L’union civile promue par François et le silence de la CDF

01 Décembre, 2020
Provenance: fsspx.news
António Gutteres, secrétaire général de l’ONU

Le 21 octobre 2020, un film documentaire intitulé Francesco a reçu, dans les jardins du Vatican, le Prix Kinéo Movie for Humanity qui récompense une œuvre à dimension sociale et humanitaire. Son réalisateur, Evgeny Afineevsky avait précédemment réalisé une comédie, Oy Vey ! My son is Gay !, racontant l’histoire d’une famille juive américaine qui apprend à accepter l’homosexualité d’un fils.

Dans Francesco, on peut voir l’extrait d’un entretien du pape, en 2019, avec une journaliste mexicaine Valentina Alazraki, où le pape se déclarait favorable aux lois encadrant les unions civiles des homosexuels : « Ce que nous devons créer, c’est une loi sur l’union civile. De cette façon, ils seront légalement couverts. J’ai défendu cela [en 2010, en Argentine]. »

Deux hommes italiens vivant « en couple », Andrea Rubera et Dario Di Gregorio s’expriment également dans le documentaire pour saluer l’approche « pastorale » du pape François : celui-ci, affirment-ils, les a encouragés à élever leurs enfants dans le cadre de leur église paroissiale, ce qui a été très bénéfique pour ces enfants, selon l’un des deux hommes.

Les réactions n’ont pas tardé. Dès le 21 octobre le Secrétaire général des Nations unies, António Guterres, dans un entretien accordé à l’Associated Press, a déclaré : « C’est une démonstration claire d’un principe fondamental, qui est le principe de non-discrimination. Et l’une des choses qui a été très claire dans la doctrine des Nations unies à ce sujet, est que la non-discrimination est également pertinente en matière d’orientation sexuelle, donc bien sûr cette question du pape est extrêmement bienvenue de notre point de vue. »

Le père James Martin s.j., connu comme l’un des plus actifs propagandistes de l’acceptation de l’homosexualité par l’Eglise, a déclaré le 27 octobre à la chaîne américaine CNN : « Les évêques qui sont nombreux dans différents pays à s’opposer violemment aux unions civiles, vont devoir repenser leurs positions. »

En revanche, l’évêque de Providence dans le Rhode Island (Etats-Unis), Mgr Thomas Tobin a souligné la confusion créée par les propos du pape, dans un message du même jour : « Les papes Jean-Paul II et Benoît XVI, par un enseignement formel, ont dit que les unions civiles entre personnes de même sexe étaient mauvaises et que les catholiques devaient s’y opposer. Le pape François, dans un film, a déclaré que les unions civiles entre personnes de même sexe étaient utiles et devaient être encouragées. »

Sur LifeSiteNews, l’évêque auxiliaire de Coire, Mgr Marian Eleganti, a également critiqué les paroles de François : « Les entretiens du pape sont devenus inflationnistes. Au lieu d’enseigner la foi de l’Eglise, à savoir ce qui a été et doit être cru partout, toujours et par tous, ils nous donnent des opinions personnelles qui ne sont ni indiscutables, ni infaillibles. » Et de préciser : « L’Eglise ne peut pas encourager des formes de vie sanctionnées par le droit civil qui contredisent son propre catéchisme. »

La Secrétairerie d’Etat tente de recadrer, mais ne réussit qu’à confirmer

Face à la polémique que les propos du pape ont soulevée à l’échelle internationale, la Secrétairerie d’Etat a adressé une note explicative aux nonces apostoliques pour qu’elle soit transmise aux évêques du monde entier. Certes cette note rappelle que lors de la légalisation du « mariage » homosexuel en Argentine, en 2010, le cardinal Bergoglio avait affirmé que « c’est une incohérence de parler de “mariage” homosexuel », mais qu’il avait cependant parlé du droit de ces personnes à avoir une couverture légale : « ce que nous devons créer, c’est une loi sur l’union civile. »

Etrangement, cette note omet de rappeler le document publié en 2003, sous Jean-Paul II, émanant de la Congrégation pour la doctrine de la foi, alors présidée par le cardinal Joseph Ratzinger, futur Benoît XVI. Ce document romain intitulé Considérations à propos des projets de reconnaissance juridique des unions entre personnes homosexuelles, se conclut sur ces affirmations très nettes : « L’Eglise enseigne que le respect envers les personnes homosexuelles ne peut en aucune façon conduire à l’approbation du comportement homosexuel ou à la reconnaissance juridique des unions homosexuelles. […] Reconnaître légalement les unions homosexuelles ou les assimiler au mariage, signifierait non seulement approuver un comportement déviant, et par conséquent en faire un modèle dans la société actuelle, mais aussi masquer des valeurs fondamentales qui appartiennent au patrimoine commun de l’humanité. » (n°11) 

Au n°10 du document, il est précisé : « Si tous les fidèles sont tenus à s’opposer à la reconnaissance juridique des unions homosexuelles, cette responsabilité incombe en particulier aux hommes politiques catholiques en raison de leur charge propre. » Il en résulte que « le parlementaire catholique a le devoir moral d’exprimer clairement et publiquement son désaccord et de voter contre ce projet de loi » sur les unions homosexuelles. « Accorder le suffrage de son vote à un texte législatif aussi nuisible pour le bien commun de la société serait un acte gravement immoral », est-il conclu sans ambages.

Ainsi donc en 2019, le pape François réaffirme ce que disait le cardinal Bergoglio en 2010, à l’opposé d’un document de la Congrégation pour la doctrine de la foi, publié sous l’autorité de Jean-Paul II et supervisé par le cardinal Ratzinger, devenu Benoît XVI.

Monseigneur Thomas Tobin, évêque de Providence (EU)

Chaos doctrinal : mais que fait la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF) ?

Dès lors ce n’est pas à la Secrétairerie d’Etat d’intervenir avec un « vrai faux recadrage », vrai diplomatiquement (pour la forme), faux doctrinalement (sur le fond). C’est bien la Congrégation pour la doctrine de la foi qui doit se saisir du dossier.

Comme le réclamait, dès le 24 octobre dans la Nuova Bussola Quotidiana, Luisella Scrosati : « Nous demandons simplement à la Congrégation de faire son devoir : l’article 48 de la Constitution apostolique Pastor Bonus lui donne comme tâche spécifique “de promouvoir et de protéger la doctrine sur la foi et les mœurs dans le monde catholique” ». Afin d’atteindre son objectif, elle doit « s’employer activement pour s’assurer que la foi et les coutumes ne subissent pas de préjudice à cause d’erreurs qui sont diffusées de quelque manière que ce soit », en s’efforçant en particulier « de veiller à ce qu’il y ait une réfutation adéquate des erreurs et des doctrines dangereuses qui sont répandues dans le peuple chrétien ».

La journaliste italienne tire les conclusions qui s’imposent : « L’erreur d’une éventuelle acceptation par l’Eglise de la légitimation des unions civiles s’est propagée par les paroles du pape lui-même. N’avons-nous pas bien compris ? Pas de problème : que la Congrégation nous l’écrive noir sur blanc ! Parce que la déclaration [de François] : “Ce que nous devons faire, c’est une loi sur les unions civiles. De cette façon ils [les homosexuels] sont légalement couverts ”, s’oppose frontalement aux Considérations sur les projets de reconnaissance légale des unions entre personnes homosexuelles que la Congrégation pour la doctrine de la foi, elle-même, avait publiées en 2003. »

De façon pertinente, Luisella Scrosati ajoute une autre question à poser à la Congrégation romaine. Puisque le documentaire reprend « l’appel téléphonique du pape à Andrea Rubera et Dario Di Gregorio, dans lequel il encourageait le couple homosexuel à surmonter les préjugés et à amener leurs enfants – qu’ils avaient évidemment eu par une mère porteuse, ou par gestation pour autrui, selon la novlangue – à fréquenter la paroisse, [dans ce contexte] la déduction est claire : le pape demande la reconnaissance légale d’un droit à la famille pour les couples homosexuels, un droit qui doit aussi inclure la possibilité d’ “avoir des enfants”. Et donc silence sur le droit des enfants à vivre avec la mère qui les a portés. »

Au fond, « la confusion est totale : nous avons un pape qui, au cours d’un entretien (et donc pas en tant que pape), fait une déclaration sans équivoque diamétralement opposée à ce qui a été approuvé par l’un de ses prédécesseurs, et l’habileté du montage du film va jusqu’à faire comprendre qu’on approuve pour les couples homosexuels un droit à avoir des enfants, même si c’est en recourant à une mère porteuse. »

C’est pourquoi la collaboratrice de la Nuova Bussola Quotidiana conclut énergiquement : « nous enverrons une pétition par courrier recommandé à la Congrégation susmentionnée, avec quelques questions précises, et nous ferons part aux lecteurs des réponses éventuelles. Nous demanderons confirmation des positions des Considérations de 2003 […], de la condamnation de la maternité de substitution, présente dans Donum Vitæ [Instruction de la Congrégation pour la doctrine de la foi sur « le respect de la vie humaine et la dignité de la procréation », 22 février 1987. NDLR], ainsi que de l’enseignement sur l’homosexualité résumé dans les numéros 2357-2359 du Catéchisme de l’Eglise catholique. »

L’érosion de la morale avec le « cas par cas »

Egalement dans la Nuova Bussola Quotidiana, Stefano Fontana souligne, le 4 novembre, combien les propos du pape sur les unions civiles homosexuelles sont proches de ce qu’Amoris lætitia proposait pour la communion des divorcés « remariés » : sans remettre en question la doctrine catholique du mariage, il s’agissait de l’éroder au cas par cas, sous prétexte de « pastorale miséricordieuse ».

L’universitaire italien analyse avec rigueur cette attitude : « Si le pacte de cohabitation entre homosexuels est injuste, aucune circonstance ne peut le rendre juste et le soumettre à une réglementation légale, comme le soutient le pape. Ce point est fondamental pour la théologie morale catholique. A travers la voie du “cas par cas”, on nie la possibilité de reconnaître la relation homosexuelle comme une situation immorale objective, indépendante des circonstances, et l’on affirme que les circonstances peuvent fournir des exceptions, c’est-à-dire transformer une action injuste en action juste. […] C’est, comme on le sait, le changement opéré par Amoris lætitia qui, précisément pour cette raison, a révolutionné la théologie morale catholique. Pour les divorcés remariés aussi, il a été dit qu’il n’est pas possible de connaître la situation objective et qu’elle doit être examinée au cas par cas avec le fameux “discernement” [pastoral]. Nous sommes au même niveau. »

Le 22 octobre, Aldo Maria Valli exprimait sur son blogue le sentiment général des fidèles catholiques : « Le fils de l’Eglise, le baptisé, même s’il sait que certaines positions papales ne le lient pas, se sent franchement désemparé devant ce soutien constant du successeur de Pierre à la pensée et à la mentalité dominantes, devant son désir de plaire au monde, d’accueillir les idées du monde et d’en recevoir des applaudissements. […] Ce qui semble tenir à cœur au successeur de Pierre, ce sont les applaudissements du monde, c’est la faveur de la grande presse progressiste, des intellectuels laïcistes. C’est de démanteler un héritage de sagesse et de foi accumulé au fil des siècles. C’est de tout déstructurer et de tout désarticuler (la doctrine, la papauté elle-même) en peignant comme “rigide” ce qui est simplement catholique, et en justifiant toutes les folies du monde. »

Avec les propos du pape sur les unions civiles homosexuelles, une prise de conscience de la gravité de la crise dans l’Eglise se manifeste chez de nombreux laïcs, car dans cette affaire, comme le reconnaît le site italien Messa in latino, le 25 octobre : « il n’y a pas que la théologie qui entre en jeu, mais aussi la logique, de sorte que nous pouvons tous nous risquer à en parler. Par exemple : dire que la doctrine ne change pas, et être en faveur des unions civiles, c’est comme dire que nous sommes des supporteurs de l’Inter [de Milan], mais que nous soutenons la Juventus [de Turin]. … Plus sérieusement, cela signifie qu’il faut considérer la doctrine et les attitudes concrètes dans le domaine social, culturel et politique comme des variables indépendantes, comme des univers parallèles qui ne se rencontrent jamais. A y regarder de plus près, c’est le postulat fondateur d’Amoris lætitia, et le fait de le noter confirme que le documentaire représente effectivement la pensée du pape. Face à tout cela, il nous semble que les catholiques de bonne volonté ne peuvent plus adopter la politique de l’autruche : s’imposer de ne pas voir, ne pas savoir, ne pas comprendre. »