Les 50 ans de la nouvelle messe : les nouvelles prières eucharistiques (1)

29 Août, 2020
Provenance: fsspx.news
Martyr de saint Hippolyte

Le 23 mai 1968, la Congrégation des rites publiait le premier volet de la réforme liturgique sous la forme de trois nouvelles prières eucharistiques, autrement dit, de trois nouveaux canons de la messe, s’ajoutant au très vénérable canon romain. Des préfaces étaient également reprises d’anciens sacramentaires.

Les canons du nouveau missel sont au nombre de quatre. Le premier est la reprise à peu près à l’identique de l’ancien canon romain. Le P. Louis Bouyer, membre de la sous-commission du Consilium chargée du travail, dit à ce propos : « Je n’arrive pas à comprendre par quelle aberration ces excellentes gens, assez bons historiens et esprits généralement raisonnables, avaient pu suggérer un découpage et un remembrement (…) du canon romain. (…) En fin de compte, le canon romain fut à peu près respecté 1 ». 

Les trois autres canons sont des créations entièrement nouvelles, réalisées par les membres et les experts du Consilium, et sanctionnées par la Congrégation des rites avant publication. Leur rédaction pose de nombreuses questions, tant sur le principe même d’une telle création, que sur la rédaction et l’esprit qui l’a sous-tendue. Cet article s’intéresse plus particulièrement au canon II, dit « de saint Hippolyte ». 

Peut-on fabriquer la liturgie ? 

La question de principe vise les trois nouveaux canons. Une première remarque s’impose : à la différence de la liturgie orientale, la liturgie latine n’a toujours connu qu’un seul canon, le canon romain. Comme le dit bien un auteur : « Aussi loin que nous remontions dans les sources certainement romaines, aussi loin que nous allions dans les sources influencées par la liturgie romaine, nous rencontrons toujours et sans exception comme prière romaine la seule et unique tradition du canon romain, avec sa structure et son discours si particulier, que ce soit dans une version ou dans une autre 2 ». 

D’autre part, la liturgie n’est pas un laboratoire, dans lequel les liturges d’une époque s’efforcent de faire de savants dosages à partir de textes anciens, voire d’ajouter quelques compositions nouvelles pour édifier un nouveau rite. Mais elle peut se comparer à la croissance organique d’un être vivant, qui croît plus ou moins harmonieusement, dans la direction qui lui est donnée par ce qui le constitue intimement. C’est toujours ainsi qu’il y a eu des « progrès » en liturgie. 

Vouloir créer de toutes pièces – ou plutôt par une sorte de patchwork en l’occurrence – un nouveau rite, est profondément opposé à l’esprit même et à la nature de la liturgie. Un auteur non suspect l’a rappelé plusieurs fois avec force. Le cardinal Joseph Ratzinger écrivait ainsi : « L’extension du pouvoir papal dans le domaine de la liturgie donna l’impression que le pape, au fond, avait tout pouvoir en matière de liturgie, surtout s’il agissait en vertu du mandat d’un concile œcuménique. L’effet provoqué par cette impression fut particulièrement visible après le concile Vatican II. Que la liturgie soit un don, une réalité non manipulable, tout cela avait alors disparu de la conscience des catholiques en Occident. 

« Or, le concile Vatican I avait défini le pape, non pas comme un monarque absolu, mais comme le garant de l’obéissance envers la Parole révélée. La légitimité de son pouvoir était liée avant tout à la transmission de la foi. Cette fidélité au dépôt de la foi, ainsi que sa transmission, concernent tout particulièrement la liturgie. Nulle autorité ne peut “fabriquer” une liturgie. Le pape lui-même n’est que l’humble serviteur de son développement homogène, de son intégrité et de la permanence de son identité. (…) C’est dire que la créativité ne saurait constituer une catégorie authentique de la liturgie. 3 » 

Cette dernière remarque vise tout particulièrement les nouveautés débridées qui ont suivi les réformes liturgiques post-conciliaires, et dont un avatar récent concernant le baptême a défrayé la chronique. 

Le canon dit « de saint Hippolyte » 

La prière eucharistique II, ou canon dit « de saint Hippolyte », est le fruit de théories hasardées et de nombreuses approximations quant à son origine, et d’un travail bâclé quant à sa réalisation. Il est toutefois encore considéré aujourd’hui par les non-spécialistes comme le plus ancien canon romain, et rattaché à saint Hippolyte de Rome (170-235), un antipape qui mourut finalement martyr après s’être repenti. 

L’attribution à Hippolyte de Rome est aujourd’hui presque universellement rejetée. De fait, aucun auteur sérieux n’accepte plus cette théorie. Matthieu Smyth écrit ainsi : « Je ne m’attarderai pas sur les fragilités de l’attribution hippolytienne. Comment du reste a-t-on pu supposer qu’un document aussi hétéroclite provînt de la plume d’un auteur précis ? Comment a-t-on pu oublier que les recueils liturgiques et les prières qu’ils contiennent reflètent la tradition d’une ou de plusieurs communautés, et non la faconde d’un écrivain ?4 » 

Par ailleurs, le document sur lequel s’est fondé le travail de la sous-commission du Consilium, n’est pas un texte ancien : il s’agit en fait d’une reconstitution faite par un liturgiste connu, Dom Botte 5, publiée dans les Sources chrétiennes. Reconstitution contestée par nombre de spécialistes, dont certains membres du Consilium, comme le P. Bouyer lui-même. 

De plus, ce texte n’est pas romain : il n’a pas été élaboré dans un milieu latin, mais dans un milieu oriental. La critique penche aujourd’hui pour la Syrie occidentale. Peu importe le lieu exact, ce qui semble certain, c’est que nous ne sommes pas en présence d’une liturgie latine. Ainsi, tandis que des membres du Consilium tentaient de purger le canon romain de ses quelques emprunts faits à la liturgie orientale – ce qu’ils ne purent réaliser finalement – d’autres, trompés par une fausse reconstitution, introduisaient largement de tels emprunts dans les autres canons, spécialement dans ce canon II ! 

Les conditions de la réalisation 

Pour se rendre compte de la manière dont le travail fut fait, il suffit de citer le P. Bouyer, qui en fut un artisan actif : « On aura une idée des conditions déplorables dans lesquelles cette réforme à la sauvette fut expédiée, quand j’aurai dit comment se trouva ficelée la seconde prière eucharistique. 

« Entre des fanatiques archéologisant à tort et à travers, qui auraient voulu bannir de la prière eucharistique le Sanctus et les intercessions, en prenant telle quelle l’eucharistie d’Hippolyte, et d’autres, qui se fichaient pas mal de sa prétendue Tradition apostolique, mais qui voulaient seulement une messe bâclée, dom Botte et moi nous fûmes chargés de rapetasser son texte, de manière à y introduire ces éléments, certainement plus anciens, pour le lendemain ! Par chance je découvris, dans un écrit sinon d’Hippolyte lui-même, assurément dans son style, une heureuse formule sur le Saint-Esprit qui pouvait faire une transition, du type Vere Sanctus6, vers la brève épiclèse. Botte, pour sa part, fabriqua une intercession plus digne de Paul Reboux 7 et de son À la manière de… que de sa propre science. 

« Mais je ne puis relire cette invraisemblable composition sans repenser à la terrasse du bistrot du Transtévère 8 où nous dûmes fignoler notre pensum, pour être en mesure de nous présenter avec lui à la Porte de Bronze 9 à l’heure fixée par nos régents !10 » 

Le P. Michel Gitton, ami du P. Bouyer explique que « par la suite, Louis Bouyer nous faisait la confidence qu’il ne pouvait décidément pas prier sur un texte qu’il avait écrit lui-même sur une table de café au Trastevere !11 » 

Conclusion 

Le canon II n’a respecté ni le texte oriental d’où il est tiré, ni l’esprit propre de la liturgie latine, qu’il est censé illustrer. Il n’est qu’une « fabrication », une « liturgie artificielle » de liturges en manque de débouchés. Matthieu Smyth dit encore très bien les choses : 

« D’aucuns regretteront que l’on ait ainsi métamorphosé un texte si vénérable. En revanche, ceux qui seraient plutôt tentés de déplorer l’introduction abrupte, par la voie hiérarchique, d’une prière eucharistique étrangère à la tradition latine, au sein de l’euchologie occidentale, pourront se consoler en considérant que la Prex eucharistica II [prière eucharistique II] est en réalité une composition originale, bariolée, fruit de la créativité d’experts du Consilium qui prirent l’anaphore des Diataxeis [texte d’où est tirée la reconstitution de Dom Botte] comme un point de départ. 

« Ses traits, affranchis de leur structure syro-occidentale et de tous leurs archaïsmes, sont désormais presque méconnaissables, mais reflètent fidèlement les préoccupations d’un petit groupe de liturgistes du milieu du XXe siècle. » 

On ne saurait mieux dire… 

  • 1. Louis Bouyer, Mémoires, Les éditions du Cerf, Paris, 2014.
  • 2. Matthieu Smyth, « L’anaphore de la prétendue « tradition apostolique » et la prière eucharistique romaine », Revue des sciences religieuses, 81/1 | 2007, 95-118, n° 5.
  • 3. Cardinal Joseph Ratzinger, L’Esprit de la liturgie, Ed. Ad Solem, Genève, 2001, pp. 134-135.
  • 4. Matthieu Smyth, op. cit., n° 2.
  • 5. Dom Bernard Botte (1893-1980), bénédictin de l’abbaye du Mont-César à Louvain (Belgique).
  • 6. « Vere Sanctus es, Domine » est le début de la prière qui précède immédiatement la consécration selon la Tradition apostolique d’Hippolyte de Rome (voir n. 74) ; et une épiclèse est une invocation à l’Esprit-Saint.
  • 7. Paul Reboux (1877-1963) publia de 1910 à 1913, sous le titre À la manière de…, trois séries de pastiches d’auteurs alors célèbres.
  • 8. Le Transtévère (francisation de Trastevere, « au-delà du Tibre ») est un quartier populaire de Rome, sur la rive droite (ouest) du fleuve, juste au sud du Vatican.
  • 9. La Porte de Bronze, sur la droite de la basilique Saint-Pierre, donne accès au palais du pape.
  • 10. Louis Bouyer, op. cit.
  • 11. https://www.revue-resurrection.org/Le-P-Bouyer-et-la-priere