La Croisade des Albigeois (1)

29 Juillet, 2021
Provenance: FSSPX Spirituality
Saint Bernard prêchant la Croisade

Ce texte est un extrait de l’œuvre apologétique de Jean Guiraud, Histoire partiale, histoire vraie (éditions Beauchesne, 1912). A l’heure où les manuels scolaires de la IIIe République commençaient à étaler une explication partiale de l’histoire de l’Eglise et de tout ce qui touche à celle-ci, Jean Guiraud se mit à démonter pièce par pièce les faux arguments de l’anticléricalisme.

Dans son œuvre Histoire partiale, histoire vraie, il a consacré un chapitre à chaque thème. Dans chaque chapitre, il a commencé par citer les extraits discutables des manuels scolaires avant de livrer la réfutation.

Aulard et Debidour (Cours supérieur, p. 91).
« La secte des Cathares (ou purs) (…) réprouvait la corruption et les excès de l’Eglise et voulait, tout en simplifiant le culte, ramener la morale chrétienne à une parfaite pureté. (…) Le pape Innocent III prescrivit contre eux, en 1208, une croisade qui dura plus de vingt ans et ne fut qu’un long brigandage. (…) De grandes villes furent brûlées, on massacra des populations entières sans épargner les femmes et les enfants : tout le Midi de la France fut pillé, mis à feu et à sang. »

(Cours moyen, p. 29)
« Les Albigeois, population du Midi de la France qui ne comprenait pas la religion chrétienne de la même manière que les catholiques, furent exterminés, au XIIIe siècle, par la volonté du pape Innocent III. »

(Récits familiers, p. 71)
« Le clergé étant devenu très corrompu, une partie du peuple demandait que l’Eglise fût soumise à une réforme dont les partisans, nombreux surtout dans le Midi de la France, étaient généralement appelés Albigeois. (…) Les croisés venus du Nord se comportèrent avec férocité ; ils brûlaient leurs prisonniers par centaines.

Brossolette (Cours moyen, p. 22).
« Les Albigeois ne pratiquaient plus tout à fait la religion catholique. (…) Béziers, Narbonne, Toulouse furent saccagées. »
Quatre images : 1. Les hérétiques du Midi bafouant saint Dominique ; 2. le comte de Toulouse faisant pénitence et frappé par des prêtres ; 3. le sac de Béziers ; 4. la grotte de l’Ombrives où des Albigeois sont murés.

Devinat (Cours élémentaire, p. 58).
« A l’appel du pape qui n’avait pu les convertir, les chevaliers du Nord de la France se ruèrent sur les Albigeois. »

(Cours moyen, p. 14).
« Le pape fit d’abord prêcher par des moines, en particulier par un moine espagnol Dominique ; mais les hérétiques (…) ne se soumirent pas. Alors le pape recourut à l’épée. »

Calvet (Cours moyen, p. 42).
« Ce fut une horrible tuerie. » p. 36 « Les habitants du Languedoc soupçonnés d’hérésie. » (cf. Cours préparatoire, p. 36).

(Cours élémentaire, p. 58). « Dans le Midi de la France l’Eglise n’était pas aimée ; ainsi on raconte que les prêtres cachaient leur tonsure pour ne pas être insultés. (…) Les habitants en effet étaient des hérétiques. (…) Le pape Innocent III envoya au comte de Toulouse Raymond VI, pour le rappeler à la foi, un légat qui fut assassiné. (…) Indigné il prêcha une croisade. »

Gauthier et Deschamps (Cours supérieur, p. 34).
« (Les Albigeois) (…) gens simples, de mœurs pacifiques mais peu austères, qui demeuraient en dehors de l’Eglise. A l’appel d’Innocent III, des milliers de pillards du Nord se ruèrent sur le beau pays des troubadours. (…) Le chef des pillards, Simon de Montfort, pour prix de ses exploits, reçut du pape les Etats du malheureux comte de Toulouse. (…) Ceux qui résistaient étaient mis à la torture, puis ensevelis vivants dans un cachot. (…) Cette guerre monstrueuse, inexcusable, qui détruisit la brillante civilisation du Midi, (…) réunit la France d’oïl et la France d’oc. »

(Cours moyen, p. 12). « Louis VIII eut le tort de participer à l’abominable croisade. »

Guiot et Mane (Cours supérieur, p. 86).
« Les Albigeois, heureuse population, paisiblement adonnée au commerce, qui cultive la poésie, l’harmonieuse et sonore langue des troubadours. (…) Sus à eux ! (…) Ils ont des idées réputées hérétiques. »

(Cours moyen, p. 52).
« La prospérité des villes du Languedoc excite la convoitise des seigneurs du Nord ; les habitants du Midi sont accusés d’hérésie. »

Rogie et Despiques (Cours supérieur, p. 131)
« La doctrine des Albigeois voulait rétablir la pureté et la simplicité des mœurs des premiers hommes. »

La croisade contre les Albigeois est l’un des grands faits historiques que les auteurs des manuels et les historiens « laïques » reprochent avec le plus d’amertume à l’Eglise. Pour accentuer leurs griefs, ils chargent le Saint-Siège de toutes les responsabilités et font d’autre part un tableau idyllique des croyances et des mœurs des Albigeois.

Avant d’examiner la sincérité des arguments qu’ils ont employés dans les deux cas, une observation préliminaire s’impose.

Contradictions anticléricales au sujet des Albigeois

Remarquons tout d’abord que nos auteurs se contredisent parfois si bien qu’il n’y a qu’à les opposer les uns aux autres pour mettre en doute leurs récits.

Si nous en croyons MM. Aulard et Debidour et MM. Rogie et Despiques, les Albigeois auraient voulu réformer les mœurs du clergé. Austères, épris de vertu et de sainteté, ils auraient été scandalisés par la vie facile que menait dans le Midi de la France l’Eglise catholique, et auraient voulu y remédier en la ramenant aux pratiques pures du christianisme primitif.

Au contraire MM. Gauthier et Deschamps écrivent que les Albigeois étaient des gens simples, de mœurs pacifiques et peu austères. Quelle a été l’origine de cette lutte et qui doit en porter la responsabilité ? C’est l’Eglise, qui par fanatisme a déchaîné la guerre sur des hommes paisibles et inoffensifs, disent MM. Aulard et Debidour, Devinat, Gauthier et Deschamps.

Ce sont les seigneurs du Nord qui, poussées par la cupidité, ont pris pour prétexte la défense de l’orthodoxie et se sont rués sur des populations dont ils convoitaient les fortunes et les terres, disent MM. Guiot et Mane.

Et lorsque l’Eglise fit prêcher la croisade contre les Albigeois, à quel mobile obéissait-elle ? Au fanatisme, insinuent la plupart des auteurs « laïques », au dépit de n’avoir pas pu convertir le Midi, écrit M. Devinat, au désir de venger son légat assassiné par ordre du comte de Toulouse, dit M. Calvet.

Ces contradictions nous prouvent que les problèmes soulevés par la croisade des Albigeois sont multiples et délicats ; la plupart des historiens n’ont vu qu’un côté de la question, les autres leur ont échappé. L’ami de la vérité scientifique doit les envisager tous.

Quand il l’aura fait, il s’apercevra que les faits sont plus complexes que ne le pensent en général nos primaires et que les responsabilités sont fort partagées dans une guerre à la fois religieuse et politique, dont les combattants ont été mis en mouvement par les mobiles les plus disparates : la foi et l’ambition, le service de Dieu et l’amour du pillage, et qui enfin a été dirigée à la fois par les chefs de la féodalité laïque et les représentants de l’Eglise.

Mettre au compte du catholicisme des faits qui ont été inspirés par la politique féodale, des actes de cruauté et de spoliation dictés par la cupidité et l’ambition, serait souverainement injuste, surtout s’il est démontré que l’Eglise a protesté contre ces faits et condamné ces actes. C’est donc avec les plus grandes précautions qu’il faut aborder cette question délicate entre toutes, en se délivrant des préjugés et des passions des partis, pour ne laisser parler que les textes.

Les jugements les plus contradictoires sont portés par les historiens anticatholiques sur les croyances et les mœurs des Albigeois.

M. Calvet nous dit qu’ils étaient seulement « soupçonnés d’hérésie », MM. Guiot et Mane qu’ils avaient des « idées réputées hérétiques », et M. Brossolette « qu’ils ne pratiquaient pas tout à fait la religion catholique ».

La conclusion que ces auteurs veulent suggérer, c’est que la répression était d’autant plus barbare et odieuse que faible et en quelque sorte imperceptible était la nuance qui distinguait les Albigeois des catholiques.

MM. Gauthier et Deschamps au contraire nous disent que les Albigeois « demeuraient en dehors de l’Eglise ». De ces deux affirmations contradictoires ou en tout cas assez différentes l’une de l’autre, celle de MM. Gauthier et Deschamps est la vraie.

En réalité, la métaphysique et la théologie des Cathares étaient aux antipodes de la métaphysique et de la théologie chrétiennes. L’Eglise enseigne que Dieu est un, les Cathares qu’il y a deux dieux, le Dieu bon et le Dieu mauvais, éternels tous les deux, également puissants et luttant sans cesse l’un contre l’autre. L’Eglise dit que notre monde a été créé par Dieu sous l’action de son amour et que l’homme a reçu de son Créateur l’existence pour son bien.

Les Cathares prêchaient que la nature et l’homme sont l’œuvre du Dieu mauvais dont ils sont le jouet et sur lesquels il exerce sans cesse sa malignité. Pour les chrétiens, le Christ est Dieu lui-même, venant en ce monde pour expier la faute originelle de l’humanité, par l’œuvre de la Rédemption, pour les Cathares, c’était un éon ou émanation lointaine de la divinité, venu pour apporter à l’homme la science de ses origines et par là, le soustraire, non par la vertu de son sang, mais uniquement par sa doctrine, à sa misérable servitude ; et ainsi sur tous les points, c’était l’antagonisme déclaré entre le christianisme et l’albigéisme. 1

  • 1. Sur la théologie et la métaphysique des Albigeois, lire les chapitres que nous leur avons consacrés dans l’Albigéisme languedocien du XIIe siècle, introduction de notre Cartulaire de N.-D. de Prouille.