La Croisade des Albigeois (3)

31 Juillet, 2021
Provenance: FSSPX Spirituality
Forteresse de Monségur, place forte des Cathares ou Albigeois

Ce texte est un extrait de l’œuvre apologétique de Jean Guiraud, Histoire partiale, histoire vraie (éditions Beauchesne, 1912). Jean Guiraud y démonte pièce par pièce les faux arguments de l’anticléricalisme. Un chapitre est consacré à la Croisade contre les Albigeois. La première partie a résumé les arguments des anticléricaux et montré leurs contradictions. La deuxième et la troisième examinent la doctrine des Albigeois.

L’Albigéisme était une religion hostile au christianisme et non une simple hérésie (suite)

Après avoir considéré la morale de l’Albigéisme et sa négation du mariage, il faut constater son libertinage foncier et son refus de la famille.

Mariage et libertinage

Les hérétiques avaient une telle aversion pour le mariage qu’ils allaient jusqu’à déclarer que le libertinage lui était préférable et qu’il était plus grave « de faire l’acte de chair avec sa femme qu’avec une autre femme 1 ».

Ce n’était pas là une boutade, car ils donnaient de cette opinion une raison tout à fait conforme à leurs principes. Il peut arriver souvent, disaient-ils, que l’on ait honte de son inconduite ; dans ce cas, si on s’y livre, on le fait en cachette. Il est dès lors toujours possible qu’on se repente et que l’on cesse ; et ainsi, presque toujours, le libertinage est caché et passager.

Ce qu’il y a au contraire de particulièrement grave dans l’état de mariage, c’est qu’on n’en a pas honte et qu’on ne songe pas à s’en retirer, parce qu’on ne se doute pas du mal qui s’y commet. C’est là ce qui explique la condescendance vraiment étrange que les Parfaits montraient pour les désordres de leurs adhérents.

Ils faisaient eux-mêmes profession de chasteté perpétuelle, fuyaient avec horreur les moindres occasions d’impureté ; et cependant ils admettaient dans leur société les concubines des Croyants et les faisaient participer à leurs rites les plus sacrés, même lorsqu’elles n’avaient aucune intention de s’amender.

Les Croyants eux-mêmes n’avaient aucun scrupule de conserver leurs maîtresses, tout en acceptant la direction des Parfaits. Parmi les Croyants qui se pressaient, vers 1240, aux prédications de Bertrand Marty, à Montségur, nous distinguons plusieurs faux ménages : « Guillelma Calveta amante de Pierre Vitalis, Willelmus Raimundi de Roqua et Arnauda son amante, Pierre Aura et Boneta et son amante-femme, Raimunda amante d’Othon de Massabrac. 2 »

Ces concubines et ces bâtards, qui paraissent si souvent dans les assemblées cathares, ont fait accuser ces hérétiques des plus vilaines turpitudes. On a dit que leurs doctrines rigoristes n’étaient qu’un masque sous lequel se dissimulaient les pires excès. MM. Gauthier et Deschamps se font l’écho de ces accusations quand ils présentent les Albigeois comme des gens simples, de mœurs pacifiques et peu austères.

D’autre part, il est certain que les populations se laissaient très souvent gagner par l’impression d’austérité que produisaient sur elles les Parfaits et c’est à cela que font allusion MM. Aulard et Debidour, Rogie et Despiques quand ils parlent des mœurs pures de ces hérétiques.

Il est facile de résoudre cette apparente contradiction en se rappelant qu’il y avait deux sortes d’Albigeois : les Croyants qui donnaient leur sympathie aux doctrines cathares et subissaient incomplètement leur influence ; les Parfaits qui y adhéraient entièrement et en pratiquaient toutes les prescriptions.

Du moment que les Croyants n’avaient pas reçu l’initiation complète, ils pouvaient à la rigueur vivre avec une femme, mais en dehors des liens du mariage. Tout commerce sexuel était sans doute mauvais, mais le concubinat pouvait se tolérer, et non le mariage parce que, en cas d’initiation complète, il semblait plus facile de rompre un lien non légal.

Négation de la famille

Il est inutile d’insister longuement sur les conséquences antisociales d’une pareille doctrine. Elle ne tendait à rien moins qu’à supprimer l’élément essentiel de toute société, la famille, en faisant de l’ensemble de l’humanité une vaste congrégation religieuse sans recrutement et sans lendemain.

En attendant l’avènement de cet état de choses, qui devait sortir du triomphe des idées cathares, les Parfaits brisaient peu à peu, par suite des progrès de leur apostolat, les liens familiaux déjà formés.

Quiconque voulait être sauvé, devant se soumettre à la loi de la chasteté rigoureuse, le mari quittait la femme, la femme le mari, les parents abandonnaient les enfants, fuyaient un foyer domestique qui ne leur inspirait que de l’horreur, car l’hérésie leur enseignait « que personne ne saurait se sauver en restant avec son père et sa mère ». 3 Et ainsi disparaissait toute la morale domestique, avec la famille qui était sa raison d’être.

Cette haine de la famille n’était d’ailleurs chez les Albigeois qu’une forme particulière de leur aversion pour tout ce qui était étranger à leur secte. Ils s’interdisaient toute relation avec quiconque ne pensait pas comme eux, si ce n’est lorsqu’ils jugeaient possible de le gagner à leurs propres doctrines et ils faisaient la même recommandation à leurs Croyants.

Au jour de l’examen de conscience ou apparelhamentum, qui se présentait tous les mois, ils leur demandaient un compte sévère des rapports qu’ils avaient pu avoir avec les infidèles. Et cela se comprend : ils ne considéraient comme leur semblable, leur prochain, que celui qui, comme eux, était devenu, par le consolamentum, un fils de Dieu.

Quant aux autres qui étaient restés dans le monde diabolique, ils appartenaient en quelque sorte à une autre race et étaient des inconnus pour ne pas dire des ennemis. 4

  • 1. Doellinger, Dokumente, p. 23.
  • 2. Bibliothèque nationale, collection Doat. N° 24 p. 59-60. Remarquons l’expression assez cynique “ amante-femme ”.
  • 3. « Quod homo non potest salvari cum patre et matre. » Somme contre les hérétiques (résumé des doctrines des hérétiques par les Inquisiteurs), p. 132.
  • 4. Ibid., p. 132.