La Croisade des Albigeois (4)

02 Août, 2021
Provenance: FSSPX Spirituality
Le Miracle de Fanjeaux : les livres cathares brûlent alors que ceux de saint Dominique s'élèvent au-dessus du feu

Ce texte est un extrait de l’œuvre apologétique de Jean Guiraud, Histoire partiale, histoire vraie (éditions Beauchesne, 1912). Jean Guiraud y démonte pièce par pièce les faux arguments de l’anticléricalisme. Un chapitre est consacré à la Croisade contre les Albigeois. La première partie a résumé les arguments des anticléricaux et montré leurs contradictions. La deuxième, la troisième et la quatrième examinent la doctrine des Albigeois.

L’Albigéisme était une religion hostile au christianisme et non une simple hérésie (suite)

Après avoir considéré la morale de l’Albigéisme et sa négation du mariage, il faut constater sa doctrine sociale et politique.

Négations des sanctions sociales et de la patrie

Les autres engagements que prenaient les hérétiques en entrant dans la secte, allaient à l’encontre des principes sociaux sur lesquels reposent les constitutions de tous les états.

Ils promettaient, au jour de leur initiation, de ne prêter aucun serment 1, car, enseignaient toutes les sectes cathares, « on ne doit pas faire de serment ». Il existe de nos jours des sectes philosophiques ou religieuses qui rejettent avec la même énergie le serment et l’on sait toutes les difficultés auxquelles elles donnent lieu dans une société qui, malgré sa « laïcisation », fait encore intervenir le serment dans les actes les plus importants de la vie sociale.

Quels troubles, autrement profonds, de pareilles doctrines ne devaient-elles pas apporter dans les états du Moyen Age, où toutes les relations des hommes entre eux, des sujets avec leurs souverains, des vassaux avec leurs suzerains, des bourgeois d’une même ville, des membres d’une confrérie les uns avec les autres, étaient garanties par un serment, où enfin toute autorité tirait du serment sa légitimité ?

C’était l’un des liens les plus solides du faisceau social que les Manichéens détruisaient ainsi, et en le faisant, ils avaient l’apparence de vrais anarchistes. Ils l’étaient vraiment quand ils déniaient à la société le droit de verser le sang pour se défendre contre les ennemis du dehors et du dedans, les envahisseurs et les malfaiteurs.

Ils prenaient à la lettre et dans son sens le plus rigoureux, la parole du Christ, déclarant que quiconque tue par l’épée doit périr par l’épée, et ils en déduisaient la prohibition absolue non seulement de l’assassinat, mais encore de tout meurtre pour quelque raison que ce fût 2.

De ce principe découlaient les plus graves conséquences sociales et dans leur redoutable logique, les Albigeois ne reculaient pas devant elles.

Toute guerre même juste dans ses causes, devenait criminelle par les meurtres qu’elle nécessitait : le soldat défendant sa vie sur le champ de bataille, après s’être armé pour la défense de son pays, était un assassin, au même titre que le plus vulgaire des malfaiteurs ; car rien ne pouvait l’autoriser à verser le sang humain.

Pas plus que le soldat dans l’ardeur de la bataille, le juge et les autres dépositaires de l’autorité publique sur leurs sièges n’avaient le droit de prononcer des sentences capitales. « Dieu n’a pas voulu, disait l’Albigeois Pierre Garsias, que la justice des hommes pût condamner quelqu’un à mort 3 » ; et lorsque l’un des adeptes de l’hérésie devint consul de Toulouse, il lui rappela la rigueur de ce principe. 4

Les hérétiques du XIIIe siècle déniaient-ils à la société tout droit de répression ? Il est difficile de l’affirmer, car si la plupart d’entre eux semblaient le dire en proclamant « qu’il ne faut d’aucune manière faire la justice, que Dieu ne veut pas la justice », d’autres ne manquaient pas de restreindre cette négation absolue aux sentences capitales, « en condamnant quelqu’un à la mort ».

Ces derniers toutefois nous apparaissent comme des politiques, atténuant par des restrictions habiles la rigueur du précepte. La Somme nous dit en effet que toutes les sectes enseignaient « qu’il ne doit pas y avoir de répression, ou que la justice ne doit pas être le fait de l’homme » ; ce qui semble bien indiquer que la pure doctrine cathare déniait absolument à la société le droit de punir.

En tout cas, par la prohibition absolue du serment et de la guerre, par les restrictions du droit de justice, les Albigeois rendaient difficile l’existence et la conservation, non seulement de la société du Moyen Age, mais encore de toute société ; et l’on comprend que l’Eglise ait dénoncé sans relâche le péril que leurs doctrines pouvaient faire courir à l’humanité.

« Il faut avouer, dit l’auteur des Additions à l’histoire du Languedoc, que les principes du manichéisme et ceux des hérétiques du XIIe siècle et du XIIIe siècle, attaquant les bases mêmes de la société, devaient produire les plus étranges, les plus dangereuses perturbations et ébranler pour toujours les lois et la société politique. »

Voilà les hérétiques que MM. Aulard et Debidour nous représentent comme de simples réformateurs du christianisme, MM. Gauthier et Deschamps comme « des gens simples et pacifiques » et MM. Guiot et Mane comme des hommes inoffensifs et doux ne rêvant que poésie.

M. Lea, dans son Histoire de l’Inquisition5 les a mieux compris. Quoique protestant et ennemi de l’Eglise, il a vu que le nihilisme des Albigeois marquait un retour à la barbarie, tandis que la doctrine chrétienne représentait la civilisation et le progrès.

La victoire des Albigeois, c’était le déchaînement du fanatisme le plus terrible puisqu’il faisait gloire à l’homme de se suicider et un devoir à la famille de se dissoudre ; en les combattant, l’Eglise catholique défendit, avec la vérité dont elle est dépositaire, la cause de la vie, du progrès, de la civilisation.

C’est ce que les documents répètent de toutes manières à ces historiens sans conscience qui tracent des Albigeois un portrait fantaisiste et faux, pour mieux les poser en victimes innocentes de l’Eglise.

  • 1. Formule du Consolamentum ou initiation cathare. Sur le Consolamentum, voir le chapitre que nous lui avons consacré dans l’Albigéisme languedocien du XIIe siècle.
  • 2. Doat. 92, p. 100. « Il ne faut pas punir, ni tuer dans aucune circonstance. » Somme, p. 133. Proposition enseignée par toutes les sectes albigeoises. « Il n’est permis à personne de tuer. »
  • 3. Doat. 92, p. 89.
  • 4. Ibid., p. 100.
  • 5. Lea, Histoire de l’Inquisition.