Que pense l’Eglise de la réincarnation ? (4)

19 Juillet, 2021
Provenance: FSSPX Spirituality
Le tympan de la Collégiale Saint-Vincent à Berne représentant le jugement dernier

La réincarnation semble séduire de plus en plus de nos contemporains. Elle exerce une force de séduction réelle sur les mentalités occidentales. Après une présentation générale dans le premier article, le deuxième article à donné les jugements de l’Eglise sur cette croyance. Le troisième et le quatrième volets présentent les points de conflit entre la métempsychose et le dogme catholique.

Dans le troisième volet, nous avons considéré le jugement particulier, le purgatoire, l’enfer et la résurrection des corps.

La souffrance du juste

Albert Camus faisait entendre jadis ce cri de révolte : « Et je refuserai jusqu’à la mort d’aimer cette création où des enfants sont torturés. 1 »

Le mot traduit le scandale que représente pour tout esprit humain la souffrance du juste. On accepte volontiers qu’un coupable soit châtié, mais qu’un innocent souffre, voilà l’insupportable.

L’homme se scandalise devant le mystère du mal, il fait appel à des dieux tyrans ou se jette dans une révolte aveugle, mais ne trouve pas d’issue.

C’est dans cette perspective que se situe la métempsychose. Plutôt que de rejeter un fait universel, on cherche à l’interpréter : le méchant expie dans la souffrance ses fautes présentes ; le juste, quant à lui, paie la dette accumulée dans ses vies antérieures.

Origène conclut ainsi sa tentative de justification de la réincarnation : « Ainsi, ni Dieu n’est injuste, en donnant à chaque chose sa place selon ses mérites, ni les biens ou les maux de la vie ne sont distribués au hasard. 2 »

Les conséquences désastreuses de cette mentalité, spécialement en Inde, ne peuvent qu’éveiller les soupçons. Tel homme est malade, à quoi bon le guérir ? Ce n’est que justice, il paie la dette de ses fautes passées. Il faut accepter le cours des choses sans y rien changer. On sait les fruits de ce fatalisme.

Nous trouvons également une réfutation pertinente de cette justification de la métempsychose par la raison de justice chez un auteur du 5e siècle, Enée de Gaza (450-520). Les maux de cette vie sont les peines des fautes de nos vies antérieures ? Mais une punition ne peut remplir son rôle que si elle fait référence à une faute dont on se souvient.

« Quand je châtie mon fils ou mon serviteur, avant de leur infliger une punition, je leur répète plusieurs fois la raison pour laquelle je les punis et je leur recommande de s’en souvenir pour ne plus tomber dans la même faute.

« Et Dieu, qui établit contre les fautes les derniers châtiments, n’instruirait pas ceux qu’il punit du motif pour lequel il les punit, mais il leur ôterait le souvenir de leurs fautes en même temps qu’il leur donnerait un sentiment très vif de leur peine !

« A quoi servirait donc la peine si elle laissait ignorer la faute ? Elle ne ferait qu’irriter le coupable et le pousser à la démence. N’aurait-il pas le droit d’accuser son juge, s’il était puni sans avoir conscience d’avoir commis aucune faute 3? »

Alors qu’elle prétendait résoudre le problème de la souffrance, la métempsychose, on le voit, le rend encore plus ténébreux et inacceptable. Mais cette fausse solution a un effet plus funeste : elle s’en prend directement au mystère de la rédemption.

La souffrance, en effet, est le fruit du péché originel dont chaque homme hérite par la génération. Mais, par une surabondance d’amour, Dieu a voulu s’incarner, connaître la souffrance et la mort, s’en rendre victorieux, les sanctifier, en faire des instruments de salut. Par l’œuvre de la rédemption, la souffrance a changé de visage, elle devient rédemptrice et lieu de rencontre avec Dieu.

Refuser la souffrance de l’innocent, c’est donc rejeter le juste qui souffre par excellence, Notre Seigneur Jésus-Christ, le Très-Haut, le Saint, le Verbe éternel qui vient nous chercher en pleine misère et porte le péché du monde.

Pour préparer nos cœurs à cet événement si déroutant, Dieu nous en a donné une préfiguration dans le saint homme Job. Cet homme était « intègre, droit, craignant Dieu et éloigné du mal » (Jb 1, 1).

Dieu permit qu’il fût affligé de tous les maux par le démon. Il perdit ses enfants, tous ses biens et fut accablé des maladies les plus rebutantes. Il ne manqua pas d’amis pour lui représenter gravement que ces fléaux ne pouvaient être que le prix de fautes cachées.

Mais Job resta serein sous ces nouvelles humiliations et mit sa confiance en Dieu qui connaît le fond des cœurs. Et Dieu bénit Job pour sa constance, il le « rétablit dans son premier état et lui rendit le double de tous ses biens » (Jb 42, 10).

Pour celui qui a la foi, la souffrance n’est donc plus une occasion de chute, elle est une collaboration à l’œuvre du salut. Elle peut être recherchée volontairement pour réparer, par amour, les offenses faites à Dieu et être unie au Christ souffrant. Elle n’est pas nécessairement liée au démérite des âmes, mais peut être au contraire le signe d’une prédilection de Dieu.

Un constat d’impuissance

Qu’il nous soit permis de poser une question aux adeptes de la métempsychose. Quels moyens concrets et efficaces proposez-vous à l’homme pour se sauver ? Quels secours peut-il attendre pour corriger sa nature blessée par le péché et se perfectionner ?

Les différentes versions de cette doctrine élaborent en effet des systèmes variés de vies terrestres, de temps d’épreuves, d’attente, d’exercices de réminiscence, d’oubli ou de destruction du corps. Mais un point les réunit : dans cette longue route vers la félicité, l’homme est livré à lui-même, il n’a d’autre énergie pour avancer que les principes internes de sa nature déchue.

C’est à la force du poignet qu’il doit se hisser à la perfection désirée. Ainsi, non seulement la métempsychose allonge indéfiniment le chemin vers la béatitude, mais elle ne fournit pas l’énergie suffisante pour le parcourir.

En définitive, loin d’être une miséricorde qui élève l’homme au-dessus de lui-même, elle l’abandonne à sa faiblesse. Elle a cette cruelle impuissance de faire miroiter aux yeux de l’homme des lendemains merveilleux et de lui en interdire l’accès, en l’enfermant dans sa fragilité.

Les pages de l’Evangile ont une autre saveur. Qu’il est doux d’entendre Notre Seigneur nous dire : « Misericordiam volo, je veux faire miséricorde » (Mt 9, 13), « ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin de médecin, mais les malades » (Lc 5, 31), « celui qui a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive » (Jn 7, 37), « venez à moi vous tous qui souffrez et êtes écrasés, et je vous soulagerai » (Mt 11, 28), « celui qui croit en moi aura la vie éternelle » (Jn 6, 47), « ma grâce te suffit » (2 Co 12, 9), « à ceux qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu » (Jn 1, 12).

Loin de nous laisser à nous-mêmes, Dieu vient en nous, par la grâce, pour nous emporter dans son ciel. « Dieu opère en nous le vouloir et le faire » (Ph 2, 13), nous dit saint Paul. Et le même apôtre résume magnifiquement l’œuvre du salut réalisée par Dieu en nous : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. » (Ga 2, 20)

Le moteur de la vie chrétienne, c’est la présence de la Trinité Sainte dans l’âme et son cortège des grâces surnaturelles, des vertus et des dons du Saint-Esprit. « Sans moi, vous ne pouvez rien faire. » (Jn 15, 5)

Peut-être se trouvera-t-il un contradicteur irréductible s’obstinant à vouloir marier ces belles vérités avec la réincarnation. Une simple remarque suffira pour lui répondre.

Pour sanctifier l’homme d’une manière qui corresponde à sa nature (corporelle et spirituelle) et pour qu’il soit sûr d’avoir reçu la grâce, Dieu a institué des rites déterminés, composés eux aussi d’une réalité matérielle (le rite proprement dit) et d’une réalité spirituelle (la grâce conférée) : ce sont les sept sacrements.

Or, parmi ceux-ci, trois ne se contentent pas de transmettre la grâce, mais impriment dans l’âme une marque, un « caractère » indélébile. Elle est transformée au fond d’elle-même pour l’éternité, ce qui fait que ces sacrements ne peuvent être réitérés.

S’il faut admettre la théorie de la réincarnation, on se trouve donc devant une difficulté insoluble ! Que penser de ce nourrisson que l’on présente au baptême ? Qui était-il dans ses vies antérieures supposées ? Etait-il catholique ? Dans ce cas, ce serait un sacrilège que de le baptiser.

Et que dire alors du sacerdoce ? Cette petite fille qui joue à la poupée n’était-elle pas prêtre dans une vie passée ? On devine les situations inextricables et les contradictions auxquelles conduit immanquablement la réincarnation.

Les principaux griefs que nous avons relevés contre la métempsychose suffisent à mettre en lumière son opposition radicale avec la foi catholique et même avec toute tentative de rachat de l’homme. 4

Mais les arguments d’autorité que nous avons avancés ne sauraient convaincre la grande majorité des tenants de cette théorie, car ils ne sont pas catholiques. C’est pourquoi nous devons prolonger notre étude par une réflexion philosophique. La transmigration des âmes est-elle vraie, ou même seulement possible au regard de la raison humaine ? Les faits qu’on avance pour la défendre n’ont-ils pas d’autres explications ? Tel est l’objet de la deuxième partie.

  • 1. Albert Camus, La Peste, Gallimard, 1947, p. 199.
  • 2. Origène, De Principio, II, 9, 4 ; PG, t. 11, col. 231.
  • 3. Enée de Gaza, Théophraste, PG, t. 85, col. 871-1004.
  • 4. Notre étude ne prétend pas du tout être exhaustive. On tirera par exemple un argument contre la réincarnation dans l’institution et dans le rite de l’extrême onction.