Peut-on comprendre le pape François ? (2)

01 Février, 2022
Provenance: fsspx.news

Suite de l’entretien d’Henry Sire sur l’influence de l’origine argentine du pape sur le pontificat de François.

L’apport argentin à la théologie de la libération

Et voici l’apport spécifiquement argentin à la théologie de la libération : « ce qui est commun à toutes les théologies de la libération et qui est assez bien connu, a trouvé une traduction spécifique en Argentine ; et c’est ce point-ci qui nous intéresse proprement.

« En effet, alors que certains théologiens latino-américains insistaient sur les dimensions économiques et politiques, avec une influence du marxisme patente, ceux d’Argentine préférèrent une perspective plus sociologique, historique et culturelle.

« Dans ce cadre, fut entreprise une “relecture volontairement positive de l’expérience historique de l’Argentine” (Guibal, p.694), selon un prisme qu’on qualifiera de populiste, au sens technique que la théorie politique lui donne : une histoire où, depuis le XVIIe  siècle, les aspirations du peuple ont été reconnues et portées par des “héros (…) revendiquant pour tous, et notamment pour les plus modestes, une égale dignité” (id.).

« Au fil de cette histoire, “l’esprit évangélique de service et de réconciliation l’aurait en fin de compte emporté sur les conflits et les divisions, une réalité originale aurait émergé, celle d’un peuple nouveau advenant à la conscience de soi et apprenant à prendre en charge son histoire à sa manière spécifique. […]” (Guibal, p. 693) »

Avec le temps, la notion de théologie du peuple s’est élargie : « le peuple d’hier s’est diversifié en périphéries multiples : dans le passé, l’enjeu fut la rencontre et le “métissage politico-culturel” de deux populations et de deux races.

« Aujourd’hui la rencontre est plus vaste, plus ouverte : “la culture latino-américaine d’aujourd’hui est en quête d’une ‘synthèse vitale’ entre trois imaginaires en tension : celui d’une tradition catholique inculturée, celui de la liberté moderne et celui des altérités postmodernes.” (Guibal, p. 695, note 32)  »

Selon l’abbé Perrot, c’est dans cette perspective que l’on doit voir « l’image d’un François convivial, proche, pauvre, boudant les centres historiques de l’Europe (la France notamment) mais se rendant à ses périphéries (Lampedusa) ou au lieu de son élaboration nouvelle (instances européennes de Strasbourg)  ».

Et c’est ainsi qu’il faut considérer que « la dimension plus miséricordieuse que morale, plus spirituelle et pastorale que dogmatique – nous reprenons ici, telles quelles, certaines oppositions présentes dans le discours bergoglien – cette dimension ne fait à certains égards que renvoyer à l’anti-élitisme démagogique et à l’anti-intellectualisme qu’on trouve dans le populisme historique argentin et dans l’écriture à tout le moins idéalisée de l’histoire nationale qu’en fait la théologie du peuple. »

Dès lors, s’éclaire « le rôle dévolu aux périphéries, jugées irremplaçables, mais avec une imprécision sur ce qu’elles sont. Le concept de périphérie paraît s’ouvrir à des catégories de plus en plus éloignées de la pauvreté au sens classique (minorités sexuelles ou, selon  Laudato si’, la création elle-même).

« Ou bien il semble remplacer ce qu’on pensait auparavant comme étant au-delà des frontières de l’Eglise (protestants lors de l’anniversaire de Luther, musulmans lors de la déclaration d’Abu Dhabi). Le tout avec pour horizon une fraternité ouverte et inclusive, un métissage de tous ordres.

« Sur le plan temporel, ne peut-on voir dans l’injonction faite aux populations des pays riches d’accueillir les migrants et de former avec eux une communauté renouvelée se partageant les fruits de la terre qui appartiennent à tous (2), un miroir du “métissage politico-culturel” réussi que serait l’Argentine ? »

Peut-on capter un « magistère liquide » ?

La conclusion de l’étude de l’abbé Perrot soulève plusieurs problèmes :

– «  Est-il pertinent de transposer l’expérience argentine à toutes les situations ? Cela paraît à l’évidence buter sur des réalités historiques et culturelles : le héros populiste argentin ne correspond pas à des traditions culturelles et politiques comme celles de la France, des Etats-Unis d’Amérique, du Royaume-Uni, de Venise et autres cités, etc.

« La rencontre entre deux populations, cultures et religions, a pris aussi la forme de la résistance des pays chrétiens du centre de l’Europe à la poussée militaire ottomane. Le prisme argentin paraît ainsi réducteur, s’il prétend se faire le critère du présent et de l’avenir de tous, en faisant table rase des passés particuliers.

« Alors, paradoxalement, loin de s’y opposer comme elle le prétend et le pense peut-être sincèrement, l’universalisation de la théologie du peuple par François devient une des faces du mouvement uniformisateur de la globalisation régnante. » – On nous permettra d’ajouter à cette question une interrogation très courte : est-il pertinent d’amazoniser l’Eglise ?

– « La polysémie du terme peuple doit être clarifiée : la théologie du peuple s’en est dispensée en arguant de l’évangélisation de longue date et en profondeur de l’Argentine. Ce ne peut être le cas après la vague de sécularisation, d’agnosticisme et de matérialisme, et celle de l’islam, qui ont déferlé ces dernières décennies.

« On ne peut pas ou plus superposer, dans la plupart des sociétés, peuple de Dieu et peuple ; et moins encore selon la perspective argentine où la périphérie est vue comme le cœur irriguant de sa vie le reste du corps social (3). »

– « De même, pour le gouvernement, on ne saurait associer, peut-être même pas de loin, la fonction du pasteur de l’Eglise et celle du  caudillo  du peuple, pour diverses raisons, dont la première et principale est que le second est l’émanation du peuple – ou se prétend tel –, peuple d’où il tire sa légitimité, alors que le souverain pontife est le vicaire du Christ, selon un ordre descendant.

« Mais il est vrai que, depuis l’Annuaire pontifical de 2020, “Vicaire du Christ” a été rétrogradé en bas de page au rang de “titre historique” ; et que le processus synodal sur la synodalité veut nous persuader que le  sensus populi (4)  est premier, et guide jusqu’aux pasteurs eux-mêmes. »

Au terme de cette tentative de cerner la pensée du pape – dont on dit qu’il a inauguré un « magistère liquide » –, une remarque de l’abbé Perrot ne doit pas être oubliée. Il signale, en effet, cette « faiblesse majeure des théologies de la libération : étant essentiellement des praxis, leur cohérence interne ne présente pas grand intérêt.

« Ce qui, paradoxalement, fait aussi leur force, celle de ne pas prendre en compte les critiques intellectuelles qui leur sont adressées. »

– N’en déplaise à François, ce mépris des critiques doctrinales est le signe d’une pensée autocentrée, autosuffisante, celle précisément qu’il dénonce chez les prêtres et fidèles attachés à la Tradition. Medice, cura te ipsum ; Docteur, n’oubliez pas de vous soigner !

Notes :

2. « Chaque pays est également celui de l’étranger, étant donné que les ressources d’un territoire ne doivent pas être niées à une personne dans le besoin provenant d’ailleurs. » Fratelli tutti, n° 124.

3. Notons en passant que les conciliaires ont reculé sur cette question transposant l’« ecclésiologie du peuple de Dieu » en « ecclésiologie de communion », lors du synode de 1984. [NDLR]

4. On reprend à dessein une variante de la formule classique sensus fidelium, promue par un membre éminent de la galaxie bergoglienne : Victor Manuel Fernández. « El “sensu populi” : la legitimidad de une teología desde el pueblo », in Revista Teología, tomo XXXIV, n°72, 1998, pp. 133-164.