Le cardinal Becciu et le pot-au-lait

19 Novembre, 2021
Provenance: fsspx.news
Intérieur de la cathédrale d’Ozieri

Cent dix-sept millions d’euros : c’est à peu près ce que le Saint-Siège risque de perdre, dans la conclusion du chapitre londonien du feuilleton financier qui voit depuis plusieurs mois le cardinal Becciu comparaître devant le tribunal du Vatican.

Adieu veau, vache, cochon… Selon le Financial Times du 7 novembre 2021, le Vatican est en train de finaliser, avec pertes et fracas, la vente du bien immobilier situé dans le quartier de Kensington, à Londres (Royaume-Uni) pour la modique somme de 232 millions d’euros.

Car le bien acquis de façon présumée litigieuse, et pour lequel plusieurs anciens hauts fonctionnaires sont poursuivis par la justice du Vatican – dont le cardinal Angelo Maria Becciu – avait été acheté bien plus cher en 2018 : 350 millions d’euros à l’époque…

Retour sur l’affaire et son origine

L’immeuble de Sloane Avenue, à Kensington, a d’abord été acheté pour 140 millions d’euros en 2012, par un gestionnaire de placements, Raffaele Mincione. Ce dernier propose au Vatican d’investir dans ce bien luxueux, et en 2014, la secrétairerie d’Etat injecte 200 millions d’euros dans le Fonds d’investissement Athena Global Opportunities piloté par Mincione.

Par ailleurs, Raffaele Mincione pousse le Saint-Siège à investir dans une série de projets douteux : en juin 2020, le site officiel romain Vatican News dénonçait même des « conflits d’intérêt » dans la gestion du sulfureux homme d’affaires italien.

L’homme d’affaires poursuit actuellement la secrétairerie d’Etat devant un tribunal britannique pour diffamation, et il a intenté une action en justice contre La Reppublica pour sa couverture médiatique : une décision est attendue d’ici la fin de l’année 2021.

Lorsque le Vatican a décidé de se séparer de Mincione en 2018, il a perdu tous ses investissements et payé 40 millions d’euros supplémentaires pour sortir du fonds Athena, en échange du contrôle total du bâtiment de Londres, qui était accompagné d’une hypothèque de 150 millions d’euros…

Une demande de refinancement de la dette à été faite auprès l’Institut des œuvres romaines (IOR), la banque du Vatican. Demande qui sera rejetée, entraînant une série de réactions.

En juillet 2019, Gianfranco Mammi, directeur général de l’IOR, se plaint à l’autorité de surveillance financière du Saint-Siège, dénonçant « l’opacité » de la demande de la secrétairerie d’Etat. Une plainte qui a déclenché une enquête de deux ans aboutissant à l’inculpation de dix personnes, dont le cardinal Angelo Becciu, en juillet 2020, pour fraude, blanchiment d’argent et abus de pouvoir.

Enfin, les prêts utilisés pour la participation initiale du Vatican dans le fonds Athena, ont été garantis contre d’autres actifs du Saint-Siège, contrôlés alors par la secrétairerie d’Etat, se soustrayant ainsi à la surveillance du secrétariat à l’Economie, dirigé à l’époque par un certain cardinal George Pell.

La reprise du procès a eu lieu, mais...

Après des premières séances houleuses qui ont révélé des erreurs de procédure, et menacé la tenue du procès, celui-ci a repris et tenu sa quatrième audience le 17 novembre, la demande des prévenus ayant été remplie : fournir à la défense la totalité du dossier à charges. Quoique…

La journée d’hier a de nouveau été marquée par un affrontement entre la défense et l’accusation, la première soulignant des coupures dans le matériel audio-vidéo remis à la défense, impliquant la nullité du procès.

Le Promoteur de Justice a expliqué ces coupures par le secret de l’instruction, de nouveaux éléments ayant été découverts au cours de la procédure. Le tribunal a prévu une séance le 1er décembre, mais le juge Pignatone a précisé que la défense « devrait avoir pleinement connaissance des actes ».

Une contre-attaque étonnante du cardinal Becciu

De passage à Ozieri en Sardaigne, son diocèse d’origine, le cardinal Becciu a pris la parole lors de la conférence diocésaine de Caritas, sur le thème « Pauvreté et exclusion sociale ».

Parmi les accusations qui pèsent sur le cardinal déchu, il lui est reproché d’avoir autorisé le financement – à hauteur de 600.000 euros pour le Saint-Siège et 225.000 pour la Conférence des évêques d’Italie – de la coopérative de son frère à Ozieri, via la Caritas locale. Des sommes qui n’auraient pas été utilisées de manière appropriée.

Loin de repousser l’accusation, le cardinal lance d’entrée : « Fier, fier, heureux de vous avoir aidés. Où est le scandale ? » Le ton est donné. Le prélat va défendre son bilan.

« Le peu que j’ai pu faire, a-t-il dit, a donné de merveilleux résultats : pourquoi alors créer des scandales ? Pourquoi me massacrer moi, ma famille et ce diocèse ? La boue médiatique qui a été créée a entraîné une humiliation pour vous tous, et je le regrette profondément » poursuit-il.

Puis il en vient au cœur du sujet : « On m’a accusé de favoriser mon diocèse : c’est vrai, et qu’y a-t-il de scandaleux là-dedans ? Je l’ai fait en tant que nonce en Angola et à Cuba, pourquoi pas ici ? Ils ont calomnié ma famille, mon frère [Tonino, ndlr] et vous tous, mais un procès est en cours dans lequel je vais me défendre et montrer que ce ne sont que des calomnies. »

L’ancien membre influent de la Curie dévoile ainsi son plan de défense : reconnaître les faits de financement, mais les couvrir par le bien opéré, et accepter un peu de népotisme au passage. Sera-ce suffisant pour convaincre les juges ? La suite du procès le dira.