Le mouvement des Focolari et ses ramifications internationales

04 Août, 2009
 
Cet article a été rédigé à partir d’une conférence donnée par l’auteur au congrès de Theologisches, à Fulda, en octobre 1997.

Depuis plusieurs années, le docteur Hinrichs a entrepris des recherches sur les mouvements religieux subversifs contemporains. Au cours de ses travaux, elle a naturellement été amenée à s’intéresser à la puissante organisation des Focolari (foyers, en italien) et à leur fondatrice " charismatique " , Chiara Lubich.

Les Focolari (dont le nom originel est Opus Mariae - " l’Œuvre de Marie " ) se définissent comme un mouvement militant pour l’unité, ouvert aux personnes de toutes convictions. Leur influence s’étend aujourd’hui au monde entier. Ils sont des propagateurs très actifs de l’œcuménisme et du dialogue interreligieux.
Le Sel de la terre.

L’organisation visible des Focolari

Pour porter un jugement pertinent sur le mouvement des Focolari, comprendre la personnalité de sa fondatrice Chiara Lubich et démêler les interdépendances qui unissent les multiples ramifications internationales de ce mouvement, il faut commencer par jeter un regard sur son organisation et l’étendue de ses réseaux.

Commençons par quelques chiffres. Lors de l’assemblée œcuménique de Graz, au cours de l’été 1997, Chiara Lubich s’est vantée de ce que des adeptes de plus de trois cents églises adhéraient à son oeuvre fondée en 1943. Selon ses propres informations, le mouvement compte plus de 90 000 membres internes, auxquels il faut ajouter deux millions de sympathisants issus de plus de cent quatre-vingts pays. Les " Paroles de Vie " , commentaires de passages de l’Écriture sainte composés par Chiara Lubich et publiés chaque mois, sont traduites en quatre-vingt quatre langues. Vingt-sept maisons d’éditions appartiennent aux Focolari.

Les formes d’adhésion au mouvement sont multiples : au centre se situent les membres qui sont liés par un engagement formel et vivent regroupés en petites communautés selon la pratique des trois vœux (pauvreté, chasteté, obéissance) ; ensuite, viennent les adhérents mariés qui font également des vœux ; enfin, se trouvent les collaborateurs volontaires qui appartiennent à 1’une des organisations satellites ouvertes sur l’extérieur.

C’est ainsi qu’est né le mouvement des volontaires, c’est-à-dire le groupement des laïcs sans engagement formel, lequel a donné naissance au Mouvement pour une société nouvelle. Celui-ci, à son tour, a promu le Bureau international de l’économie et du travail qui jouit d’une voix consultative à l’ONU.

On doit également citer les diverses associations Gen (de l’italien : generatione) : celle des jeunes adultes, celle des jeunes et celle des enfants, qui rajoutent toutes à leur nom cette formule : " pour un monde uni " . Signalons encore les musiciens (Gen Rosso) et les musiciennes (Gen Verde), et aussi le Gen S (les séminaristes), car les Focolari disposent de leurs propres séminaires pour la formation des prêtres. C’est donc à juste titre que la fondatrice parle de " nos " théologiens et de " notre " théologie. Plus loin, nous reviendrons sur ce point.

A intervalles réguliers, les Gen organisent des fêtes. Il y a également les rencontres estivales appelées Mariapolis et les " conférences téléphoniques générales " de chaque mois. Ces réunions ont pour but d’assurer la cohésion au sein de cet organisme très étendu, de stimuler la vie spirituelle des membres et d’échanger des nouvelles du mouvement.

Il faut encore mentionner les colonies. Dix-neuf existent à ce jour. Les premières ont été fondées en 1talie, comme celle de Lopiano installée près de Florence depuis 1964. D’autres s’y sont ajoutées au fil des années, en Suisse, en Allemagne, en Afrique, aux États-Unis, en Argentine et aux Philippines.

Ainsi, reconnaissons-le, en à peu près cinquante ans, s’est développée et répandue dans le monde entier une Œuvre considérable, une Œuvre qui ne cesse de croître et que soutiennent de nombreux prêtres diocésains, des religieux, des évêques, des cardinaux et le pape 1ui-même. A ce propos, un fait donne une idée de l’approbation que Jean-Paul II accorde aux Focolari : il leur a réservé l’usage exclusif de sa salle d’audience de Castelgandolfo.

Les Focolari : mouvement pour l’unité des religions

Après avoir brièvement esquissé la structure externe de l’Œuvre de Marie (Opus Mariae, tel est le nom officiel des Focolari), il faut examiner les fondements sur lesquels repose cette construction vraiment impressionnante. Quelles sont les convictions spirituelles et religieuses qui forment l’assise de cet organisme ?

Trois textes évangéliques - étrangement interprétés - sont à l’origine de 1’intuition de Chiara Lubich: 1° la prière de Jésus ut unum sint; 2° la promesse du Seigneur: " Lorsque deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux " ; et 3° l’abandon de Jésus sur la croix qui s’exprime dans son cri: " Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? "

Ces trois formules sont étroitement liées entre elles par l’idée d’unité. Car c’est cette expérience de l’unité qui est à la base de l’œuvre de Chiara Lubich. Voici ses confidences à cet égard:

Dans un abri éclairé par une bougie, nous étions en train de lire l’Évangile. Nous nous sentions particulièrement attirées par la prière de Jésus ut unum sint [Évangile selon saint Jean, chapitre 17]. Nous étions surprises nous-mêmes, car ces mots ne nous paraissaient plus difficiles à comprendre ; au contraire, nous avions l’impression de les comprendre un peu. Nous en étions sûres: c’était la charte, la Magna Carta de notre nouvelle vie1 .

De même, ces explications recueillies de la bouche de la fondatrice:

Le Focolare est une petite communauté dans le monde. Ses membres ne se distinguent en rien de ce monde, ils s’habillent et ils travaillent comme les autres. Tout de même, cette communauté est quelque chose de spécial, car elle se compose de gens qui ont quitté le monde, leur patrie, leur famille, leur travail, afin de mettre leur vie au service de l’unité du monde2 .


De quelle unité s’agit-il ? Sur quoi repose-t-elle ? Dans une " conférence téléphonique " , Chiara Lubich a défini 1’unité par ces mots : " L’unité est ce qui résulte de la recherche commune de la même vérité lumineuse. " 3

Le principe de 1’unité religieuse d’un groupe de personnes n’est donc pas 1’unité de la foi qu’elles professent; ce n’est pas la vérité révélée à laquelle elles adhèrent et croient toutes de la même manière, mais le partage d’un même élan de recherche.


L’expérience œcuménique de Londres, accomplissement de la prière de Jésus ut unum sint

Le propre témoignage de Chiara Lubich décrivant ce qu’elle ressentit au moment où elle reçut le prix Templeton, à Londres, peut nous aider à saisir ce qu’elle entend par unité. (Signalons au passage que ces paroles expliquent pourquoi son mouvement a pu si facilement se répandre dans le monde entier.)

Après mon allocution à Londres, tous ceux qui étaient présents et qui adhéraient à des religions différentes me paraissaient être unis. Je me suis demandé: comment cela s’est-il fait ? Peut-être que la raison en était que presque tous croyaient en Dieu et, qu’en ce moment, il nous embrassait tous ? Quand je sortis, les premiers à m’aborder furent des membres d’autres religions: un moine tibétain me dit qu’il allait écrire tout de suite au dalaï-lama pour que celui-ci se mette en contact avec moi. Quatre juifs exprimèrent leur joie en me disant qu’au fond, l’Ancien Testament est le tronc de l’arbre sur lequel le christianisme est greffé. Évidemment, ils voulaient dire que le développement de notre mouvement provenait de ce même arbre. Après, vinrent des hindous, des sikhs et d’autres.4

Chiara Lubich a interprété elle-même cet événement comme une réalisation de la prière de Jésus ut unum sint :

" Même si nous adhérions à des religions différentes, nous étions devenus un. Peut-être était-ce ainsi parce que tous croyaient en Dieu et que, dans un sens, il nous entourait tous à ce moment. " 5

Le catholique étonné se demandera: comment est-il possible que des chrétiens, des tibétains bouddhistes, des juifs, des hindous et des sikhs réunis dans cette salle, croient tous en Dieu? En quel Dieu? Il n’est pas pensable que ce soit le Dieu trinitaire professé par les chrétiens.

Partant de cette expérience de Londres, le mouvement des Focolari s’est étendu de plus en plus en renversant les " barrières étroites " des diverses confessions, y compris celles du christianisme comme c’est visible dans les citations qu’on vient de lire. Ainsi, parce qu’elle avait été particulièrement impressionnée par le fait qu’après son allocution, à Londres, des bouddhistes, des juifs et des sikhs l’avaient abordée, l’idée de 1’unité entre les religions s’imposa-t-elle à l’esprit de Chiara Lubich et devint le premier pilier de son œuvre.

Se pose alors la question : comment atteindre cette unité conçue comme une unité globale? Cette unité, répond Chiara Lubich, prend corps et se réalise dans la mesure où nous devenons un avec nos frères. " Devenir un " , " se faire un " , est une expression-clé du mouvement des Focolari. Elle signifie: écouter, s’intéresser aux problèmes d’autrui, se mettre d’accord avec 1ui, le confirmer dans ses préférences, nouer une amitié étroite avec 1ui.

Ce programme : " se faire un " , implique même davantage : des personnes, il s’étend aux religions et aux diverses traditions ; son champ d’action est universel. Il faut " faire siennes les civilisations différentes et si riches, les traditions parfois millénaires, et faire croître le germe de l’Évangile " , explique Chiara Lubich dans un discours intitulé : " Le prêtre aujourd’hui " , dans lequel elle met en relief l’idée que le prêtre d’aujourd’hui doit être, avant tout, un homme de dialogue.

" Quand deux ou trois s’unissent... " , Jésus est au milieu d’eux

L’unité étant la volonté de Dieu (puisque Jésus le dit dans sa prière ut unum sint, dès lors que le mouvement des Focolari travaille à l’accomplissement de cette unité, il fait la volonté de Dieu et œuvre au nom de Jésus.

Par conséquent, Chiara Lubich croit pouvoir se référer à la parole du Seigneur: " Quand deux ou trois se réunissent en mon nom, je suis présent au milieu d’eux " et l’appliquer à son œuvre. Elle en tire le commentaire suivant : Cette parole de Jésus est pour le mouvement [Focolari] la norme des normes, c’est elle qui a la priorité incontestable : la présence du Christ parmi nous. Ainsi la fraternité divine que Jésus a apportée sur terre pour toute l’humanité est investie de sens et de vie " .6

Jésus est au milieu de nous, explique-t-elle, quand nous pratiquons l’amour réciproque qu’il nous demande de pratiquer: c’est cet amour qui accomplit l’unité. Jésus est donc une aide énorme [!] pour un oecuménisme très vivant.7 (…) Avec son aide, nous retrouvons la fraternité qui facilite la compréhension mutuelle et qui détruit les préjugés multiculturelles. " 8

Le cri de Jésus sur la croix: un appel à dépasser les divisions et à refaire l’unité par le dialogue

Ces réflexions nous conduisent au troisième pilier de fondation sur lequel repose la spiritualité des Focolari : la croix ou, plus exactement, le cri de déréliction de Jésus sur la croix.

Le cri que Notre-Seigneur poussa dans son agonie est interprété par Chiara Lubich comme un cri d’angoisse à cause des divisions et donc, comme un pressant appel à la réconciliation:

" Par lui, par son cri, nous sommes capables de nous engager au-delà de toutes les blessures, de toutes les séparations et de toutes les divisions, à reconstituer l’unité de l’Église. Grâce à lui, nous avons fait la connaissance de nombreuses églises et confessions, nous avons saisi leurs particularités et nous avons appris à les estimer; nous nous sentons comme frères et sœurs, unis par le baptême et l’amour réciproque. "9

En d’autres termes, les schismes et les séparations sont dus à des préjugés, à la diversité des mentalités et des cultures10 Le moyen qui, logiquement, doit permettre de surmonter ces différences et ces séparations si douloureusement ressenties, est le dialogue.

Pour Chiara Lubich, le remède aux divisions n’est donc pas dans la mission apostolique qui obéit à l’ordre du Christ: " Allez, de toutes les nations, faites des disciples, les baptisant (...) et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. " (Mt 28, 19), c’est-à-dire : Annoncez-leur la vérité révélée, délivrez-les des erreurs qui les enchaînent. Pour elle, 1’unité ne vient pas de la vérité; l’intolérance doctrinale constitue au contraire un ferment de déchirures insupportables.

Pour faire 1’unité, le seul chemin est donc le dialogue. Le dialogue interconfessionnel entre chrétiens, mais aussi –– puisque le mouvement dépasse largement les frontières du christianisme – le dialogue inter-religieux.


Chiara Lubich, digne lauréate du prix Templeton

Auprès des organisations et des sociétés de pensée qui encouragent ce dialogue religieux, Chiara Lubich occupe, depuis longtemps, une place éminente. Il suffit pour s’en convaincre de considérer les récompenses internationales dont elle a été comblée au cours de sa vie.

Les prix qu’elle a reçus sont nombreux et révèlent l’estime qu’on 1ui témoigne dans les milieux religieux mondiaux :

- 1977 : prix Templeton;
- 1988: prix de la Fête de la paix d’Augsbourg;
- 1996: docteur honoris causa de l’université catholique de Dublin
- 1997: prix de l’Éducation pour la paix de l’UNESCO; docteur honoris causa des universités catholiques de Manille, de Taipeh et de Bangkok.

Le mouvement des Focolari a évidemment profité de la réputation de sa fondatrice: sa croissance, sa reconnaissance internationale et son introduction dans les organismes qui poursuivent les mêmes buts en ont été grandement facilitées.

Le prix Templeton

En premier lieu, nous devons présenter le prix Templeton institué en 1972 par Sir John Templeton et décerné chaque année depuis 1973. C’est le prix le plus richement doté du monde (plus d’un million de dollars). Parmi les bénéficiaires, nous trouvons Mère Térèsa, Roger Schutz, le cardinal Suenens, C.-F. von Weizsäcker, un bouddhiste, un musulman, un rabbin, un hindou, et... Chiara Lubich.

Sir John Templeton a institué son prix pour être le pendant religieux du prix Nobel.

Celui-ci a pour but d’honorer le progrès dans le secteur des sciences naturelles. Pareillement, le prix Templeton encourage le" progrès dans la religion " .

Le prospectus de la fondation Templeton dit clairement ce qu’il faut entendre par " progrès dans la religion " : puisqu’on constate qu’il existe un progrès en tout ce qui relève de l’expérience et de l’effort humains, la même chose doit se réaliser en matière religieuse. Bien plus, puisqu’en d’autres domaines, nous sommes témoins d’un progrès toujours plus accéléré, il faut s’attendre au même phénomène quand il s’agit de la religion : un univers qui ne cesse de s’élargir exige également une conscience religieuse élargie, des horizons cultuels et des libertés spirituelles nouveaux.

Donc, 1’intention pour laquelle ce prix est accordé, est claire : il s’agit de récompenser les travaux accomplis pour la conquête de la liberté de conscience en matière religieuse et de stimuler les initiatives des pionniers en ce domaine. Ainsi, sont jugés dignes d’intérêt, quelle que soit la religion dont ils procèdent, tout effort pour arriver à une conscience spirituelle plus approfondie ou à une meilleure compréhension de ce qu’est le sens de la vie, toute entreprise qui inspire le dévouement et l’amour ou oriente vers Dieu la vie de l’homme pour qu’il y trouve des énergies nouvelles et créatrices.

Le prospectus souligne que le syncrétisme – l’essai de fusion et de réconciliation de convictions religieuses divergentes – doit être évité. Car le prix Templeton est au contraire destiné à mettre en relief la diversité des religions, à faire connaître et apprécier la multiplicité des croyances religieuses et des formes qui les traduisent. En conséquence, la tolérance y occupe une place très importante. La question de la vérité ou de l’erreur ne se pose pas. Il s’agit, au contraire, d’aider l’homme à reconnaître " 1’infinité de l’esprit universel11 " , la multiplicité des chemins par lesquels le Créateur se révèle aux hommes.

C’est en vain qu’on cherche la mention d’un dieu personnel comme l’exige la foi chrétienne. En revanche, quelques lignes plus bas, le texte du prospectus parle du " divin " (the Divine). Cette référence équivoque semble bien être une allusion au Grand Architecte de l’univers.

Un prix bien décerné ?

Pourquoi Chiara Lubich fut-elle jugée digne de recevoir ce prix Templeton ? Qu’est-ce qui motiva le jury à faire ce choix ?

La brochure de la Fondation Templeton consacrée à Chiara Lubich donne plusieurs raisons.

D’abord, le mouvement des Focolari a montré au monde qu’il ne suffit plus d’adhérer aujourd’hui à une Église instituée. Les théologiens des années 1950 - expose ce document – considéraient l’Église comme corpus Christi mysticum (le corps mystique du Christ). A présent, la théologie a fait un double progrès : on parle du " peuple de Dieu " et on insiste sur l’expérience de la conversion personnelle au Christ. Or ce sont là des traits caractéristiques du mouvement Focolari.

Un autre signe de progrès (présent également chez les Focolari) – continue la brochure – est la tonalité nouvelle donnée à la spiritualité : traditionnellement, elle était impersonnelle et abstraite ; elle se nourrit désormais de l’expérience vécue de 1’individu. Le lecteur, bien surpris, se demandera comment une multitude de saints a tout de même pu pousser dans cette terre si aride de l’Église d’antan, jusqu’en 1950.

En outre - poursuit la publication - le commandement nouveau: " Aimez-vous les uns les autres " s’étend indistinctement à tous les hommes12, et c’est bien ce que pratiquent les Focolari en s’ouvrant aux personnes de toutes convictions. (Est même citée à cet endroit la parole de Pie XII proclamant le XX siècle: " siècle du corps mystique du Christ " , comme si cette phrase désignait l’extension de l’amour réciproque entre tous les hommes de toutes les religions.) Si donc nous pratiquons ce commandement dans cet esprit, notre comportement fera naître le respect mutuel entre les États et les peuples, provoquera une diminution de la peur entre les hommes et l’abolition de toutes leurs frontières.

Enfin, le texte relève que Chiara Lubich et toute son œuvre militent efficacement dans l’Église au service de l’œcuménisme.

Les " qualités " soulignées dans ces lignes sont pour le moins ambiguës. Ce sont celles dont se réclament les tendances et les changements qui ont amené la révolution dans l’Église. Par conséquent, nous devons nous demander: Chiara Lubich possède-t-elle vraiment ces " qualités " ; a-t-elle mérité cet étrange prix ou bien a-t-on mal compris et mal interprété sa personne et ses intentions ?

Pour répondre, reportons-nous directement aux jugements formulés par 1’intéressée sur l’œcuménisme et sur la nouvelle ecclésiologie.


Chiara Lubich et l’œcuménisme

Dans son allocution, après la remise du prix Templeton, Chiara Lubich a longuement traité de l’expansion de son œuvre au-delà des limites du christianisme.

Elle y mentionne les juifs à qui, en un certain sens, nous lie la Révélation. Au sujet des musulmans, elle souligne, pleine d’admiration, à quel point ils sont fidèles à leur religion. Elle s’extasie devant les hindous qui donnent, dit-elle, la première place à l’amour:

" Nous les aimons tels qu’ils sont (...) et c’est ensemble que nous cherchons ces vérités qui nous unissent le plus étroitement pour les vivre ensemble, pour échanger nos expériences dans notre engagement pour Dieu et pour nos frères. "13

Se référant au mouvement Gen que nous avons décrit plus haut, elle explique que les adhérents des autres religions peuvent être reçus dans les Focolari et s’appellent alors, selon leur religion d’origine : Gen-musulmans, Gen-bouddhistesetc. Quant au fait que ces membres d’autres religions aient une conception de Dieu totalement étrangère à celle du christianisme, cela importe peu, paraît-il. Seul l’amour compte et l’effort que nous faisons pour construire un monde d’amour.14

Ce que Chiara Lubich veut, c’est " vivre l’Évangile " . Mais, vu ce qui précède, nous sommes en droit de nous demander: de quel Évangile s’agit-il ? Qu’y deviennent certaines paroles du Christ comme celles-ci: " Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. (...) Je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité " ? Que fait-elle de la mise en garde contre les faux prophètes, de la condamnation de l’idolâtrie, de l’affirmation que le Christ est la clé de voûte qui doit amener la chute et le relèvement d’un grand nombre, et de bien d’autres paroles encore ?

Comme nous l’avons vu, le but recherché par le mouvement des Focolari est l’unité des chrétiens, puis, dans un deuxième temps, l’unité des religions et, enfin, de toute l’humanité. En s’efforçant de réaliser cette unité, Chiara Lubich croit accomplir la volonté de Dieu, puisque, dit-elle :

" Jésus s’est incarné afin que tous soient un. Sur la croix, dans sa déréliction, c’est pour cela qu’il a donné sa vie. A présent, il nous appartient de l’aider à réaliser ce but avant tout, l’Opus Mariæ a fait sienne la tâche d’unir l’humanité entière. " 15

Par conséquent, l’effort œcuménique accompli par les Focolari, s’il se concentre d’abord sur " 1’instruction et la sensibilisation des catholiques en vue de l’unité des chrétiens et en vue d’obtenir une communauté fraternelle avec les membres des autres églises chrétiennes " 16 , ne peut logiquement en rester là; il aspire à s’étendre aux membres des autres religions.


Chiara Lubich et la nouvelle ecclésiologie

Concemant l’Église, les propos de Chiara Lubich vont également dans le même sens que ceux de la Fondation Templeton

Elle est convaincue que, grâce à Vatican II, l’Église a fait un grand pas en avant dans la bonne direction. Elle en donne comme indices : la collégialité et la priorité donnée à l’amour.

Si, lors de l’assemblée œcuménique de Graz, elle semble professer sans ambiguïté la foi en l’unique Église fondée par Jésus-Christ, elle ajoute cependant : " Dans ce contexte surgit l’importance fondamentale de l’ecclésiologie " .17 De quelle ecclésiologie s’agit-il ? Faisant allusion au cardinal Willebrands qui 1ui avait adressé la parole quand lui fut remis le prix Templeton, elle explique qu’il faut approfondir l’ecclésiologie de la " communio " , qu’en cela réside la grande chance de l’œcuménisme futur et que les efforts pour atteindre 1’unité de l’Église doivent prendre cette ecclésiologie-là comme point de départ.

C’est d’ailleurs dans ce sens que travaille le Conseil oecuménique des Eglises et d’autres institutions, dit-elle, lorsqu’ils cherchent à mettre en œuvre une " spiritualité œcuménique " . Car les divisions qui ont ébranlé les fondements de l’Église au cours des deux mille ans passés, sont des divergences d’opinions dues à un défaut d’amour parmi les chrétiens.

Elle déplore ces divisions des chrétiens, qui sont contraires à la volonté divine exprimée dans les paroles du Christ ut unum sint. Et puisqu’un manque d’amour est responsable de ces divisions, un accroissement d’amour pourrait nous ramener à 1’unité perdue:
" Au cours des siècles, à cause de l’indifférence grandissante, à cause d’un manque de compréhension ou même d’une certaine haine pour les autres églises, chaque église s’est pétrifiée, pour ainsi dire. Dans chacune d’elles, donc, il faut un amour plus grand : un courant d’amour devrait saisir toute la chrétienté, un amour qui nous pousse à avoir tout en commun, à être chacun un don pour les autres. " 18

On le constate à nouveau: la question de la vérité ou de l’erreur ne se pose même pas ; 1’unique Église qu’on veut construire n’est donc pas l’una, sancta, catholica et apostolica Ecclesia qui, une en elle-même, dans sa doctrine et dans ses rites, est vivante jusqu’à nos jours. Qu’est-elle alors?

" On pourrait se figurer l’Église future ainsi: qu’il y a une seule vérité, mais que celle-ci s’exprime de façons différentes, qu’elle est comprise sous des points de vue différents et qu’elle nous offre toute sa richesse dans une multiplicité d’interprétations. " 19

Cela se passe de commentaires.

Dernier point: comment mettre en œuvre cette nouvelle conception de l’Église? Nous l’avons déjà dit; en instaurant un dialogue universel qui englobe tout le peuple de Dieu:

" Grâce à ce dialogue, nous sommes plus aptes à découvrir, à apprécier et à vivre consciemment ce grand héritage qui est le lien commun de tous les chrétiens. Nous désirons voir ce peuple unique qui se dessine déjà partout, en tout lieu où il y a une église. " 20

Le mouvement des Focolari, prototype de 1’Eglise de demain

Les Focolari se situent au cœur de ce chantier de l’Église de demain. Déjà des centaines de milliers de personnes appartenant à environ trois cents églises, nous dit Chiara Lubich, vivent le charisme d’unité au sein des Focolari. Ces personnes sont le modèle de ce qui, à l’échelle universelle du monde, reste encore à accomplir.

Au cours de l’allocution qu’elle prononça à Manille pour la remise de son titre de docteur honoris causa, la fondatrice des Focolari parla de nos théologiens et de notre doctrine, en se référant à l’Opus Mariæ. Que voulait-elle dire? Elle s’imaginait dans une situation analogue à celle de saint François d’Assise qui, par sa propre expérience de la pauvreté, fut à l’origine d’une nouvelle doctrine universelle, ou encore de saint Thomas d’Aquin qui, avant d’être reconnu comme le doctor communis, fut le théologien de son ordre particulier. Pareillement, Chiara Lubich estime que sa théologie et son expérience particulière au sein des Focolari, doivent préparer 1’intégration du charisme de l’unité dans l’Église entière :

" Ce charisme de l’unité nous fournir les conditions pour créer une grande théologie de Jésus [qui, évidemment, n’existait pas jusqu’à présent!], non pas une théologie du Jésus d’il y a mille ans, mais de ce Jésus vivant aujourd’hui dans son Église " .+

La présence du petit mot " aujourd’hui " est toujours bien révélatrice et inquiétante, dans ce genre de discours. Car Christus heri, hodie, et in saecula, le Christ est toujours le même. Poser un contraste entre le Jésus historique et celui qui vit aujourd’hui dans l’Église est illégitime. Les paroles célèbres de G.-K. Chesterton nous reviennent à l’esprit: " seule, l’Église nous préserve de l’esclavage humiliant d’être un enfant de son époque. "

Ainsi donc, de façon exemplaire et vivante, le mouvement des Focolari prétend nous démontrer que l’unité est devenue possible, et qu’il incarne le premier pas - mais il se peut bien que ce soit déjà le deuxième - sur la route qui mène à l’Église de demain.


Le rêve d’une unité cosmique et d’un monde nouveau?

On se demande, bien sûr, quels peuvent être le fondement et la nature de cette unité qui offre aux adhérents des religions les plus diverses et des philosophies les plus variées le moyen de vivre ensemble - car nous sommes déjà bien loin du point de départ du mouvement des Focolari, c’est-à-dire du désir de vivre l’Évangile. Comment un chrétien, un hindou ou un musulman peuvent-ils vivre cette unité au quotidien ? On a du mal à se l’imaginer. Sur quoi va reposer leur communauté de vie? A Graz, Chiara Lubich a répondu à cette question:

" Ne fais à personne ce que tu ne veux pas qu’il te fasse. C’est la base qui nous permet de vivre dans une relation d’amour avec les adhérents d’autres religions. " 22

Mais, d’après ce qu’elle a également dit dans ce discours de Graz, l’unité entre les religions ne 1ui suffit pas; elle veut aller plus loin, jusqu’à envisager une spiritualité de l’unité encore plus globale, qui permette à l’homme de communier avec la nature:

" Vivre une spiritualité oecuménique signifie donner à l’homme une possibilité plus vaste de se révéler comme fils et filles de Dieu. Et quand, dans chaque domaine, nous nous efforcerons tous de préserver la nature, celle-ci répondra mystérieusement à notre amour ainsi que tout ce qui vit de Dieu et subsiste grâce à lui. " 23

En pesant ces paroles étranges, nous nous demandons quel sens il faut donner à " révéler " , car, évidemment, le mot n’est pas utilisé dans le sens que nous 1ui connaissons. Nous sommes très loin de la révélation surnaturelle de la vie de la grâce. La même question se pose concernant cette mystique de la nature qui " vit de Dieu " et " répond à notre amour " . L’idée panthéiste de 1’unité du cosmos tout entier dont parlent si souvent les publications du Nouvel Age, n’a-t-elle pas influencé cette conception ?

La fin de ce discours nous fait aussi penser aux visions d’avenir fréquemment énoncées dans des cercles de pensée apparemment étrangers aux Focolari – mais le sont-ils vraiment?:

" Notre planète est menacée par des divisions dramatiques, voire de destruction. Cette vie nouvelle nous permet de régresser et de progresser à la fois. C’est ainsi que l’humanité retrouvera cette unité pour laquelle Dieu l’a créée, et les églises réaliseront cette communauté plénière que le Christ a conférée à son Église en la fondant. " 24

En d’autres termes, par l’œcuménisme et le dialogue inter-religieux, L’humanité dépasse ce qui la divise et tend vers l’ère de paix et de régénération totale qui est son but ultime. Quant aux " églises " , leur rôle est de promouvoir ce " nouvel âge " mirifique de l’homme et du monde devenus un.

Dans les propos tenus lors de la collation du prix de l’Éducation pour la paix (UNESCO), Chiara Lubich avait déjà exprimé des idées semblables:

" C’est ensemble [c’est-à-dire avec les adhérents d’autres religions] que nous avançons vers la plénitude de la vérité à laquelle nous aspirons tous. Grâce à la spiritualité des Focolari, des hommes et des femmes de presque toutes les nations du monde tentent aujourd’hui (...) d’être (...) germes d’un peuple nouveau, d’un monde de paix, (...) d’un monde plus uni. " 25

En résumé et à la lumière de tous ces textes, on constate donc, vingt ans après la remise du prix Templeton, que Chiara Lubich a pleinement confirmé qu’elle était vraiment digne de recevoir cette ténébreuse récompense.

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