France : quelle restauration pour Notre-Dame de Paris ?

24 Avril, 2021
Provenance: fsspx.news

Depuis l’incendie qui a ravagé Notre-Dame de Paris le 15 avril 2019, la phase de sauvegarde du bâtiment s’achève. Les travaux de restauration vont pouvoir débuter. Le P. Charles Desjobert, dominicain et architecte du patrimoine, s’est exprimé sur le sens et le but d’un tel chantier, lors d’une conférence en ligne le 23 mars 2021.

Diplômé en 2020 de l’Ecole de Chaillot, qui forme les architectes du patrimoine, spécialisés dans la conservation et la restauration architecturales, urbaines et paysagères, le P. Desjobert participe à l’étude de la restauration de la cathédrale.

En commençant par rappeler, qu’en France, la restauration est l’objet d’une vraie science, depuis près de deux cents ans, le jeune dominicain souligne que les propositions de flèches contemporaines – lancées quelques jours ou quelques semaines après l’incendie – n’ont reçu d’écho ni du public ni des architectes « parce qu’elles n’avaient pas pris le temps d’un travail de fond ». En effet, ajoute-t-il, « une restauration demande plus que quelques heures de travail et un coup de pub ».

« Pour Notre-Dame il s’agit de comprendre quelles sont les ‘pathologies’ que l’édifice a connues depuis 800 ans. C’est une vieille dame sur qui il faut intervenir sans la fragiliser davantage », poursuit le dominicain.

Sauvegarde du bâtiment

La première étape a été celle de la sauvegarde du bâtiment. Un des principes directeurs de l’architecture religieuse gothique est la notion de verticalité. L’élévation de la construction est à l’image de l’élévation de l’âme vers Dieu.

L’invention de l’arc-boutant permet à celui-ci d’assurer les fonctions de contrebutement du vaisseau central et de sa voûte. Les arcs-boutants viennent compenser le poids de la voûte et de la toiture.

Or, depuis l’incendie, sans toiture et avec une voûte endommagée, la cathédrale encourait un risque d’effondrement. Il a donc fallu en priorité soutenir tous les arcs-boutants par des cintres en bois.

Si l’on a commencé au XIe siècle à ériger des voûtes au-dessus de la nef des églises, c’était déjà pour les protéger, notamment des incendies, explique le dominicain.

C’est dans les années 1830 qu’émergent la notion de patrimoine et la question de sa restauration. La cathédrale est alors en assez mauvais état. Beaucoup d’éléments sont dégradés, comme pour un grand nombre des 40.000 édifices religieux que la Révolution avait désaffectés.

Sous l’Ancien Régime, la pérennité des lieux religieux était liée à leur usage. Il faut donc trouver les moyens d’assurer la conservation de ce patrimoine en péril.

Actuellement, face à l’abandon de l’entretien des églises et des couvents, les restaurateurs suivent la charte de Venise de 1964. Elle stipule, entre autres, que la restauration se fonde sur le respect de la substance ancienne et de documents authentiques. Elle s’arrête là où commence l’hypothèse.

Elle est toujours accompagnée d’une étude archéologique et historique du monument. « On peut y trouver des arguments à la fois pour et contre l’idée d’une réfection à l’identique ou la possibilité d’apports contemporains », commente le P. Desjobert.

Notre-Dame de Paris est d’abord construite sur le site d’édifices antérieurs. Elle se place à côté de l’ancienne cathédrale carolingienne de manière à pouvoir l’utiliser encore pendant le temps de la construction.

L’édification commence par le chœur pour aller vers la façade. Le chœur est érigé assez rapidement, de 1163 à 1182. Il est alors fermé par un mur et on commence à y célébrer la messe. Au cours de la construction, le nombre de niveaux d’élévation est réduit de quatre à trois, sous l’influence de constructions contemporaines, telles que Saint-Denis, Sens ou Chartres.

La flèche est construite entre 1220 et 1230, au moment où l’on raccorde les deux parties de l’édifice, la nef et le chœur. Cette flèche faiblit au cours du temps. Une partie s’effondre en 1606. Elle est finalement démontée à la fin du XVIIIe siècle, explique le dominicain.

L’architecte Eugène Viollet-le-Duc reçoit en 1844, à l’âge de trente ans, la mission de restaurer Notre-Dame de Paris. Il y consacrera vingt ans de sa vie.

Pour Viollet-le-Duc restaurer un édifice c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé. Il veut rejoindre l’idéal qu’en avaient ses concepteurs originaux. Il s’appuie pour cela sur une analyse approfondie des bâtiments. Parmi ses travaux, on compte la réfection des charpentes des deux bras du transept, de la flèche et les travées du vaisseau central limitrophes de la flèche.

Reconstruction à l’identique

Dans le cadre de la restauration actuelle, la vision des architectes du patrimoine pour une reconstruction à l’identique a fini par s’imposer. Le P. Desjobert reprend les arguments de Benjamin Mouton, ancien architecte en chef des monuments historiques :

– L’invisible aussi a de la valeur. Une restauration surtout pour un édifice gothique ne peut pas jouer sur une ‘duplicité’ qui respecterait l’apparence extérieure, mais dont la structure serait autre.

– D’autre part, le feu n’interdit pas le bois ; la charpente de Notre-Dame avait survécu 800 ans pendant une période où l’on utilisait beaucoup plus la flamme ouverte comme source de lumière ou de chaleur.

– Une toiture lourde s’impose pour verticaliser les charges statiques. Le chêne et le plomb par leur densité répondent à cette exigence. La charpente est entièrement documentée. En effet les architectes disposent de relevés millimétriques de la charpente réalisés en 2015 et d’un relevé numérique de la charpente réalisé en 2014. On peut la reconstruire en restant parfaitement fidèle.

Peu après l’incendie, Frédéric Epaud, archéologue, chercheur au CNRS, spécialiste du bois et des charpentes médiévales, avait expliqué que les bois utilisés dans les charpentes médiévales étaient taillés verts et mis en place peu après leur abattage.

Il précisait que la construction de la charpente gothique de la nef, du chœur et du transept de Notre-Dame avait utilisé environ 1 000  chênes dont la majorité étaient jeunes, âgés en moyenne de 60  ans.

« Les surfaces forestières sollicitées par ces grands chantiers ne représentaient que quelques hectares, bien loin des légendaires défrichements de forêts entières pour la construction des cathédrales gothiques… »