Le pape François rencontre le patriarche Cyrille Ier à Cuba

26 Février, 2016
Provenance: fsspx.news

Le 12 février 2016, à l’occasion de son voyage au Mexique, le pape François a fait une escale à Cuba afin d’y rencontrer le patriarche de Moscou, Cyrille Ier. Après s'être entretenu quelques minutes avec le président cubain, Raul Castro, le souverain pontife a vu le patriarche de l'Eglise orthodoxe russe dans un salon de l’aéroport de La Havane.

« Enfin, nous nous voyons, nous sommes frères », s'est réjoui le pape François selon Radio Vatican le 12 février. Le patriarche de Moscou lui a répondu : « Les choses seront plus faciles à présent…»

Jean-Marie Guénois remarque dans Le Figaro du 13 février qu’ils « ne sont toutefois pas allés jusqu'à prier ensemble, du moins en public, comme l'avaient fait, François et l'autre grand patriarche de l'orthodoxie, Bartholomée, de Constantinople, en mai 2014, à Jérusalem, dans la basilique du Saint-Sépulcre ». De même, le pape ne s'est pas « publiquement profondément incliné devant le religieux russe, un geste de déférence très frappant qu'il avait osé poser devant le patriarche Bartholomée à Istanbul, en novembre 2014 ».

Les deux hommes ont ensuite échangé en privé, loin des caméras, mais en présence de Raul Castro, pendant deux heures environ. « De mémoire de prélats, jamais un pape n'a accordé une telle durée à une personnalité lors d'une visite au Vatican ou à l'étranger, sinon à titre privé », ajoute Jean-Marie Guénois.

Une rencontre « historique » ?

« Pour une fois, le qualificatif ‘historique’ semble approprié » commente le quotidien Le Monde du 13 février. « C'est donc un événement de grande portée. Il représente un pas de plus dans la poursuite de l'œcuménisme, engagée par l'Eglise catholique après le concile Vatican II » déclare au Point, le 12 février, la journaliste Constance Colonna-Cesari. « Près de mille ans après le grand schisme entre Rome et Constantinople qui a coupé la chrétienté en deux, en 1054, les deux hommes se sont embrassés », s’enthousiasme Radio Vatican le même jour.

Plus pondéré – ou mieux informé – Roberto de Mattei précise dans Corrispondenza Romana qu’il est « faux de dire que mille ans d'histoire divisent l'Eglise de Rome du Patriarcat de Moscou, étant donné que celui-ci n'est né qu'en 1589 ». Dans un article du 17 février, traduit par le site internet Benoit & Moi, le professeur italien précise que « peu de temps après, en 1453, l'Empire byzantin fut conquis par les Turcs et entraîna dans sa chute le patriarcat de Constantinople. Naquit alors l'idée que Moscou devait recueillir l'héritage de Byzance et devenir le nouveau centre de l'Eglise chrétienne orthodoxe (…) Les Russes devenaient les nouveaux défenseurs de ‘l'orthodoxie’, annonçant l'avènement d'une ‘Troisième Rome’, après la catholique et la byzantine. » « Ce serait une grosse erreur de penser qu’il s’agit d’une rencontre historique pour les Eglises catholique et orthodoxe », analyse également Jean-François Colosimo, professeur de théologie orthodoxe à l’Institut Saint-Serge à Paris et directeur des éditions du Cerf. Sur France 24, le 13 février, il note que « la rencontre historique a eu lieu en 1964 à Jérusalem, entre le patriarche orthodoxe de Constantinople Athenagoras et le pape Paul VI. » L’événement n’en reste pas moins marquant. Jean-François Colosimo en convient : « C'est la première fois qu'un pape rencontre un patriarche de l'Eglise de Russie. Cette Eglise n'est pas la plus importante de l’Eglise orthodoxe du point de vue hiérarchique, mais elle l’est en termes de fidèles et de ressources. Elle représente 50% du monde orthodoxe. »

Revenant sur cette rencontre avec le « cher frère Cyrille », le souverain pontife a tenu, au cours de l’angélus du dimanche 21 février 2016, à faire « une louange spéciale », selon ses propres mots. « Cet événement est aussi une lumière prophétique de la Résurrection dont le monde a besoin » a déclaré le Saint-Père. Et il a fait réciter aux fidèles réunis place Saint-Pierre un Je vous salue Marie, en demandant de prier « particulièrement » la Vierge de Kazan en Russie, souhaitant « qu’elle continue à nous guider sur le chemin de l’unité ».

Déclaration commune et uniatisme

A l'issue de leur rencontre en privé, le pape François et le patriarche Cyrille ont signé une déclaration commune, « un texte dense et dont chaque mot a été soupesé, témoignant d'une convergence sur de nombreux points » ainsi que l’écrit Radio Vatican. Prenant acte du fait que « la civilisation humaine est entrée dans un moment de changement d'époque », François et Cyrille affirment, dans ce texte de trente paragraphes, leur volonté commune d'arriver à l'unité – « déterminés à entreprendre tout ce qui nécessaire pour surmonter les divergences historiques dont nous avons hérité » – et la nécessité, pour les catholiques et les orthodoxes, « d'apprendre à porter un témoignage unanime à la vérité dans les domaines où cela est possible et nécessaire ».

La déclaration aborde la question des « uniates », les catholiques de tradition orientale qui reconnaissent la doctrine catholique et le pouvoir suprême du pape, tout en conservant leurs rites orientaux. Ils sont pour la plupart présents en Ukraine. Or, la déclaration précise, dans son paragraphe n°25, qu’il s’agit d’une méthode « du passé », n’étant pas « un moyen pour recouvrer l’unité ». Comme l’ont souligné les observateurs, cet article s’inscrit dans la lignée de « la déclaration de Balamand » (Liban) du 23 juin 1993 à l'occasion de la « VIe Rencontre pour le dialogue théologique entre l'Eglise catholique romaine et l'Eglise orthodoxe ».

Commentant ce paragraphe n°25, Roberto de Mattei constate pourtant que « les uniates forment le plus important groupe de catholiques de rite oriental et constituent un témoignage vivant de l'universalité de l'Eglise catholique. » D’après l’universitaire italien, la déclaration est « dépourvue de générosité » pour des communautés qui, au fil des siècles, ont fourni de « nombreux martyrs ». Un passage qui est également vivement critiqué par Mgr Sviatoslav Shevchuk. D’après le primat de l’Eglise gréco-catholique d’Ukraine, cité par l’agence Apic le 18 février, Moscou a exigé de Rome que ce passage soit dans la déclaration, telle une « condition, un ultimatum, pour la possibilité d’une rencontre entre le pape et le patriarche ». D’après l’agence helvétique, Mgr Sviatoslav Shevchuk est « encore plus critique sur le paragraphe 26 de la déclaration », qui exhorte « toutes les parties du conflit » en Ukraine à « la prudence », et appelle « nos Eglises en Ukraine à s’abstenir de participer à la confrontation ». Le primat de l’Eglise gréco-catholique a assuré que la déclaration de La Havane a causé une « profonde déception » chez ses fidèles, qui se sentent « trahis par le Vatican ». Il a cependant tempéré ses propos en invitant à « ne pas exagérer son importance dans la vie de l’Eglise ».

Un rapprochement géopolitique ?

La question des uniates n’est pas le seul point abordé dans la déclaration. Y sont également envisagés les « grands enjeux contemporains », comme « la liberté religieuse, la famille, la destruction de la création, l'unité de l'Europe », et encore « les conflits au Moyen-Orient ». Dans les paragraphes 8, 9 et 10, le document décrit nettement la « persécution » que les chrétiens « subissent » : « nos frères et sœurs en Christ sont exterminés par familles, villes et villages entiers. Leurs églises sont détruites et pillées de façon barbare, leurs objets sacrés sont profanés, leurs monuments, détruits ». Dans L’Express du 15 février, Christian Makarian souligne que « la fraternisation entre François et Cyrille ne vise pas l'unité des Eglises, mais la conjonction de leurs actions contre le péril djihadiste, qui vise la disparition de tous les chrétiens du Moyen-Orient ». Jean-François Colosimo considère que « pour François, il y a urgence pour les catholiques en Syrie et en Irak. Il parle d’œcuménisme du sang. Moscou et Rome font taire le passé pour faire front uni contre les nouvelles menaces, comme l’islamisme. » D’après Jean-Marie Guénois, cette explication géopolitique est « d'ailleurs la clé de ce rapprochement entre le Patriarcat russe et le Vatican, car la Russie cherche actuellement à sortir de son isolement diplomatique lié à son soutien du régime de Damas en Syrie. » Ce que confirme Mario Proietti le 12 février, dans le quotidien italien en ligne La Nuova Bussola. Traduit par Benoit & Moi, l’article évoque une rencontre sous « le patronage » du président russe Vladimir Poutine, « qui a non seulement autorisé cette rencontre, mais l'a voulue, dans la perspective des intérêts géopolitiques de la Russie ». Du reste, écrit encore le journaliste transalpin, « le patriarche Cyrille est très lié au président, et pas d'aujourd'hui ».

 

Cuba, un « endroit neutre » ?

Interrogé par l’Aide à l’Eglise en détresse (AED), Peter Humeniuk, expert de la Russie auprès de l’AED, considère que « cette rencontre entre le pape et le patriarche de Moscou devait se dérouler dans un endroit neutre. Les pays européens ne s’y prêtaient pas, puisqu’ils sont liés à trop d’événements historiques et à des souvenirs pesants. » Dans le document commun, les deux chefs spirituels reviennent sur l'importance de Cuba, symbole des espoirs du « Nouveau Monde », « à la croisée des chemins entre le Nord et le Sud, entre l’Est et l’Ouest ». Pour Pauline Mille le 15 février sur le site Reinformation.tv, il s’agit d’une « véritable déclaration de progressisme mondialiste ». Ce site note également la présence de Raul Castro, « athée notoire, frère d’un dictateur communiste sanglant »… Autant d’éléments qui font dire à la journaliste que « derrière la volonté de réconciliation affichée entre catholiques et orthodoxes, au bénéfice de fort bonnes choses comme la défense de la vie ou des chrétiens d’Orient, se glisse une avancée nette vers le syncrétisme et la révolution mondiale ». D’après Roberto De Mattei, « l'importance de la rencontre, selon les mots du pape François lui-même, n'est pas dans le document (la déclaration commune), de caractère purement ‘pastoral’, mais dans le fait d'une convergence vers un but commun, non pas politique ou moral, mais religieux. Au magistère traditionnel de l'Eglise, exprimé par des documents, le pape François semble donc vouloir substituer un néo-magistère, véhiculé par des événements symboliques. » Le professeur à l'Université européenne de Rome précise que « l'accolade à Cyrille tend surtout à accueillir le principe orthodoxe de la synodalité, nécessaire pour ‘démocratiser’ l'Eglise romaine ». Avant d’annoncer, comme un avertissement : « En ce qui concerne non pas la structure de l'Eglise, mais la substance de sa foi, l'événement symbolique le plus important de l'année sera peut-être la commémoration par François du 500e anniversaire de la Révolution protestante, prévue pour octobre prochain à Lund, en Suède ».