Internet : la nouvelle croisade de Vladimir Poutine

04 Septembre, 2021
Provenance: fsspx.news
Anton Kliuchkin directeur du Runet

En Russie, le gouvernement entend injecter des centaines de millions d’euros sur plusieurs années afin de mieux contrôler internet et de moraliser les contenus destinés aux jeunes. En ligne de mire, les manifestations du début de l’année 2021 contre l’exécutif, qui ont une fois de plus montré le pouvoir des réseaux sociaux et de la maîtrise de l’information à l’ère numérique.

Au Kremlin, on semble avoir pris au sérieux l’ampleur des manifestations en faveur d’Alexeï Navalny : le 23 janvier 2021, environ vingt mille jeunes moscovites défilaient dans les rues de la capitale afin de demander la libération de l’ennemi juré de Vladimir Poutine.

Une mobilisation sans précédent qui n’aurait pu avoir lieu sans les réseaux sociaux, un terrain que le président de la Fédération de Russie n’entend plus laisser à des adversaires politiques.

L’homme fort du pays n’a pas caché sa crainte de voir les adolescents confrontés à des contenus préjudiciables en ligne, les entreprises issues des nouvelles technologies faisant preuve de peu de responsabilité, en Russie comme ailleurs.

Prenant la parole quelques jours après les manifestations Poutine a déclaré : « ces plateformes sont, bien sûr, d’abord et avant tout des entreprises, et quel est l’intérêt principal d’une entreprise ? Faire un profit. Peu leur importe que tel ou tel contenu nuise aux personnes auxquelles il s’adresse. Après tout, ces entreprises visent de plus en plus à contrôler la conscience des personnes. »

Le gouvernement russe a donc décidé, le 17 août dernier, d’injecter dix milliards de roubles – plus de cent seize millions d’euros – afin de diffuser des contenus « spirituels et moraux » sur la toile.

Deux cents projets en format numérique verront le jour, avec un objectif : « la formation d’une conscience civique, de valeurs morales et spirituelles chez les jeunes », comme l’explique le Directeur général de l’Institut pour le développement d’internet (Runet), Anton Kliuchkin.

Ce dernier promet même, pour l’année prochaine « une augmentation significative des moyens disponibles de plus de quinze milliards de roubles – environ cent quatre-vingt millions d’euros – destinés à croître encore dans les années suivantes ».

Depuis 2020, le Runet, fondé en 2015, s’est vu confier des contenus destinés aux jeunes. Comme l’explique Kliuchkin, Gazprom-Média finance une partie de cette croisade numérique aux côtés d’autres groupes importants, dont la première chaîne de télévision et le portail Yandex.

Les projets mis sur pied par Runet seront ensuite évalués par un comité présidé par le directeur adjoint de l’administration présidentielle, Sergeï Kirienko, ancien chef du gouvernement sous l’ère Eltsyne, un homme vu par beaucoup comme un possible héritier de Vladimir Poutine.

L’un des producteurs Internet les plus actifs en Russie, Anton Kalinkin, fondateur de Chill web-cinéma, a salué le projet, rappelant que « l’industrie des médias et du Web a certainement besoin de ce soutien de l’Etat », tout en reconnaissant que le pari est risqué, car il demeure « très difficile de nos jours de faire passer un discours officiel et un contenu positif aux jeunes générations ».

Défi que le patriarche de Moscou, Kirill Gundjaev veut relever. Le chef de l’Eglise autocéphale russe joue au lanceur d’alerte : « nous voyons combien de fois nos jeunes perdent la raison, perdent toute véritable orientation dans la vie, ce qui affecte l’ensemble de la société de manière destructrice, notamment à cause des contenus diffusés via internet. C’est pourquoi il faut organiser un flux d’informations qui vérifie les idées qui se propagent, en distinguant les bonnes des obscures. »

Il y a une lucidité certaine dans ce constat. Mais il ne faudrait pas oublier que les Russes sont restés maîtres dans l’art de la désinformation et de la manipulation. Le plan de « spiritualisation et de moralisation » du net, profitera essentiellement au pouvoir en place. Et il reste à déterminer ce que ce pouvoir met sous les mots : « spiritualité » et « morale ».