Les merveilles de l’Evangile

06 Août, 2021
Provenance: FSSPX Spirituality
Paul (Takashi) Nagai

L’Evangile de Jésus-Christ produit le même effet, partout où il est prêché : il configure les âmes au Christ premier-né. Certes, la chrétienté qui naît de cette prédication connaît des couleurs et des variétés diverses selon les peuples qui la reçoivent. Mais son esprit est immédiatement reconnaissable lorsqu’il est authentique, sous toutes les latitudes et à toutes les époques.

Le texte suivant a été écrit par un médecin japonais, Paul Nagai, converti du shintoïsme et baptisé le 9 juin 1934, à l’âge de 26 ans. Vivant à Nagasaki, il verra fondre le feu nucléaire sur la ville le 9 août 1945, qui frappait le Japon pour la seconde fois après Hiroshima, irradiée le 6 août précédent.

Sa femme, placée tout près de l’épicentre de l’explosion, sera réduite à quelques fragments d’os entourés de son chapelet. Lui-même, alors à l’hôpital, relativement éloigné de l’explosion, sera gravement irradié. Il mourra le 1er mai 1951 d’une leucémie.

Le 23 novembre 1945, un service funèbre était célébré pour les victimes sur le lieu de la cathédrale à moitié détruite. Divers témoignages de membres du clergé furent lus, mais il fut demandé à Paul Nagai de représenter les laïques. Le texte qu’il prépara à cette occasion est le suivant, texte imprégné de foi et du plus bel esprit chrétien.

« Le 9 août 1945, à dix heures et demie du matin, le suprême conseil de guerre se réunit au Quartier Général Impérial pour savoir s’il fallait capituler ou non.

Ce fut donc au moment même de cette décision pour la paix ou pour la continuation de la guerre qu’explosa la bombe atomique, à 11 heures 2 minutes, sur notre quartier d’Urakami. [Le quartier catholique de Nagasaki. NDLR]

En un instant, 8000 âmes catholique furent envoyées au tribunal de leur Créateur, et un incendie dévastateur réduisit en cendres, en quelques heures, cette ville chrétienne. Ce même jour à minuit, la cathédrale prit feu et fut détruite.

Le 15 août, l’Édit impérial qui mettait fin aux combats fut promulgué, et la paix recommença à briller sur le monde. Ce jour-là, l’Église fêtait l’Assomption de la Vierge Marie, à laquelle était dédiée notre Cathédrale.

Toutes ces coïncidences peuvent-elles être fortuites ? Ne pouvons-nous bien plutôt y voir l’œuvre délicate de la volonté de Dieu ?

Nous avons entendu dire que cette seconde bombe atomique, préparée pour porter un coup mortel au pouvoir combatif du Japon, après celle d’Hiroshima, était destinée à une autre ville. Mais une couverture nuageuse épaisse rendit cette cible impossible, si bien que l’équipage américain changea de plan au dernier moment, et se dirigea vers sa cible secondaire.

C’est ainsi que Nagasaki, “cible de réserve” jusqu’alors, fut finalement choisie. J’ai appris que, quand la bombe eut été larguée, le vent la fit dériver au nord des fabriques de munitions qui constituaient l’objectif, pour éclater au-dessus de la cathédrale. Ainsi Urakami, à aucun moment, n’a été visé par les pilotes américains. Mais c’est la Providence de Dieu qui orienta l’engin.

N’y aurait-il pas un rapport mystérieux entre la cessation de la guerre et la destruction d’Urakami ? Urakami, le seul secteur catholique et sanctifié de tout le Japon, n’a-t-il pas été choisi comme une victime appropriée, à sacrifier et à brûler sur l’autel de l’expiation, pour les crimes commis par l’humanité dans cette guerre mondiale ?

Pour notre humanité, héritière du péché d’Adam et du sang de Caïn, pour notre humanité qui s’est tournée vers les idoles en oubliant sa filiation divine, pour cette humanité ignorante de la Charité et la haïssant, se meurtrissant elle-même… pour que finissent toutes ces horreurs, ces haines et que fleurissent à nouveau les bénédictions de paix, pour cette grande rédemption, il ne suffisait pas du repentir, il fallait un sacrifice convenable afin d’obtenir le pardon de Dieu.

Bien que des villes entières aient été déjà rasées, cela ne suffisait pas. Dieu n’avait pas accepté ces offrandes sans dignité. Mais quand Urakami fut détruit, Dieu agréa enfin ce sacrifice, pardonna aux hommes et inspira à l’Empereur de mettre fin à la guerre.

Notre église d’Urakami a gardé sa foi intacte pendant 400 ans dans un Japon qui la proscrivait. Elle a enduré de nombreuses et longues persécutions. Et pendant toute cette guerre elle n’a cessé de prier pour que revienne la paix.

Cette église n’était-elle pas digne d’être choisie comme holocauste sur l’autel de Dieu, pour que des dizaines de millions d’hommes ne périssent plus victimes des ravages de la guerre ?

Songeons à la grandeur, à la splendeur de l’holocauste qui, ce 9 août, éleva ses flammes devant la cathédrale, tandis que disparaissaient les ténèbres de la guerre et que montaient déjà les premières clartés de la paix. Nous regardions alors, et même en notre douleur nous pensions : Que c’est beau, pur et sublime !

Huit mille catholiques, dont les prêtres de la cathédrale, ont été sacrifiés. Tous généreux et fidèles dans leur foi, dont chacun suscite nos regrets. Combien sont-ils heureux d’avoir quitté la vie, l’âme pure, sans connaître la défaite !

Combien joyeusement ils sont retournés, l’âme sans souillure auprès du Seigneur ! Comparé au leur, notre sort est misérable. Le pays est vaincu, notre ville détruite. Un désert de cendres et de décombres s’étend à perte de vue. Nous n’avons ni maisons, ni vêtements, ni nourriture.

Nos champs sont dévastés, les survivants ne sont qu’une poignée. Nous nous tenons par groupes de deux ou trois au milieu des ruines, regardant vaguement le ciel. Pourquoi ne sommes-nous pas morts ce jour-là ?

Pourquoi devons-nous continuer une existence de souffrance ? C’est que nous avions péché. Maintenant nous voyons bien l’énormité de nos fautes et nous comprenons que si nous restons aujourd’hui en vie, c’est que nous n’avions pas encore assez expié. Seuls sont restés ceux qui étaient encore trop enfoncés dans leurs crimes pour constituer une digne offrande.

Un avenir rempli de douleur et de souffrance s’étend devant nous, habitants d’un pays vaincu. Les réparations imposées par la déclaration de Potsdam sont un lourd fardeau. Pourtant la route difficile sur laquelle nous devons porter notre charge est l’unique espoir qui nous est laissé. Elle nous fournit l’occasion d’expier nos fautes.

Bienheureux ceux qui pleurent car ils seront consolés. C’est fidèlement et jusqu’au bout qu’il nous faut parcourir notre route douloureuse. En la suivant, affamés, assoiffés, méprisés, fouettés, suants, nous serons sûrement aidés par Celui qui a porté sa Croix jusqu’au sommet du Calvaire : Jésus-Christ.

Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris, que le Nom du Seigneur soit béni. Remercions-le de ce qu’Urakami ait été choisi pour le sacrifice. Soyons-lui reconnaissants puisque, par ce sacrifice, la paix a été rendue au monde et la liberté de croire au Japon.

Que les âmes des fidèles trépassés reposent en paix par la miséricorde de Dieu. Ainsi soit-il. »

Paul Nagai, Les cloches de Nagasaki, Casterman, 3e édition, 1953, Paris, pp. 152-156.