Que pense l’Eglise de la réincarnation ? (5)

20 Juillet, 2021
Provenance: FSSPX Spirituality
Lapidation de saint Etienne : son âme est portée au Ciel

La réincarnation exerce une force de séduction réelle sur les mentalités occidentales. Après une présentation générale dans le premier article, le deuxième article à donné les jugements de l’Eglise. Le troisième et le quatrième volets ont présenté les points de conflit entre la métempsychose et le dogme catholique. Les articles suivants examinent la question sous le regard de la philosophie.

La confrontation de la théorie de la réincarnation et de la foi catholique a montré leur opposition radicale. Il reste à éclairer le sujet à la lumière de la raison naturelle. Le premier point de vue ayant été celui de la foi, l’argument principal était l’autorité de Dieu. Ici l’intelligence recherche les principes de la nature. Elle doit donc pénétrer l’intime même des choses, ce qui dépasse l’ordre sensible.

Quels sont les présupposés philosophiques et les difficultés soulevées par la métempsychose ?

Si l’âme doit traverser plusieurs vies terrestres avant d’atteindre la félicité, et passer de corps en corps, elle n’est donc liée particulièrement à aucun d’eux. L’âme n’est dans le corps qu’occasionnellement, elle lui reste étrangère. Ce qui suppose une conception spéciale de l’âme et de ses rapports avec le corps.

De plus, la métempsychose, qui admet la réincarnation dans des êtres autres que les hommes, semble accorder à l’âme des végétaux et des animaux les mêmes prérogatives qu’à l’âme humaine.

Certains tenants de cette thèse affirment encore se souvenir de leurs vies antérieures. Voilà posé le problème de la mémoire. Réside-t-elle dans l’âme spirituelle seule ou dans le corps ? Dans ce dernier cas un changement de corps ne devrait-il pas effacer tout souvenir du passé ?

Il faut donc successivement étudier l’âme en elle-même, puis ses relations avec le corps et, enfin, les puissances de l’âme, en particulier la mémoire. 1

L’âme en elle-même

Elle se présente à nous sous différents aspects qu’il faut étudier séparément bien qu’ils ne soient pas séparés dans la réalité : l’âme est le principe de vie, elle est la forme du corps, elle en est l’acte.

Le principe de vie

* Le mouvement

La première expérience que permettent nos sens, après celle de l’existence des choses, est celle de leur mouvement. L’observation des divers mouvements sépare le monde en deux parties distinctes. Certains êtres ne se meuvent que sous l’action d’un principe extérieur. Les autres, au contraire, ont en eux-mêmes le principe de leur mouvement. Ils se meuvent eux-mêmes.

Cette différence distingue les êtres vivants des non-vivants. « Ce qui distingue les vivants des non-vivants est ce par quoi la vie se manifeste en premier lieu et ce qui demeure jusqu’à la fin. Or, la première chose qui nous fait dire qu’un animal vit, c’est qu’il commence à bouger, et on dit qu’il vit autant que ce mouvement apparaît en lui. 2 »

Mais le mouvement qui traduit la vie est uniquement celui que la chose se donne elle-même. « Quand il n’a plus le mouvement par lui-même, mais qu’il n’est mû que par un autre, alors on dit que l’animal est mort, la vie l’a quitté. 3 » Quels sont les principaux mouvements qui se présentent à nous ?

Le mouvement local : les dunes se déplacent et changent de forme, mais ceci n’est dû qu’à l’action du vent. Elle sont inertes par elles-mêmes. Au contraire c’est par un dynamisme intérieur que la mouche vole et que le chien court.

L’augmentation. Les stalactites de glace grandissent, mais uniquement par ajout. Leur accroissement n’est qu’une accumulation de matière, tandis que la mousse sur le toit croît par elle-même.

L’herbe du jardin pousse par un phénomène qui ne s’explique pas uniquement par les influences extérieures. Mais le métal ne se dilate que s’il est exposé à une source de chaleur. Si les minéraux se développaient par eux-mêmes, nous aurions des diamants, de l’argent et de l’or à profusion !

Les autres espèces de mouvements propres aux vivants, la nutrition et la génération, nous conduisent aux mêmes résultats. L’être vivant est celui qui se meut par lui-même, en raison d’un dynamisme interne qui ne se réduit pas aux actions extérieures. Ce que les philosophes ont résumé dans une définition concise : la vie est le mouvement par soi.

* Le principe du mouvement par soi

Quel est, dans la nature même de l’être vivant, ce qui lui donne de se mouvoir par lui-même, et le distingue aussi radicalement des non-vivants ? Quel est le principe de ce « mouvement par soi » ?

Le langage courant fournit une indication : « Nous disons des vivants qu’ils sont animés, et de ceux qui n’ont pas la vie qu’ils sont inanimés. 4 » C’est donc le fait d’être « animé », d’avoir une âme, qui donne à une chose d’être vivante. Être vivant c’est avoir une âme.

Ce fait est confirmé par une constatation : à âme différente, activité différente. L’animal, par exemple, se déplace par un mouvement propre, à la différence des végétaux. « La perception sensible est de même un certain changement ; or on ne la trouve que chez ceux qui ont une âme. De même le mouvement de la croissance et de la décroissance ne se trouve que chez ceux qui se nourrissent. Or seuls ceux qui ont une âme se nourrissent. C’est donc bien l’âme qui est principe de tous ces mouvements. 5 » Voilà la première définition de l’âme : l’âme est le principe de la vie du vivant.

L’âme est donc la fonction vitale d’un corps vivant. Elle est une source de vie et de mouvement. L’étymologie le souligne bien : le latin anima traduit le grec Ψυχε qui vient du verbe Ψυχω je respire. Ce qui veut dire que l’âme est en relation immédiate avec un corps ; sa fonction même est d’être la source de vie d’un corps. Une âme ne peut se concevoir sans son corrélatif, le corps qu’elle vivifie.

Les adeptes de la réincarnation imaginent au contraire l’âme comme créée pour elle-même, se justifiant à elle seule et non pas en relation nécessaire avec un corps. L’union de l’âme et du corps n’est que le fruit d’une faute, non plus un état naturel.

D’autre part, si l’âme est de par sa nature le principe de vie d’un corps, cela veut dire qu’elle n’est pas le vivant lui-même, mais une de ses parties. Ce qui vit, ce n’est pas l’âme seule, mais le composé corps et âme. Nous « ne disons pas que l’âme marche, voit ou entend, car c’est l’homme qui le fait grâce à elle. […] Ce n’est pas l’âme qui exerce, par elle-même, l’une quelconque des fonctions vitales, mais c’est l’être animé qui les exerce par l’âme. 6 »

C’est le constat de l’expérience commune. Prenons un homme qui marche, sent une fleur, se souvient d’un événement, réfléchit à l’avenir et se met à prier. Quel est le sujet de toutes ces opérations ? Est-ce, successivement et sans lien entre elles, chacune de ses puissances : sa faculté motrice, son odorat, sa mémoire et son intelligence ? Est-ce seulement son corps, puis seulement son âme ?

N’est-ce pas plutôt le même personnage, le composé corps et âme ? Nous avons tous le sentiment de cette unité de notre vie et nous l’exprimons à chaque fois que nous employons le pronom « je ». C’est un seul et même « je » qui dort, mange, rêve ou regrette ses fautes.

Pour la réincarnation, au contraire, l’âme seule est le vivant. Le corps n’est pour elle qu’une demeure d’occasion et interchangeable.

P. Jean-Dominique, OP

A suivre...

  • 1. C’est le plan que suit saint Thomas d’Aquin dans son traité sur l’âme humaine dans la Somme Théologique.
  • 2. I, q. 18, a. 1.
  • 3. I, q. 18, a. 1.
  • 4. I, q. 75, a. 1.
  • 5. Saint Thomas, com. in De Anima, l.2, c. 4, l.7, 323, Marietti, Turin, 1956, p. 83.
  • 6. Alexandre d’Aphrodise, philosophe à Athènes au début du 3e siècle de notre ère, commentateur d’Aristote. Traité de l’âme, 23, 8.