Derrière la dénonciation du scandale des prêtres pédophiles

17 Avril, 2010
Par fsspx.news
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Rien ne semble pouvoir faire cesser la campagne médiatique internationale lancée depuis plusieurs mois contre l’Eglise et le pape.

Le 20 mars, Benoît XVI adresse une Lettre aux catholiques irlandais sur les crimes des prêtres pédophiles où il dit sa honte et sa douleur devant de tels agissements. Le 12 avril, le Saint-Siège publie sur son site Internet le rappel des procédures judiciaires à suivre contre ces abus sexuels scandaleux. Entre ces deux dates, la Salle de presse du Vatican, plusieurs cardinaux, de nombreux évêques à travers le monde cherchent à rétablir les faits. En vain. La presse déverse chaque jour de nouvelles révélations censées montrer le silence coupable du cardinal Joseph Ratzinger, devenu aujourd’hui Benoît XVI, devant ces crimes.

Pourquoi ? Parce que ceux qui alimentent cette campagne n’ont pas encore atteint leur but : discréditer l’Eglise dans son ensemble pour obtenir la suppression du célibat ecclésiastique.

Le raisonnement simpliste qu’ils veulent imposer à l’opinion publique pour arriver à l’abrogation du célibat consacré se résume ainsi : les prêtres catholiques sont pédophiles parce qu’ils sont célibataires. Ou de façon plus médiatique : le célibat ecclésiastique est un crime, puisqu’il est responsable des agissements criminels des prêtres pédophiles que l’Eglise a cherché à étouffer. Et donc le pape est lui-même complice puisqu’il entend maintenir le clergé catholique dans ce célibat criminogène.

Bien évidemment, les adversaires de l’Eglise souriront de mépris devant ce raccourci. Ils diront qu’ils n’ont cure du célibat des prêtres, car ils ne s’intéressent qu’à la défense des victimes innocentes. Ils dénonceront même le phantasme clérical du complot antichrétien... Doit-on les croire ? Eux que l’on voit militer « contre la ‘castration’(sic) imposée aux clercs au nom d’une vision anachronique qui relève de l’Ancien régime (sic) et qui permet à toutes les perversités de s’y dissimuler de façon impunie » ; eux qui se disent bien décidés à « appuyer un prêtre rejeté par sa hiérarchie parce qu’il vit avec une femme, ou un homme », comme le déclare sans ambages le Manifeste de Golias, paru en février 2009, revue ultra-progressiste dont le rédacteur en chef, Christian Terras, était l’invité de l’émission grand public de France Inter, Le téléphonne sonne, le lundi de Pâques, 5 avril, aux côtés de Frédéric Lenoir, directeur du Monde des religions qui fait paraître ces jours-ci chez Fayard un « Comment Jésus est devenu Dieu ».

Pour ce dossier sur l’affaire des prêtres pédophiles, il nous paraît nécessaire de rappeler la gravité des faits (I) et la netteté de leur condamnation par l’Eglise (II), Benoît XVI n’hésitant pas à dénoncer le mutisme de certains prélats dans sa Lettre aux catholiques d’Irlande. Puis, en observant la manière dont la campagne de presse sur cette affaire est menée, il devient clair que c’est le célibat sacerdotal qui est visé, à travers l’Eglise et le pape (III).

 

I. Les principales affaires

Allemagne

Le scandale a d’abord éclaté avec les révélations d'abus commis par deux prêtres enseignant au collège Canisius de Berlin, qui a formé de nombreux membres de l'élite politique et économique du pays. La direction a reconnu que des élèves avaient été victimes, dans les années 1970 et 1980, d'abus sexuels de la part d'au moins deux clercs, aujourd'hui à la retraite. Le scandale s'est ensuite étendu à d'autres collèges jésuites en Allemagne, avec notamment l'implication d'un troisième professeur et de nouveaux établissements jésuites à Hanovre, Bonn et St. Blasien, dans le sud du pays.

L’affaire la plus médiatisée fut celle des petits chanteurs de la chorale de Ratisbonne, dirigée de 1964 à 1994 par le frère du pape, Mgr Georg Ratzinger. Révélée au début du mois de mars par l'hebdomadaire allemand Der Spiegel, l’accusation la plus grave concerne son supposé silence sur des sévices « à caractère sexuel » commis par un ancien directeur de l'internat. Le metteur en scène et compositeur Franz Wittenbrink, pensionnaire de l'internat de Ratisbonne jusqu'en 1967, a témoigné dans le Spiegel, au sujet de ces abus sexuels commis sur plusieurs élèves : « Tout le monde était au courant », a-t-il affirmé. Mgr Georg Ratzinger dément avoir eu connaissance de telles affaires, la chorale étant un institut distinct de l’internat. Il a simplement admis, tout en le regrettant, avoir administré des gifles à des élèves.

Irlande

Deux rapports publiés en mai et en novembre 2009 ont révélé que des responsables de l'archevêché de Dublin ont couvert de nombreux abus sexuels commis par des prêtres sur des centaines d'enfants pendant des décennies. Il y aurait 14 500 victimes... Quatre évêques ont proposé leur démission ; deux ont, pour l’instant, été acceptées. Depuis les années 1960, des centaines d’enfants, rattachés aux différents diocèses de la région de Dublin, auraient ainsi été violés par les prêtres de leurs paroisses. Des faits de la plus haute gravité que les autorités de l’archidiocèse auraient décidé, durant quatre décennies, de passer sous silence. C’est en tout cas ce qu’ont révélé les deux rapports du gouvernement irlandais publiés en 2009. Les cinq volumes de ces rapports, dont la rédaction a pris neuf ans, dépeignent les orphelinats et les écoles spécialisées d'Irlande comme des lieux où les pensionnaires étaient « en proie à la peur, aux négligences et à des agressions sexuelles généralisées ». Plusieurs représentants de l'Etat sont également accusés d'avoir encouragé le camouflage de ces faits. L’épiscopat irlandais n’est pas épargné non plus, puisque la commission d’enquête évoque un souci « obsessionnel » du secret et un parti pris de silence, tout en notant que la situation s'est améliorée après 1996.

Peu de temps après la publication du second rapport, Benoît XVI a convoqué, en novembre 2009, l’ensemble des évêques irlandais à Rome. Le communiqué du Saint-Siège est d'une rare netteté : « Les abus sexuels sur des enfants et des jeunes gens sont non seulement un crime atroce, mais aussi un péché grave qui offense Dieu et blesse la dignité de la personne humaine créée à son image ». Le pape a demandé aux évêques d'affronter « la crise présente » avec « honnêteté et courage ». L'objectif étant de « restaurer la crédibilité spirituelle et morale de l'Église ».

Etats-Unis

Le scandale a éclaté en 2002, à Boston, dans l’Etat du Massachusetts où l’on a appris que le cardinal Bernard Law avait couvert des centaines de faits graves pendant de nombreuses années. Le prélat savait que des membres du clergé américain étaient responsables de maltraitances sexuelles. Cherchant à étouffer les affaires, les unes après les autres, il préférait changer de paroisse les ecclésiastiques concernés au lieu de les dénoncer à la justice civile ou de les suspendre de leur charge et d’en référer à Rome.

Sa passivité ayant été rendue publique, le cardinal Law démissionna et le retentissement national de l'affaire encouragea les regroupements de victimes. Ce fut le début d’une longue et pénible suite de révélations. Deux ans plus tard, la hiérarchie catholique américaine publia une étude réalisée par le John Jay College of Criminal Justice à New York. Les conclusions furent accablantes : 4.400 prêtres accusés d’avoir agressé 11.000 enfants aux Etats-Unis, soit 4% de l’ensemble des 110.000 prêtres ayant été en fonction entre 1950 et 2002. Même si la plupart des faits remonte aux années 70 (on enregistre « seulement » une douzaine de cas depuis le début des années 2000), il n’est pas à exclure que d’autres affaires aient été depuis étouffées.

Au total, on estime que les poursuites pour abus sexuels ont coûté quelque 2,7 milliards de dollars à l'Église catholique américaine. Cinq diocèses (San Diego en Californie, Davenport en Iowa, Portland en Oregon, Spokane dans l'État de Washington et Tucson en Arizona) se sont placés sous la protection de la loi en faveur des entreprises en faillite. Face à l'ampleur du scandale, la conférence épiscopale américaine a rédigé une Charte pour la protection des enfants et des jeunes, qui prévoit la suspension d'un prêtre de sa charge dès la première accusation portée à son encontre, la saisine systématique de la justice civile et un accompagnement psychologique des séminaristes.

Autriche

L'actuel supérieur de la prestigieuse abbaye Saint-Pierre de Salzbourg a reconnu avoir abusé « une fois » d'un jeune Autrichien, âgé aujourd'hui de 53 ans. Lequel affirme avoir été maltraité sexuellement pendant six ans par deux autres religieux de cette abbaye bénédictine. Ces deux religieux, dont l'un est aujourd'hui décédé, avaient d’ailleurs déjà été arrêtés et condamnés en 2005 pour abus sexuels sur mineur au Maroc.

Une autre affaire concerne un cas d'abus sexuel sur mineur, dans les années 1980, par un religieux dans un internat catholique à Bregenz, dans le Vorarlberg, à l'ouest de l'Autriche.

Au Vatican, on évoque dix-sept affaires avérées qui seraient actuellement traitées par les autorités ecclésiastiques autrichiennes. Sans chercher à relativiser ces faits extrêmement graves, Rome précise que l’Autriche fait face en ce moment à « 510 autres cas » similaires et sur la même période mais dans « d'autres milieux » c’est-à-dire hors du clergé catholique (soit 96,7% des cas).

En 1995, l'archevêque de Vienne, le cardinal Hans Hermann Groër, avait démissionné après avoir été accusé de harcèlement sexuel.

Mexique

En 2006, le Père Marcial Maciel Degollado doit abandonner toutes ses fonctions en raison des actes pédophiles dont il est accusé. Décédé en 2008 à l’âge de 88 ans, le fondateur des Légionnaires du Christ, qui revendiquent plus de 700 prêtres et 3.000 séminaristes dans le monde, a toujours clamé son innocence. Pourtant huit anciens séminaristes affirment avoir été victimes, il y a une quarantaine d’années, d’abus sexuels de la part de ce prêtre quand ils avaient entre 10 et 16 ans.

L’enquête de vérification menée directement en avril 2005 par le P. Charles Scicluna, Promoteur de justice de la Congrégation pour la doctrine de la foi, a permis d’auditionner jusqu’à 32 plaignants… Cette affaire provoqua de profonds remous au Vatican, en Amérique latine et en Amérique du Nord tant l’œuvre d’évangélisation des Légionnaires du Christ avait été encouragée à maintes reprises par le pape Jean-Paul II. Sans désavouer le soutien de son prédécesseur aux Légionnaires, Benoît XVI a toutefois fermement réagi en 2006, en demandant au P. Marcial Maciel Degollado - 85 ans à l’époque de ces révélations - de « renoncer à tout ministère public » et de « vivre une vie retirée dans la prière et la pénitence ».

L’année suivant sa mort, la presse américaine révéla l´existence d´une fille cachée, puis celle de deux autres enfants. Les responsables actuels de la congrégation religieuse ont officiellement demandé pardon le 26 mars 2010, reconnaissant avoir eu besoin de « temps » pour accepter les accusations portées contre leur fondateur. Ils ont déclaré que le Père Maciel ne peut plus être considéré « comme un modèle de vie chrétienne ou sacerdotale ».

 

II. La condamnation par l’Eglise

On parle de pédophilie quand un individu se livre à des agissements sexuels avec ou sans violence, sur des enfants de moins de 15 ans. Dans son édition du 10 mars 2010, le quotidien La Croix fournit quelques données statistiques établies par le Réseau irlandais de crise sur les viols (RCNI) dans un rapport publié en 2008. On y apprend notamment que 50,8 % des agresseurs sont des parents (père, oncle, grand-père), 34 % des proches (voisins, amis de la famille), et 3,4 % des personnes exerçant une autorité (prêtre, instituteur, pédiatre…). Sans excuser le comportement scandaleux de certains prêtres et le silence coupable de leurs supérieurs, ces chiffres ont le mérite de rappeler aux ennemis de l’Eglise que la pédophilie touche avant tout la cellule familiale. Ce sont certainement de telles données qui ont fait dire au porte-parole du Vatican, le Père Federico Lombardi, que « les personnes objectives et informées savent que le problème est beaucoup plus large et que le fait de concentrer les accusations seulement sur l´Eglise conduit à fausser le point de vue ».

En 2002, alors que le scandale venait d’éclater aux Etats-Unis, le cardinal Dario Castrillón Hoyos, à l’époque Préfet de la Congrégation pour le clergé, rappelait que « l´Eglise a toujours défendu la morale publique et le bien commun et elle est intervenue en défense de la sainteté de vie des prêtres, en établissant avec ses peines canoniques des sanctions pour ces crimes. » Il rappelait que déjà, dans le Code de droit canonique de 1917, le canon 2359 § 2 stipule : « Si delictum admiserint contra sextum decalogi praeceptum cum minoribus infra aetatem sexdecim annorum... suspendantur, infames delarentur, quolibet officio, beneficio, dignitate, munere, qui quod habeant, priventur, et in casibus gravioribus deponantur » ; le clerc « qui se serait rendu coupable d´un délit contre le 6e commandement du Décalogue avec des mineurs de moins de16 ans, sera suspendu, déclaré infâme, sera privé, s´il en a, de tout office, bénéfice, dignité, charge, et dans les cas plus graves il sera déposé. »

La procédure en cas d’acte de pédophilie avéré a été déterminée par le Motu Proprio Sacramentorum sanctitatis tutela promulgué par Jean-Paul II le 30 avril 2001 et précisé par la lettre De delictis gravioribus, du cardinal Joseph Ratzinger, le 18 mai 2001. L’autorité de la Congrégation pour la doctrine de la foi fut alors renforcée pour lui permettre de mener à bien les enquêtes en interne. Le Motu Proprio indique que les abus sexuels sur mineurs sont inadmissibles, considérés comme delicta graviora (« délits particulièrement graves ») et passibles des peines canoniques les plus sévères. C’est ce que rappelle notamment Mgr Charles J. Scicluna dans un entretien publié le 13 mars 2010 dans L’Avvenire, journal de la Conférence épiscopale italienne (voir DICI n°212). 

Le 12 avril, le Vatican a tenu à mettre en ligne sur son site Internet les lignes directrices de la procédure à suivre en cas d'abus sexuels de la part d’ecclésiastiques. On peut y lire que « l’évêque local doit enquêter sur chaque allégation d'abus sexuel commis par un prêtre contre un mineur. Si l'allégation semble avérée, le cas est transmis à la Congrégation pour la doctrine de la foi ». Le document précise que la dénonciation des abus « aux autorités compétentes doit toujours respecter les dispositions de la loi civile ». Il indique que durant l'enquête préliminaire « l'évêque peut imposer des mesures de précaution » pour protéger la communauté ainsi que les victimes. Cette note ajoute que « dans les cas très graves, lorsqu'un tribunal civil a jugé un prêtre coupable d'abus sexuel sur des mineurs », la Congrégation de la foi peut décider de transférer le cas directement au Saint-Père et lui demander un décret de réduction à l’état laïc du coupable. Et de souligner qu'il n'y a pas d'appel possible après un tel décret papal.

 

III. Derrière le pape, le célibat consacré  

Au fil des semaines, la révélation des scandales s’amplifie dans la presse internationale. Mais une seule et même personne est toujours visée : Benoît XVI. Si le pape n’est jamais l’accusé principal, il n’en est pas moins la cible des critiques qui fusent de partout. Que lui reproche-t-on ? Comme pour Pie XII : son silence coupable, cherchant à protéger l’institution au détriment des victimes.

On a, dans un premier temps, tenté d’atteindre Benoît XVI à travers son frère aîné, Georg Ratzinger, Maître de chapelle des petits chanteurs de Ratisbonne de 1964 à 1993, lui-même non pas soupçonné directement, mais suspect aux yeux des médias d’avoir gardé le silence (voir plus haut).

Puis, Benoît XVI est accusé par la ministre allemande de la Justice Sabine Leutheusser-Schnarrenberger, d’avoir « entravé les enquêtes sur les abus sexuels ». Celle-ci faisait référence à la lettre aux évêques qui suivait le Motu Proprio Sacramentorum sanctitatis tutela (voir plus haut). Cette lettre, perçue comme une consigne incitant au « silence », émanait du cardinal Joseph Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (lire la réponse de Mgr Charles J. Scicluna dans le DICI n°212).

Ensuite, le pape est mis en cause pour avoir hébergé en 1980 un prêtre soupçonné de pédophilie, alors qu’il était à la tête de l’archidiocèse de Munich. Révélée le 13 mars 2010 par le quotidien munichois Süddeutsche Zeitung, cette information a rapidement suscité la réaction de l’archevêché qui a clairement précisé que « Mgr Ratzinger » n’avait été consulté que pour « l’accueil du prêtre suspect en vue de suivre une thérapie » à Munich. Le vicaire général de l’époque, Mgr Gerhard Gruber, a assumé « l’entière responsabilité » de l’affectation de ce prêtre dans une paroisse, reconnaissant « une grave erreur » puisque cet ecclésiastique sera, en 1986, condamné en justice pour abus sexuels sur mineurs.

Avant Pâques, le New-York Times révèle que le futur pape Benoit XVI et d'autres responsables du Vatican auraient couvert les abus sexuels d'un prêtre américain, dans le Wisconsin, de 1950 à 1974. Ce religieux est soupçonné d'avoir violenté environ 200 enfants d'une école pour sourds. Les documents, qui proviennent d'une action en justice contre ces turpitudes, font état d'une correspondance adressée directement par le prêtre Lawrence C. Murphy au cardinal Joseph Ratzinger en 1996. Le quotidien new-yorkais affirme qu’un procès secret devant un tribunal ecclésiastique contre le Père Murphy avait été arrêté après qu'il eût écrit au futur pape, le suppliant de faire cesser cette procédure. Lawrence Murphy est mort deux ans plus tard en 1998, toujours prêtre. Dans une réponse transmise au New York Times, le porte-parole du Vatican, le Père Federico Lombardi, souligne que la Congrégation de la foi n'a été saisie « pour la première fois » qu’à « la fin des années 90, après que plus de deux décennies se soient écoulées » depuis la révélation des abus aux responsables du diocèse et à la police. Le P. Lombardi rappelle par ailleurs que les autorités civiles américaines ont enquêté sur le P. Murphy dans les années 70, suite aux accusations de ses victimes, mais que ces enquêtes ont été abandonnées.

Après Pâques, l’agence de presse américaine Associated Press publie, le 9 avril, une lettre datant de 1985 et signée du cardinal Joseph Ratzinger. Cette lettre est extraite d'une correspondance de plusieurs années entre le diocèse d'Oakland, en Californie, et le Vatican sur l'éventuelle réduction à l’état laïc du prêtre Stephen Kiesle rendu coupable de « libertés sexuelles » prises avec « six adolescents âgés de 11 à 13 ans », à la fin des années 70.

Dans sa réponse, rédigée en latin, le cardinal Ratzinger reconnaît la « gravité » de la situation, mais il se montre réticent à prendre une décision immédiate. Il s'inquiète des effets qu'une telle décision pourrait avoir pour « le bien de l'Église universelle ». Selon le prélat allemand, l'affaire doit faire l'objet « d'une attention particulière qui nécessite beaucoup de temps ». Le P. Kiesle sera finalement réduit à l’état laïc en 1987.

En France, les gros titres visant le pape sont éloquents : « Les scandales sexuels du Vatican » (Journal du Dimanche du 5 mars), « Le Vatican aurait couvert les abus sexuels (…) » (20 minutes du 25 mars 2010), « Benoît XVI accusé d'avoir caché un nouveau scandale pédophile » (Le Monde du 25 mars), « Pédophilie : Ces scandales dont Benoît XVI n'a pas pu ignorer l'existence » (20 minutes du 26 mars), « Pédophilie : Benoît XVI à nouveau mis en cause » (Le Figaro du 10 avril)… Face à ces attaques concertées, les évêques français sont intervenus publiquement pour défendre l’action de Benoît XVI. Ainsi, le cardinal Jean-Pierre Ricard, dans La Croix du 5 avril, a dit son « étonnement » du procès fait au pape : « Je travaille avec lui depuis 2002 dans le cadre de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Il a toujours été très exigeant sur ce point » souligne-t-il. « Il y a une campagne de dénigrement et de calomnies qui vise à salir le pape », analyse de son côté le cardinal André Vingt-Trois (Le Parisien du 5 avril). « Or, poursuit-il, c’est le cardinal Ratzinger alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi qui a encouragé les évêques à agir contre la pédophilie en leur demandant de systématiquement transmettre ces affaires à Rome. »

Selon L’Osservatore Romano du 25 mars « la tendance qui domine dans les médias », à savoir « négliger les faits » et « forcer les interprétations » a pour objectif de donner l´impression que l´Eglise catholique est « la seule responsable des abus sexuels, une image qui ne correspond pas à la réalité. » Et de condamner « l´intention ignoble de parvenir à frapper, coûte que coûte, Benoît XVI et ses proches collaborateurs. »

Pour Mgr Gianfranco Girotti, l’ancien sous-secrétaire du cardinal Ratzinger à la Congrégation pour la doctrine de la foi, l’attitude du futur pape a toujours été « inflexible face au péché (…). Parler d´étouffement est vraiment absurde (…). Cela n´a jamais été la politique de la Congrégation, encore moins avec le cardinal Joseph Ratzinger. » (lavie.fr, mise en ligne le 29 mars).

Dans un article publié par le quotidien britannique The Times et repris par L’Osservatore Romano du 28 mars, le président de la Conférence épiscopale d´Angleterre et du Pays de Galles, Mgr Vincent Nichols, soutient la qualité du travail effectué par le cardinal Ratzinger lorsqu´il était à la tête de la Congrégation pour la doctrine de la foi, notant de surcroît qu´aucune organisation de son pays n’avait jusqu´alors fait autant que l’Eglise pour lutter contre la pédophilie.

L’actuel préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, le cardinal William Joseph Levada, a pour sa part fustigé le New York Times, qui tente, depuis quelques semaines, de porter atteinte à la réputation du Saint-Père. Pour le haut prélat, cité par l’Associated Press le 2 avril, le quotidien américain essaie « d´utiliser les dossiers fraîchement dénichés pour accuser le pape d’indulgence et d’inaction », alors même, comme le rappelle le cardinal Christoph Schönborn, sur les ondes de la radio publique autrichienne ORF, que « Benoît XVI a toujours tenu une ligne claire contraire à l´étouffement ». L´archevêque de Vienne ajoute qu´il connaît le pape « depuis 37 ans » et qu´il a « toujours été favorable à faire la lumière, ce qui n´a pas toujours plu au Vatican. » Le cardinal suisse, Georges Cottier, dans un entretien paru dans l’hebdomadaire catholique français Famille chrétienne daté du 3 avril 2010, dénonce des « calomnies », des attaques menées avec « perfidie » contre le pape. Il accuse tout particulièrement le contestataire progressiste Hans Küng, qui a lancé des « attaques personnelles parfaitement odieuses. » Plus largement, le prélat constate « beaucoup d´inconscience et de légèreté » dans une bataille où la « bêtise » domine, jetant un voile sur les intelligences. Selon lui, de nombreuses personnes sont de « pures marionnettes manipulées par les forces du mal » qui se déchaînent contre l’Eglise.

« Les insuffisances de quelques fils de l´Eglise sont l´occasion de détruire les enseignements de l´Eglise. »

 

Mgr Rino Fisichella, président de l´Académie pontificale pour la vie, a affirmé quant à lui, sur Radio Vatican le 6 avril dernier, qu’« il n´y a jamais eu, par le passé, de série d´attaques aussi violentes et prenant de telles proportions », dues aux « idéologies dominantes qui voudraient imposer une culture de mort. » L´intellectuel américain, George Weigel réagissait également sur cette même station de radio, soulignant que « le pape est attaqué parce qu´il affirme l´existence de la vérité » alors que « des forces puissantes en Occident » la nient. A ses yeux, certains voient « dans les insuffisances de quelques fils de l´Eglise l´opportunité de détruire les enseignements de l´Eglise », l´excluant du débat public sur les thèmes cruciaux. Dans cette attaque, George Weigel voit encore l´implication de secteurs catholiques qui poursuivent une « révolution encore jamais réalisée : la diminution de l´autorité des évêques, l´ordination des femmes, la fin du célibat. » 

En effet, le célibat ecclésiastique est considéré par ceux qui alimentent cette campagne médiatique comme le responsable des crimes des prêtres pédophiles. Ce qui permet à l´ancien archevêque de Milan, le cardinal progressiste Carlo Maria Martini, de déclarer dans le quotidien autrichien Die Presse du 28 mars, qu´il faut « trouver de nouvelles voies » pour éviter les cas de pédophilie, parmi lesquelles « le réexamen de l´obligation du célibat. » Ce à quoi le cardinal Walter Kasper, président du Conseil pontifical pour la promotion de l´unité des chrétiens, dans un entretien accordé au quotidien italien La Stampa et publié le 29 mars, a rétorqué que « le célibat n´a assurément rien à voir avec les abus sexuels du clergé sur des mineurs », considérant « tout à fait inopportun de soulever à nouveau la question (du célibat sacerdotal, ndlr) dans le climat actuel, envenimé par des polémiques et des scandales ». Le président de la Conférence des évêques suisses, Mgr Norbert Brunner a rappelé, à l’occasion d’une conférence de presse donnée le 31 mars, que « seuls 5% [des actes pédophiles] sont commis par des personnes vivant comme célibataires ».

Dans La France catholique du 6 mars 2010, Gérard Leclerc souligne que « les prisons sont peuplées de délinquants sexuels mariés et pères de famille et d’ailleurs l’essentiel des crimes pédophiles est de nature incestueuse », comme le démontrent également les chiffres cités plus haut, publiés en Irlande par le RCNI. Jean-Pierre Denis s’interroge dans l’hebdomadaire La Vie, daté du 18 mars 2010 : « L’an dernier, 40% des meurtres ont été commis en famille. Faut-il abolir la famille ? 110 femmes ont été tuées par leur conjoint. Faut-il interdire le couple hétérosexuel ? » Le cardinal André Vingt-Trois déclare, dans Le Parisien du 4 avril, qu’il ne faut pas faire « de lien entre pédophilie et célibat, pas plus qu’il n’y a de lien entre pédophilie et vie conjugale. Pourtant, c’est dans la vie conjugale qu’il y a le plus de pédophilie : 80% de ces crimes sont commis dans l’environnement familial. La question n’est donc pas celle du célibat. »

 

Commentaire :

Cette crise permettra-t-elle d’ouvrir les yeux à ceux qui croient que « l’ouverture au monde » mettra l’Eglise à l’abri des critiques de la société moderne ?

Le philosophe italien Romano Amerio, dans son ouvrage monumental Iota Unum (NEL, 1987), décrit la période post-conciliaire comme un temps où « l’Eglise semble redouter d’être rejetée, comme elle l’est positivement par une grande fraction du genre humain. Alors elle cherche à décolorer ses propres particularités méritoires et à colorer en revanche les traits qu’elle a en commun avec le monde ». Mais la crise présente montre que le monde moderne ne se contente pas des « ouvertures » de l’Eglise en sa direction. La modernité exige une Eglise non seulement dans le monde, mais aussi du monde, celui-là même dont saint Jean disait, dans sa première Epître, qu’il se caractérise par la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux et l’orgueil de la vie. Saint Augustin dans ses Confessions et Bossuet dans son Traité de la concupiscence offrent, sur ce sujet, des commentaires qui pour être anté-conciliaires n’en sont pas moins actuels. 

Plus près de nous, on pourra se reporter aux deux livres d’un conciliaire candidement surpris par « l’hostilité irréductible » de la société moderne à l’égard de l’Eglise catholique, René Rémond, Le christianisme en accusation (DDB, 2000) et Le nouvel anti-christianisme (DDB, 2005). Plus lucide, plus réaliste aussi, L’enquête sur la christianophobie, de Michel De Jaeghere (Renaissance catholique, 2005), cite fort à-propos Charles Péguy : « Jésus, prince du spirituel, a fondé une Eglise qui n’a point cessé d’être combattue dans le spirituel et dans le temporel et qui ne cessera point de militer ».