Les 50 ans de la nouvelle messe : les nouvelles prières eucharistiques (3)

12 Septembre, 2020
Provenance: fsspx.news
Dom Guy Oury

Le 23 mai 1968, la Congrégation des Rites promulguait trois nouvelles prières eucharistiques élaborées par le Consilium, l’organisme créé par Paul VI pour réaliser la réforme – ou plutôt la révolution – liturgique. Mais cette nouvelle création a-t-elle été voulue par le Concile ? Et était-elle même raisonnable ?

Le premier projet du Consilium voulait « améliorer » le canon romain, le corriger. Mais la tâche s’avére difficile, du fait surtout des oppositions entre liturgistes sur les défauts supposés du texte. Ainsi, la critique de Dom Cyprien Vagaggini, assez radicale, n’est pas partagée par tous. 1

Le 25 mai 1966, le Consilium – il ne peut s’agir que de Bugnini – précise au Pape que, dans le cas où l’on songerait à une nouvelle prière eucharistique, « le Consilium se verrait honoré de pouvoir présenter des projets 2 ».

Lors de l’audience du 20 juin 1966, le cardinal Lercaro – qui dirige le Consilium – propose au Pape « de garder le texte traditionnel du Canon dans son intégralité et de créer ex novo une ou plusieurs formules de prière eucharistique, à ranger aux côtés de la traditionnelle ». La réponse de Paul VI nous est donnée par Bugnini : « Qu’on laisse inchangée l’anaphore actuelle ; que l’on compose ou recherche deux ou trois anaphores à utiliser en des temps particuliers 3 ».

La troisième prière eucharistique

L’élaboration – réalisée dans une précipitation à peine croyable – des prières eucharistiques 2 et 4 a été rapportée dans les deux précédents articles. L’article présent se tourne vers la troisième prière eucharistique, puis donnera un jugement général.

Les circonstances de la réalisation de ce troisième canon sont moins documentées que pour celles des deux autres. Certains éléments en sont toutefois connus. Ainsi, Jounel affirme : « La Prière eucharistique III est une refonte du Projet d’un second canon romain du P. Vagaggini. 4 »

De plus, comme l’explique Dom Guillou 5: « A la différence de la deuxième prière eucharistique qui tient de l’original son unité, la troisième est faite d’une quinzaine d’emprunts ou centons. Ils ont été agencés par un moderne et unique auteur. 6 »

Dom Guillou poursuit de manière délicieuse : « Elle fait sérieux bien qu’on ne puisse dire actuel, car dès le début Mgr Huygue 7 aurait désiré des prières moins “imperméables”, abandonnant “le langage condensé et allusif”.

« Les nouvelles anaphores devraient traduire, écrivait-il (La Maison Dieu 92) “la joie et les espoirs de l’homme d’aujourd’hui, la réussite technique qui parachève la création, la scandaleuse différence entre pays riches et pays pauvres, la menace de guerre qu’aggrave la course aux armements, le mouvement puissant du progrès humain…, l’insécurité de l’emploi…, la multiplication des laissés-pour-compte de la civilisation, enfants handicapés, vieillards abandonnés, déficients mentaux” et pourquoi pas : évêques déboussolés ?

« Le mouvement est lancé. Le fourre-tout de la prière universelle, les prêches où l’on ne parle plus du Bon Dieu, cela ne suffit plus. En route pour l’élaboration d’eucharisties appropriées ! N’était-ce pas la manière des premières célébrations d’après saint Justin ? Il est vrai qu’on a vite estimé sage d’y renoncer, mais nos rénovateurs veulent refaire l’histoire comme si l’expérience ne comptait pas. Ne va-t-on pas jusqu’à parler de “construire l’Eglise”, comme si nous habitions sous des huttes ? Dans pareille atmosphère, la PREX III fait plutôt rassurante figure ; elle devrait même l’emporter sur la deuxième prière, si trop de prêtres n’allaient au plus court. 8 »

L’échec d’une liturgie fabriquée

Cette réussite – relative – de la troisième prière eucharistique ne l’empêche pas de tomber, avec les deux autres, sous la critique des concepteurs eux-mêmes. Le qualificatif d’avorton appliqué par le père Bouyer au résultat de cette réforme insensée, s’il paraît sévère, ne semble pas moins cruellement juste et justifié.

C’est la notion même de « fabrication » de la liturgie qu’il faut remettre en cause. Il faut se rappeler la critique pertinente du cardinal Ratzinger à ce sujet, citée dans le premier article. La Lettre à nos frères prêtres n° 54 donne un florilège des réactions des liturgistes de l’époque, parmi les plus engagés. Elles sont particulièrement éclairantes.

Le vrai problème est de savoir si « une liturgie vraiment signifiante pour l’homme d’aujourd’hui peut venir de bureaux nationaux et internationaux composés essentiellement d’ecclésiastiques et de spécialistes 9 ». Car « une bonne liturgie ne se crée pas en un coup. Les liturgies du passé se sont engendrées organiquement les unes les autres 10 ».

C’est là « un aspect de la réforme liturgique qu’il aurait peut-être fallu critiquer davantage : un souci probablement trop poussé de rationaliser les structures liturgiques 11 ».

Même écho chez un autre spécialiste : « L’établissement de nouveaux rites ou rituels a parfois été conduit à partir de modèles dont on surestimait la valeur structurale et universelle, ou bien de présupposés théologiques ou doctrinaux non pleinement élaborés 12 ».

Même l’abbé Laurentin, si enthousiaste pour le Concile, a fini par admettre que « la réforme liturgique fut sérieuse, compétente, cohérente, mais n’a pas échappé à la froideur des liturgies issues, non de la prière même, mais de commissions spécialisées. Celles-ci eurent parfois la main lourde pour décaper signes et traditions 13 ».

Laissons la conclusion à Dom Oury qui résume très bien l’esprit des novateurs : « une bonne dose d’illusion et de mégalomanie est nécessaire pour se croire humblement capable de forger une liturgie meilleure que celle que vingt siècles de tradition chrétienne ont lentement formée 14 ».

  • 1. Cf. Enrico Mazza, « Le rôle de Dom Cyprien Vagaggini dans la composition des prières eucharistiques du Missel de Paul VI », La Maison-Dieu 298, 2019/4, pp. 55-91.
  • 2. A. Bugnini, La riforma liturgica (1948-1975), Roma, Edizioni liturgiche CLV, 1983, p. 444.
  • 3. Ibidem.
  • 4. Pierre Jounel, « La composition des nouvelles prières eucharistiques », La Maison-Dieu 94, 1968, p. 53.
  • 5. Dom Edouard Guillou (1911-1991), moine bénédictin à l’abbaye Sainte-Marie, dite abbaye de la Source (congrégation de Solesmes), à Paris. Durant le Concile, il anime de sa plume érudite et argumentée l’hebdomadaire Nouvelles de Chrétienté. Il quittera ensuite son abbaye pour collaborer avec la Fraternité Saint-Pie X jusqu’à sa mort.
  • 6. Edouard Guillou, Le canon romain et la liturgie nouvelle, Ed. Fideliter, 1990.
  • 7. Mgr Gérard Huyghe (1909-2001), évêque d’Arras, très engagé dans les mouvements sociaux de son époque.
  • 8. Edouard Guillou, op. cit.
  • 9. Robert Gantoy, « Deux réactions à propos d’une analyse du vocabulaire liturgique », Communautés et liturgies 5, septembre-octobre 1975, p. 413.
  • 10. Adrian Hastings, « Le christianisme occidental et la confrontation des autres cultures », La Maison Dieu 179, 3e trim. 1989, p. 40.
  • 11. Pierre-Marie Gy, « Bulletin de liturgie », Revue des sciences philosophiques et théologiques 2, avril 1985, p. 319.
  • 12. Dominique Dye, « Statut et fonctionnement du rituel dans la pastorale liturgique en France après Vatican II », La Maison Dieu 125, 1er trim. 1976, p. 141.
  • 13. René Laurentin, « Vatican II, acquis et déviations », Le Figaro, 23-24 novembre 1985, p. 10.
  • 14. Guy Oury, « Les limites nécessaires de la créativité en liturgie », Notitiæ 131-132, juin-juillet 1977, p. 352, article repris de Esprit et Vie - L’Ami du clergé du 28 avril 1977.