Revue de presse : “Traditionis custodes” dans le contexte de la crise actuelle (3)

12 Octobre, 2021
Provenance: fsspx.news
Le Coetus internationalis patrum durant le Concile. L’abbé Dulac est situé à l’extrême gauche.

Nombreux ont été les commentaires et analyses du Motu proprio Traditionis custodes, cet été. Tous placent la décision prise par François de restreindre au maximum la célébration de la messe traditionnelle, dans le contexte de la crise qui secoue actuellement l’Eglise, mais avec des éclairages très divers.

Une guerre au bord de l’abîme du schisme

Le 20 juillet, sur Correspondance européenne, l’historien Roberto de Mattei présentait ainsi Traditionis custodes promulgué quatre jours plus tôt : « Le Motu proprio du pape François, Traditionis custodes, daté du 16 juillet 2021, a pour objectif de réprimer toute expression de fidélité à la liturgie traditionnelle. Mais il aura pour effet d’attiser une guerre qui, inévitablement, débouchera sur le triomphe de la Tradition de l’Eglise. »

Et de rappeler : « Lorsque, le 3 avril 1969, Paul VI promulgua le Novus Ordo Missæ (NOM), il pensait au fond qu’au bout de quelques années la messe traditionnelle ne serait plus qu’un souvenir. La rencontre de l’Eglise et du monde moderne, que Paul VI souhaitait au nom d’un “humanisme intégral”, prévoyait la disparition de tout l’héritage de l’Eglise “constantinienne”.

« Et l’ancien rite romain, restauré par saint Pie V en 1570, après la dévastation liturgique protestante, semblait destiné à disparaître.

« Jamais prévision ne fut plus démentie par les faits. Aujourd’hui, les séminaires sont déserts et les paroisses se vident, parfois abandonnées par des prêtres qui annoncent leur mariage et leur retour à la vie civile.

« Au contraire, les lieux où se célèbre la liturgie traditionnelle, où l’on prêche la foi et la morale de toujours, regorgent de fidèles et sont des pépinières de vocations. La messe traditionnelle est célébrée régulièrement dans 90 pays sur tous les continents, et le nombre de fidèles qui y participent grandit d’année en année. »

L’universitaire italien dénonce l’illégitimité de la décision romaine : « Sur le plan du droit, la révocation de la liberté de chaque prêtre de célébrer selon les livres liturgiques antérieurs à la réforme de Paul VI est un acte manifestement illégitime.

Le Motu proprio Summorum Pontificum de Benoit XVI a rappelé effectivement que le rite traditionnel n’a jamais été abrogé et que chaque prêtre a pleinement le droit de le célébrer où que ce soit dans le monde. Traditionis custodes interprète ce droit comme un privilège concédé comme tel par le législateur suprême.

« Ce modus procedendi est en tout cas tout à fait arbitraire parce que la licéité de la messe traditionnelle ne naît pas d’un privilège mais de la reconnaissance d’un droit subjectif de chaque catholique, qu’il soit laïc, clerc ou religieux. Benoît XVI en fait n’a jamais rien “concédé“, il n’a fait que reconnaître le droit d’utiliser le Missel de 1962, “jamais abrogé”, et d’en recueillir les fruits spirituels.

« Le principe que reconnaît le document Summorum Pontificum est le caractère immuable de la bulle Quo primum de saint Pie V, du 14 juillet 1570. Comme le remarque un éminent canoniste, l’abbé Raymond Dulac (Le droit de la messe romaine, Courrier de Rome, 2018), le même saint Pie V n’a rien introduit de neuf, mais il a restauré une liturgie ancienne en conférant à jamais à chaque prêtre le privilège de la célébrer. »

Et de conclure : « L’objectif est clair : éliminer finalement la présence du rite traditionnel pour imposer le Novus Ordo de Paul VI comme unique rite de l’Eglise. […] La lutte se déroule au bord de l’abîme du schisme.

« Le pape François veut y précipiter ses critiques, en les poussant à constituer de facto, sinon en principe, une “véritable Eglise” opposée à lui ; mais lui-même risque de creuser encore cet abîme s’il s’obstine à opposer l’Eglise du Concile à celle de la Tradition.

« Le Motu proprio Traditionis custodes est un pas dans cette direction. Comment ne pas remarquer la malice et l’hypocrisie de ceux qui veulent détruire la Tradition en se définissant eux-mêmes comme “gardiens de la Tradition” ? Et comment ne pas voir que cela se produit précisément en un moment où hérésies et erreurs de toute sorte ravagent l’Eglise ? »

Et les églises se vident, les troncs aussi…

Pendant que le pape confine la messe traditionnelle, les églises ne cessent de se vider. C’est ce que François reconnaît lui-même dans un message du 23 août 2021, lu à l’occasion de l’ouverture de la 71e Semaine liturgique nationale italienne :

« Nous observons comment, dans la vie réelle des gens, la perception même du temps – par conséquent, du dimanche lui-même – et de l’espace, a changé ». Il s’inquiète de ne pas retrouver l’ensemble du peuple chrétien dans les églises.

L’assemblée dominicale se trouve « déséquilibrée en termes de présence générationnelle et d’homogénéité culturelle », relève-t-il, tout en essayant de se rassurer avec la récente publication de la troisième édition du Missel romain [réformé] et la volonté des évêques italiens de l’accompagner d’une « relance vigoureuse » de la formation liturgique. « Cela est de bon augure », se persuade-t-il.

Alors que François confine la messe traditionnelle, les troncs aussi se vident, comme le prouvent les chiffres provenant d’Italie et du Vatican. Chaque année, l’Etat italien reverse 8 pour mille de ses rentrées fiscales aux confessions religieuses qui ont conclu un accord avec lui.

Ce sont les contribuables qui décident librement de la répartition de cette somme à telle ou telle confession religieuse, en apposant leur signature à côté du nom de celle à laquelle ils souhaitent l’attribuer.

Depuis 1985, date à laquelle ces dispositions sont entrées en vigueur, les signatures en faveur de l’Eglise catholique ont constitué une majorité écrasante qui, en 2005, année record, a même frôlé les 90 %.

Mais depuis 2013, le nombre des signatures en faveur de l’Eglise n’a cessé de chuter inexorablement, année après année. En 2017, elles ne s’élevaient déjà plus qu’à 75,36 % du total des signataires.

En 2020, on a assisté à un véritable effondrement, avec plus d’un million de signatures en moins, soit 12.056.389, et un pourcentage qui a baissé à 71,74 %, soit presque 20 % de moins que le record de 2005. La chute historique des données du « 8 per mille » est à la disposition de tous sur le site officiel du ministère italien des finances.

Fin juillet, le Saint-Siège a publié une série de données sur sa propre situation financière et en particulier sur l’état du Denier de Saint-Pierre, c’est-à-dire les offrandes récoltées dans le monde entier chaque année pour le pape.

Elles s’élevaient encore à 83 millions d’euros en 2014, la première année complète du pontificat de François. Mais trois ans plus tard, elles chutaient à 64 millions et, en 2020, trois années plus tard, à 54 millions.

Aucune enquête spécifique n’a été réalisée sur les raisons de la chute du Denier de Saint-Pierre, ni sur l’effondrement en Italie du « 8 per mille », mais pour de nombreux observateurs, comme Andrea Riccardi, fondateur de la Communauté de Sant’Egidio peu suspect de traditionalisme, ce déclin est « lié à l’opinion publique des catholiques », c’est-à-dire dire à leur jugement sur l’institution ecclésiastique.