Les Orthodoxes russes. Quand le dialogue œcuménique devient un monologue (2002)

04 Août, 2009
Provenance: fsspx.news
Le patriarche de Moscou Alexis II avec le cardinal Walter Kasper, dans la cathédrale de l’Assomption, le Kremlin, Moscou

Dans un article de la Civiltà Cattolica du 14 mars, le cardinal Kasper, président du Conseil pontifical pour la Promotion de l’Unité des Chrétiens, donne quelques explications sur l’attitude actuelle de l’Eglise orthodoxe russe vis-à-vis de l’Eglise catholique. 

Quelques jours après l’érection des administrations apostoliques russes de Saratow, Nowosibirsk et Irkutsk en diocèses et du diocèse de Moscou en archidiocèse, le 11 février dernier, le patriarcat de Moscou avait annoncé la suspension des relations officielles qu’il entretenait avec le Saint-Siège. De même, la visite du cardinal Kasper, prévue à la fin du même mois, fut annulée.

Pour les responsables orthodoxes, cette décision vaticane était une “provocation” et une volonté de prosélytisme de la part des catholiques. Dans son article, le cardinal Kasper accuse l’Orthodoxie de réagir idéologiquement.

Selon lui, l’Eglise orthodoxe russe « défend non seulement une réalité qui désormais n’existe plus, mais aussi une relation entre l’Eglise et le peuple qui est problématique sur le plan théologique ». Il critique en outre une “hérésie ecclésiologique” consistant à « ne pas reconnaître à l’Eglise catholique sa dimension missionnaire au nom d’un concept de prosélytisme indûment amplifié dans sa signification ».

Après une longue période d’oppression communiste, ajoute le cardinal dans l’article, « l’Eglise orthodoxe russe se retrouve face au monde moderne pluraliste. On comprend qu’elle soit encore à la recherche de sa place, mais cela exige de la patience de notre part ». Reconnaissant ainsi une certaine “cohérence” dans la position orthodoxe, il précise toutefois qu’elle ne permettra pas “d’affronter le futur”. « Ils feraient mieux de reprendre le dialogue avec l’Eglise catholique et de sortir de l’impasse dans laquelle ils se trouvent. L’Eglise catholique est prête à ce dialogue et est disposée à collaborer ».

Analyse

L’érection des administrations apostoliques en diocèses était devenue une nécessité ; en effet, la Douma concocte un projet de loi tendant à circonvenir l’activité de l’Eglise catholique. Afin cependant de ménager la sensibilité des “frères” de “l’Eglise sœur”, le Vatican ne donna pas comme noms aux nouveaux diocèses les noms de villes, mais des noms de saints russes. M. Navarro-Valls exprima le souhait du Saint-Siège que « grâce à cette nouvelle organisation le dialogue et le travail en commun avec l’Eglise orthodoxe russe pourraient s’améliorer. » Sachant que les Grecs catholiques (« Uniates ») demandent cette transformation depuis longtemps, on peut légitimement craindre que leur demande ne soit immolée sur l’autel du dialogue œcuménique.

De son côté, l’Eglise orthodoxe russe n’a pas hésité à ériger des diocèses pour ses rares fidèles disséminés en Europe de l’Ouest : Berlin, Bonn, Vienne, Bruxelles, Ravenne. Le Patriarcat orthodoxe fait construire à Rome, sur le Janicule, une grande église surdimensionnée par rapport au nombre de fidèles ; tout cela sans même en informer le pape.

Si l’Eglise orthodoxe russe a, dans le passé, répondu aux avances de Rome, cela avait surtout un but intéressé. Par exemple, l’œuvre Aide à l’Eglise en Détresse (AED), fondée parle Père Werenfried van Straaten, a donné à elle seule la somme coquette de 17 millions de dollars aux fidèles ou aux œuvres russes ! 

La vision de l’œcuménisme chez les Orthodoxes russes semble comporter d’autres considérants que ceux du Vatican. Le cardinal Kasper s’en étonne ; leurs dispositions anti-romaines ne sont pourtant pas nouvelles, puisqu’elles font office de justification de leur existence. Que cette “Eglise”, schismatique depuis des siècles, ait été récupérée par le parti communiste n’est qu’une page de son histoire. Si elle se sent obligée vis-à-vis des dirigeants du Parti, la chose n’est pas réciproque, surtout depuis 1993, année qui vit l’introduction d’une loi tendant à garantir la liberté de religion (du moins pour les Orthodoxes). A tel point que Poutine ne cache pas son mécontentement au sujet des dispositions anti-romaines du patriarche Alexis.

L’affaire de l’érection des Administrations apostoliques fut d’ailleurs l’occasion de nouvelles frictions. L’ambassadeur de Russie près le Saint-Siège, Wjatscheslaw Kostikow, dans une interview donnée au journal russe Argumenty i Fakty révèle quelques détails intéressants. Le patriarche Alexis aurait demandé à Poutine d’avertir le Vatican de ne pas procéder à la démarche prévue. On en déduit que cette érection ne fut pas une surprise pour les Orthodoxes, contrairement à ce qu’ils ont affirmé. Poutine fit suivre la demande au Ministère des Affaires Etrangères, lequel conseilla au Vatican d’attendre encore quelques temps. La réponse fut courtoise, mais le message fut clair : « Nous attendons depuis dix ans. » Le journal allemand Die Tagespost (9/03/2002) évoque aussi le fait que le nonce apostolique sur place, Mgr Georg Zur, aurait essayé en vain de contacter le patriarcat durant deux semaines et qu’il se serait heurté systématiquement à une fin de non-recevoir.

Le métropolite Kirill, responsable des relations extérieures pour le patriarcat de Moscou n’hésite pas à affirmer au micro de la chaîne télévisée RTR que les activités de l’Eglise catholique en Russie représentent « un danger pour le pays » et que sa présence peut engendrer « une perte de l’identité spirituelle de la Russie ».

Si la hiérarchie orthodoxe russe se montre agressive envers l’Eglise catholique, il semble qu’il n’en soit pas de même avec les fidèles. Le 14 février dernier, la radio moscovite Echo Moskwy proposa aux auditeurs un débat sur la question suivante : « Considérez-vous l’activité de l’Eglise catholique en Russie comme un danger ? » Sur les 5000 réponses, il y eut 62% de “non”.

Pour finir, quelques réflexions énoncées de façon synthétique :

Nous saluons le fait de l’érection des diocèses en Russie. Cela contribuera certainement à donner plus de stabilité à l’Eglise catholique en ce pays.

Il est dommage qu’après la période du communisme pur et dur, l’Eglise catholique se heurte à un autre ennemi en Russie en la “personne” de l’Eglise orthodoxe-russe, laquelle accuse l’Eglise catholique de faire du prosélytisme.

Le dialogue œcuménique ne changera rien aux dispositions du patriarcat russe orthodoxe. Son retour à l’Eglise catholique sera l’œuvre de la grâce et non celle des paroles humaines. Si la boulimie verbale du dialogue œcuménique était convertie en prières, nul doute que la conversion aurait déjà eu lieu.

L’analyse du cardinal Kasper n’omet pas de mentionner l’une des différences essentielles entre l’Eglise catholique d’aujourd’hui et l’orthodoxie russe, à savoir que cette dernière n’admet pas le faux principe de la liberté religieuse et ne craint pas de rester sur ses positions. « Elle ne pourra pas entamer un dialogue constructif avec la société moderne ni avec l’Eglise catholique. Sa position est certainement cohérente en soi, mais elle n’est pas en mesure d’affronter l’avenir. »

Ce n’est pas en prêchant la subjectivité de la vérité que le cardinal parviendra à faire rentrer l’Orthodoxie russe dans le giron de l’Eglise catholique. La base est faussée, contrairement à celles des Orthodoxes qui reconnaissent l’objectivité de la vérité. Le jour où la grâce les fera revenir à la véritable Eglise, ils seront peut-être plus catholiques que nos prélats romains…