La Russie orthodoxe et le catholicisme romain (1)

28 Avril, 2022
Provenance: fsspx.news

L’acte de consécration de la Russie du pape François, le 25 mars 2022, amène à s’interroger sur la façon dont il est perçu par les orthodoxes russes.

Comme le rappelait Mgr Athanasius Schneider dans un entretien accordé à Diane Montagna pour le site américain OnePeterFive, le 21 mars : « A Fatima, au Portugal, la Mère de Dieu a révélé ceci : la Russie se convertira à l’unité catholique. [En effet] la douloureuse division entre l’Eglise d’Orient et d’Occident a arraché la Russie à la véritable Eglise du Christ depuis 900 ans. » Comment les orthodoxes voient-ils aujourd’hui cette conversion ?

Contexte historique, politique et religieux

Le 16 mars, s’est tenu à l’Université de Fribourg un symposium sur le rôle des Eglises dans la guerre en Ukraine, relaté par l’agence suisse cath.ch du 17 mars. A cette occasion, une universitaire d’Innsbruck (Autriche), Kristina Stöckl a déclaré que le soutien explicite du patriarche Cyrille de Moscou à l’agression de l’Ukraine par Vladimir Poutine trouve ses racines dans les dernières décennies de l’évolution de l’orthodoxie russe.

Selon elle, en 1988, avant la fin de l’URSS, alors qu’on célébrait avec faste le millénaire de la Rus’ de Kiev et de l’arrivée du christianisme dans le pays, on assiste à un mouvement de restauration et de restitution, avec un fort rapprochement entre le pouvoir politique et l’orthodoxie.

Les statistiques religieuses sont éloquentes : en vingt ans, le nombre de gens qui se disent orthodoxes passe de 31 % à 72 % de la population, et le nombre d’athées ou de « sans religion » tombe de 61 % à 18 %. Il n’y a plus de confrontation entre le citoyen et le croyant.

La reconstruction complète à l’identique de la cathédrale du Christ Sauveur de Moscou [1995-2000], détruite par les communistes [1931], en est une autre illustration.

Le métropolite Cyrille, qui deviendra patriarche en 2009, prévient déjà en l’an 2000 [année de l’arrivée de Poutine au pouvoir] : il s’agit de défendre les valeurs de l’identité culturelle et religieuse nationale russe face aux formes libérales de la civilisation occidentale. Selon lui, le débat théologique doit s’exercer contre le creuset [melting-pot] des cultures et des civilisations.

Une nouvelle étape a lieu en 2012. Cette année est celle de la troisième élection de Poutine à la présidence de la Fédération de Russie. C’est une élection pénible, la plus difficile pour Poutine avec une forte contestation populaire, notamment à travers les manifestations des féministes, les « Pussy Riot », qui n’hésitent pas à investir des églises pour clamer leurs revendications.

Pour les dignitaires orthodoxes, c’est un blasphème. Le discours sur la défense des « valeurs russes » s’intensifie. On obtient de l’Etat une loi punissant l’atteinte aux sentiments religieux, avec des peines de trois ans de prison.

La guerre du Donbass marque un nouvel épisode de cette radicalisation. Les velléités d’indépendance de la région par rapport à Kiev ont aussi un arrière-fond religieux. La reconnaissance par le patriarche de Constantinople Bartholomée, en 2019, de l’autocéphalie de l’Eglise orthodoxe ukrainienne indépendante marque un point culminant.

Dès lors, le patriarche Cyrille, avec Poutine, s’érige en défenseur des valeurs chrétiennes. L’intervention russe en Syrie, par exemple, se fait au nom de la défense des chrétiens. Le combat contre l’homosexualité, le mariage pour tous, la théorie du genre, l’avortement ou l’euthanasie, mais aussi l’islam et l’immigration, caractérise cette réaction. Le mouvement anti-avortement en Russie est lancé avec le soutien de groupements pro-vie américains.

Un second invité de ce symposium, le dominicain polonais Zdzislaw Szmanda – actuellement à Genève, mais qui a vécu de nombreuses années en Ukraine –, a souligné quelques traits propres de l’esprit orthodoxe russe.

D’après lui, en Russie, le collectif prime sur l’individu ; ce sentiment existe aussi bien chez les partisans que chez les opposants à la guerre, alors qu’en Ukraine, l’individualisme à l’occidentale s’est imposé.

Egalement, il a fait remarquer que les orthodoxes ne séparent pas la réalité terrestre de la réalité céleste. Pour eux, il s’agit d’un grand tout, placé sous l’autorité divine. L’Occident sécularisé a, de son côté, évolué depuis longtemps vers la séparation de deux mondes autonomes, le terrestre et le céleste.

C’est dans ce contexte historique, politique et religieux, qu’il faut appréhender l’attitude des orthodoxes russes vis-à-vis d’une conversion à l’unité catholique.

A suivre…