c’est une “idéologie éthique d’inspiration naturaliste”, faite de droits individuels, de pacifisme, d’écologisme, d’antisexisme qui est en train de s’imposer, une idéologie qui, quand elle n’exclut pas purement et simplement le discours religieux, ne lui accorde qu’une place secondaire et décorative. Donc, quand le pape François renonce à tous les aspects de l’identité historique de l’Eglise et l’aligne sur l’idéologie et le langage du monde, il fait un choix des plus hasardeux. Il voudrait faire en sorte que le monde soit chrétien au grand risque de mondaniser l’Eglise. » – C’est-à-dire de lui donner l’esprit de ce monde.

La réunion d'Assise, le 27 octobre 1986

D’Abou Dabi à Assise

Revenant sur le projet d’une Maison de la famille abrahamique, dans Corrispondenza romana du 20 novembre 2019, l’historienne Cristina Siccardi montre, comme Mgr Vigano cité plus haut, les racines profondes de la crise actuelle : « Il ne faut pas penser que la citadelle interreligieuse est une idée originale et avant-gardiste du pontificat du pape François. Elle vient de l’“esprit d’Assise” – qui n’était pas, n’est pas et ne pourra jamais être l’esprit de saint François d’Assise – en 1986, lorsque Jean-Paul II avait réuni tous les représentants les plus importants des religions du monde pour prier, dans la fraternité humaine, pour la paix dans le monde. Mais cet « esprit d’Assise » trouve ses racines dans le concile Vatican II, comme en témoigne le document Nostra Ætate (28 octobre 1965), qui a ouvert le dialogue interreligieux, annulant la mission pédagogique de l’Eglise de condamner les erreurs religieuses : “L’Eglise catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces préceptes et doctrines qui, bien qu’ils diffèrent en de nombreux endroits de ce qu’elle croit et propose elle-même, reflètent néanmoins assez souvent un rayon de cette vérité qui éclaire tous les hommes” (NA, 2).

« Le libéralisme a conduit l’Eglise des hommes à la liberté religieuse ; la liberté religieuse l’a conduite à l’œcuménisme et à la volonté interreligieuse, brouillant les cartes selon un critère séculier : aucune religion ne possède la Vérité, mais toutes sont porteuses de vérités plurielles qui peuvent conduire, avec la fraternité humaine, à la paix mondiale. L’“esprit d’Assise” crée aujourd’hui la Maison de la famille abrahamique, mais cet “esprit d’Abou Dabi” a le mérite de faire de la clarté entre ceux qui choisissent d’appartenir exclusivement au Christ vivant, réel et éternel dans son humanité et sa divinité, et ceux qui, au contraire, choisissent les dieux (qu’ils soient d’origine religieuse et/ou laïque) imposteurs, diaboliques et irréels. »

Le 24 février 2019, trois semaines après le Document d’Abou Dabi, l’abbé Davide Pagliarani, supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X, avait déclaré dans un communiqué (voir DICI n°382, mars 2019) : « A la suite de saint Paul et de notre vénéré fondateur, Mgr Marcel Lefebvre, sous la protection de Notre Dame, Reine de la Paix, nous continuerons à transmettre la foi catholique que nous avons reçue (cf. 1 Co 11, 23), en travaillant de toutes nos forces au salut des âmes et des nations, par la prédication de la vraie foi et de la vraie religion. “Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai commandé” (Mt 28, 19-20). “Celui qui croira et sera baptisé, sera sauvé ; celui qui ne croira pas, sera condamné” (Mc 16, 16). »