Que pense l’Eglise de la réincarnation ? (6)

21 Juillet, 2021
Provenance: FSSPX Spirituality
Saint Thomas d’Aquin réfutant les hérétiques

La réincarnation exerce une force de séduction réelle sur les mentalités occidentales. Après une présentation générale dans le premier article, le deuxième article à donné les jugements de l’Eglise. Le troisième et le quatrième volets ont présenté les points de conflit entre la métempsychose et le dogme catholique. Les articles suivants examinent la question sous le regard de la philosophie.

Quels sont les présupposés philosophiques et les difficultés soulevées par la métempsychose ?

L’âme n’est dans le corps qu’occasionnellement, elle lui reste étrangère. Ce qui suppose une conception spéciale de l’âme et de ses rapports avec le corps.

De plus, la métempsychose, qui admet la réincarnation dans des êtres autres que les hommes, semble accorder à l’âme des végétaux et des animaux les mêmes prérogatives qu’à l’âme humaine.

Certains tenants de cette thèse affirment encore se souvenir de leurs vies antérieures. Voilà posé le problème de la mémoire. Un changement de corps ne devrait-il pas effacer tout souvenir du passé ?

Il faut donc successivement étudier l’âme en elle-même, puis ses relations avec le corps et, enfin, les puissances de l’âme, en particulier la mémoire. La cinquième partie a considéré l’âme en elle-même.

La forme du corps

Forme ne désigne pas un bon état de santé : être « en forme ». Il ne s’agit pas non plus de la forme extérieure, la silhouette. Il s’agit d’une composante intime et nécessaire de la réalité naturelle, difficile à saisir, mais dont dépend tout le réel physique qui nous entoure.

Forme accidentelle

Observons la croissance d’une cerise. Toute menue à la floraison, elle s’épanouit peu à peu pour atteindre sa taille adulte. Avec ses dimensions change aussi sa couleur. De verte elle devient rouge en passant par le jaune. Si elle est cueillie lorsqu’elle est mûre, elle subit un déplacement.

Ainsi, une seule et même chose, telle cerise, connaît une série de variations. Elle est affectée successivement de plusieurs qualités. Mais ces divers caractères – taille, couleur, lieu – ne sont pas la cerise elle-même : c’est une manière d’être particulière qui survient au fruit déjà existant pour le déterminer. Il sont appelés « accidents » (de accidere, survenir), des formes accidentelles.

De même, un tissu est une « chose », indépendamment de sa couleur. La blancheur de la laine n’est pas la laine. Mais la couleur lui donne une manière d’être déterminée, le fait d’être blanche.

De même si l’on regarde un enfant manier de la pâte à modeler, la matière qu’il transforme a, certes, une figure, mais elle reste toujours apte à en recevoir une autre selon le caprice de l’enfant.

Dans ces trois exemples, l’observation nous révèle deux éléments corrélatifs. Un sujet qui existe par lui-même, affecté de qualités propres mais qui en est distinct et reste apte à d’autres qualités. C’est l’élément « matériel ».

La matière, en ce sens, est comprise comme un sujet qui reçoit, comme capable de subir un changement. L’élément matériel est la « chose » qui reçoit les accidents. L’élément déterminant qui leur donne telle ou telle manière d’être est l’élément « formel », la forme accidentelle.

Forme substantielle

Intéressons-nous à la constitution intime des choses. Toute être naturel est composé d’un principe matériel indéterminé, et d’un principe formel qui donne au composé sa nature même. Deux phénomènes de la vie courante nous le font découvrir : la destruction et la nutrition.

Un bout de bois brûlé a subi une transformation radicale. Il est détruit dans son être même : il n’existe plus comme bois. Mais tout n’a pas disparu de ce qui le constituait : un élément est passé dans les cendres. Une partie du bois a perdu son être de bois pour devenir de la cendre.

Cet élément joue le rôle matériel vu plus haut : les philosophes l’appellent la matière première. Elle est une composante de toute réalité naturelle. La matière première est absolument indéterminée. Elle doit recevoir un autre principe pour exister et être la matière de telle chose.

Le principe qui donne à la matière première sa détermination est la forme substantielle. Elle ne se contente pas de donner une qualité comme la forme accidentelle. Elle donne au composé sa nature même.

Le même phénomène se réalise dans la nutrition. L’aliment est détruit par la digestion, il perd sa nature propre pour être assimilé au corps vivant. La matière est, là encore, revêtue d’une nouvelle forme substantielle, celle du vivant.

Les fonctions propres de la forme substantielle sont au nombre de trois.

Elle est une composante des choses tout à fait indéterminée, apte à être la matière de toute réalité. La forme substantielle a donc pour première fonction de donner la nature à la matière.

La forme est le principe de l’unité de la chose. Elle unit ce qui, de soi, est divers. Ce qui veut dire que chez les vivants c’est la forme qui préside à l’organisation et à l’accroissement du corps. Elle dirige les transformations de la matière pour en faire un tout cohérent et organisé.

Enfin, la forme substantielle donne à tout être d’exister. Elle trouve en elle son achèvement. On dit en langage philosophique que la forme est l’acte de la matière.

Ces considérations sont décisives pour répondre à la thèse de la réincarnation.

Chez le vivant la forme substantielle est son âme. L’âme est le principe de vie du corps. Or la vie est le « mouvement par soi ». Ainsi, l’âme, principe de vie et principe de l’agir du vivant, est aussi le principe de son être, c’est sa forme. Cette définition fournit de nouvelles réponses à la réincarnation.

* La forme donne à la matière sa nature

Si tel animal est un chat, il le doit à son âme féline. Tel homme doit d’être homme à son âme humaine. Une âme ne peut donc se concevoir sans un rapport à un corps. Par conséquent, une âme déterminée ne peut donner un autre être que le sien.

Si donc la transmigration des âmes était possible, un individu qui aurait été, dans une vie antérieure, écureuil ou poireau, serait pour toujours écureuil ou poireau. Si son âme a été celle d’un cochon, il est, au sens fort du mot, dans sa nature propre, cochon.

* La forme est le principe d’unité de la chose

Une âme d’une espèce donnée va élaborer un corps qui correspond exactement à sa nature, qui lui permettra de poser les actes qui lui sont propres. Cela vaut non seulement au niveau des espèces (à âme humaine, corps humain) mais aussi en chaque individu. Ce qui contredit absolument la réincarnation. Celle-ci ne serait possible pour une âme que dans un corps absolument identique.

Une objection, au cœur de beaucoup d’adeptes de la métempsychose, voit la présence de l’âme dans le corps comme un châtiment, un esclavage dont il faut se libérer autant que possible. Il faut répondre que le corps est l’organe, l’instrument de l’âme. Ce n’est pas une humiliation pour un agent que d’utiliser un outil. Au contraire, l’aptitude à se servir d’un instrument est chez lui un signe de dignité.

Ainsi, le fait pour l’âme d’être forme du corps assure au composé âme-corps une unité substantielle, unique, tout en conservant à l’âme humaine sa dignité de substance spirituelle survivant à la destruction du corps.

Cette fonction de l’âme interdit les deux excès opposés : l’excès de la réincarnation qui nie toute solidarité, entre l’âme et le corps, et l’erreur de ceux qui réduisent l’âme à la seule organisation de la matière et refusent donc à l’âme humaine le rang de substance spirituelle indestructible.

P. Jean-Dominique, OP

A suivre...