Les 50 ans de la nouvelle messe : la préparation du concile Vatican II

02 Mai, 2020
Provenance: fsspx.news
Cardinal Léon-Joseph Suenens

Le Novus ordo missae a été promulgué par Paul VI en 1969. Il met en place la nouvelle messe en application du concile Vatican II et de sa constitution Sacrosanctum concilium sur la liturgie (4 décembre 1963). Cette dernière a une histoire propre, très révélatrice de la préparation des esprits.

Le 25 janvier 1959, le pape Jean XXIII annonçait au monde sa décision de convoquer un concile général. Une fois la surprise passée, s’ouvrit le temps de sa préparation.

Une commission antépréparatoire

Le 17 mai 1959, le pape nommait une commission destinée à cerner les sujets qui seraient traités par le futur concile. Elle ne comportait que quelques membres de la Curie et était présidée par le cardinal Domenico Tardini, le secrétaire d’Etat du Saint-Siège. Dès le 18 juin, la commission faisait parvenir un courrier à tous les évêques du monde, pour « connaître [leurs] opinions et avis », et pour « recueillir les consilia et les vota des évêques appelés à participer au concile œcuménique1 ».

Cette manière de procéder n’était pas complètement neuve. Par le passé, il était arrivé que l’épiscopat soit consulté pour déterminer la matière à traiter par un concile. Mais l’ampleur de la consultation était inédite. La proportion de réponses – dénommées vota dans les archives – fut importante, et permit à la commission de travailler tout au long de l’automne et de l’hiver 1959.

Une fois trié et classé, le matériau réuni permit à la commission d’organiser la matière à traiter, et d’en proposer des synthèses à l’intention du pape et des dicastères. Ce travail aboutit à des propositions concrètes de sujets que le Concile pourrait traiter. La phase préparatoire pouvait donc commencer.

La préparation du Concile

Le pape Jean XXIII promulgua le 5 juin 1960 le motu proprio Superno Dei nutu qui ouvrit la période préparatoire proprement dite. Les sujets, dégagés des vota de l’épiscopat mondial, allaient maintenant être réunis et présentés sous la forme de schémas2 par des commissions ad hoc. Ces commissions, dites préparatoires, étaient composées de membres nommés par le pape. Au nombre de dix, elles étaient supervisées par une Commission centrale présidée par le pape. Mgr Marcel Lefebvre fut membre de celle-ci.

La commission liturgique était présidée par le préfet de la Congrégation des rites, le cardinal Gaetano Cicognani. Le secrétaire en était Annibale Bugnini. Y siégeaient des personnages parmi les plus importants du mouvement liturgique : Cipriano Vagaggini, Bernard Capelle, Bernard Botte, Antoine Chavasse, Pierre Jounel, Aimé-Georges Martimort, Josef Jungmann, Pierre-Marie Gy, OP.

Le schéma sur la liturgie

L’on ne peut dénier au P. Bugnini un remarquable esprit d’organisation. Il fut l’âme de la commission pour la liturgie, comme il sera le maître d’œuvre de la nouvelle messe. Esprit entreprenant, il ajouta de lui-même des domaines de travail à ceux qui lui avaient été assignés. En effet, sept thèmes avaient été confiés à la commission : le calendrier liturgique, les textes et rubriques de la messe, certains autres rites – le baptême, la confirmation, l’extrême-onction et le mariage –, le bréviaire, l’usage de la langue vernaculaire et les vêtements liturgiques.

Bugnini « ne se sentit pas obligé de limiter son travail à ces sujets3 » et il ajouta cinq autres thèmes : la concélébration, la formation liturgique, la participation des fidèles, l’adaptation liturgique, la musique et l’art sacré. Ces ajouts ne sont pas mineurs, puisqu’y figure en particulier la participation des fidèles, qui sera la pierre d’angle de la future constitution sur la liturgie.

Le texte du schéma préparatoire fut achevé en janvier 1962. Le cardinal Cicognani était assez effrayé de la tournure qu’avait prise les travaux. Il hésita beaucoup avant d’apposer son nom au bas du schéma, le 1er février 1962. Il mourut quatre jours plus tard, le 5 février, à l'âge de 80 ans.

Le texte présenté par la commission liturgique préparatoire comprenait une préface et huit chapitres. Il est tout à fait remarquable que la constitution finale, après discussions dans l’aula conciliaire, reprend intégralement le plan du schéma, à la seule différence que les chapitres 6 et 8 sont réunis pour former le chapitre 7. Les titres mêmes des chapitres sont identiques mot pour mot.

Les autres schémas

Durant la période préparatoire, les neuf autres commissions avaient également fourni un travail énorme. Le résultat était imposant, au moins quantitativement puisque l’on ne dénombrait pas moins de 72 schémas. Ils étaient de taille inégale, certains pouvant d’ailleurs facilement être fondus avec d’autres.

Cette abondance était peut-être quelque peu pléthorique. Elle reflétait sans doute un certain manque de coordination entre les commissions préparatoires. Mais la compétence des membres et le sérieux du travail étaient garants de la qualité attendue de textes destinés à être présentés dans l’aula d’un concile œcuménique.

  • 1. Histoire du concile Vatican II, 1959-1965, t. I, Le catholicisme vers une nouvelle époque, Cerf, 1997, p. 109.
  • 2. Textes sur un sujet donné et limité, proposés aux membres du Concile, et destinés à être discuté durant les assemblées conciliaires.
  • 3. Histoire du concile Vatican II, p. 230.
Cardinal Paul-Emile Léger

Une préparation étouffée dans l’œuf... à une exception près

Cependant, des voix s’élevaient pour protester contre la préparation du Concile et plusieurs de ses schémas. Des théologiens avancés, des évêques progressistes et des cardinaux teintés de modernisme, voyaient s’échapper une occasion unique de provoquer une évolution de l’Eglise dans « le sens de l’histoire ». C’est pourquoi ils entreprirent le siège du pape.

Le principal intervenant fut le cardinal Suenens, qui a raconté cet épisode.1 Dès mars 1962, au cours d’une audience, il se plaignit « au pape Jean XXIII du nombre, à [son] sens abusif, de schémas préparés ». Le pape lui demanda alors « de déblayer le terrain et de lui faire un projet à partir de ces schémas préparés ». Suenens adressa rapidement une note au pape, puis, fin avril, un plan complet de refonte générale lui fut envoyé.

Par la suite, Suenens communiqua ce plan au cardinal Montini – futur Paul VI –, ainsi qu’au cardinal Liénart. Le pape demanda à son secrétaire d’Etat, le cardinal Amleto Cicognani, de distribuer le texte à d’autres cardinaux. Début juillet, les cardinaux Montini, Siri et Lercaro se réunirent. Ils se rallièrent tous au plan proposé. La ressemblance entre les lignes de ce plan, le radio-message du pape Jean XXIII le 11 septembre 1962 et le discours d’ouverture du Concile, un mois plus tard, est frappante.

Un autre groupe a aussi influencé la préparation conciliaire. Composé des cardinaux Frings, Döpfner, König et Alfrink, il était emmené par le cardinal Léger qui adressa une supplique au pape : « une longue lettre de 12 pages qui a pour objet d’alerter le pape sur les préparatifs du Concile, spécialement sur le caractère largement insatisfaisant des schémas proposés. Rédigée à Montréal au début d’août 1962, elle fera le tour de quelques grands évêchés d’Europe avant de parvenir à Jean XXIII2 ». Encouragée d’abord par Montini, cette supplique sera signée par les cardinaux Frings, Döpfner, König, Léger, Suenens et Alfrink.

Ces interventions, permises et même encouragées par le pape Jean XXIII, devaient aboutir, dès le début du Concile, au rejet ou au remodelage complet de tous les schémas présentés par les commissions préparatoires. A l’exception d’un seul : celui sur la liturgie. Sous la conduite de Bugnini, ses auteurs avait assuré une rédaction satisfaisante pour les esprits épris de nouveautés.

Reste l’attitude du pape Jean XXIII. Comment le travail considérable accompli pendant deux années par de fidèles serviteurs de la papauté, en particulier par la curie romaine, gardienne des traditions, a-t-il pu être jeté aux oubliettes à la suite de l’intervention de quelques cardinaux ? Ce basculement favorisa les partisans d’une réforme en profondeur, et leur donna des ailes pour investir le Concile et révolutionner l’Eglise. Les forces progressistes étaient prêtes et n’attendaient que cela.

Ce fut une imprudence gravissime dont se rendit coupable Jean XXIII, incompatible avec la sainteté véritable. Derrière cette imprudence affleure une véritable complicité, que d’aucuns qualifieraient de duplicité. Cette manière d’agir rappelle le sort de la constitution Veterum sapientia qui avait dévoilé cette facette du pape Jean. Comme un ballon d’essai ou une répétition générale avant de balayer tout le travail de préparation du concile Vatican II.

  • 1. L. J. Suenens, « Aux origines du concile Vatican II », in Nouvelle revue théologique, 107, 1985, n° 1, pp. 3-21.
  • 2. Routhier Gilles, « Les réactions du cardinal Léger à la préparation de Vatican II », in Revue d’histoire de l’Eglise de France, t. 80, n° 205, 1994, pp. 281-302.