Revue de presse : “Traditionis custodes” dans le contexte de la crise actuelle (4)

13 Octobre, 2021
Provenance: fsspx.news

Nombreux ont été les commentaires et analyses du Motu proprio Traditionis custodes, cet été. Tous placent la décision prise par François de restreindre au maximum la célébration de la messe traditionnelle, dans le contexte de la crise qui secoue actuellement l’Eglise, mais avec des éclairages très divers.

Le déclin de l’Eglise catholique sous le pontificat de François

Passant des chiffres aux causes, des symptômes aux raisons profondes, on en vient à s’interroger sur le déclin de l’Eglise sous le pontificat de François, et plus précisément au déclin de son caractère universel (i.e. catholique).

C’est ce que fait Lucio Caracciolo, directeur de la revue géopolitique italienne Limes, pour qui il est aujourd’hui évident que l’universalité – intrinsèque à la mission de l’Eglise catholique – est en train de faire place à une nouvelle tendance : celle d’Eglises catholiques nationales ou supranationales, qui dans leur pratique et leur mentalité, suivent leur propre chemin, tout en gardant des relations régulières avec Rome.

Pour expliquer cette mutation sans précédent, l’universitaire italien propose les arguments suivants : « Le pape François a fait de la remise en cause du caractère constantinien de l’Eglise son principe géopolitique de base. »

Selon Lucio Caracciolo, « François s’est ouvertement détaché des aspects historico-institutionnels, pour embrasser une approche pleinement évangélique. Mais en critiquant le constantinisme, qui abrite en lui-même cette idée d’universalité, on risque aussi de jeter le bébé avec l’eau du bain. »

Au nom d’une « Eglise en sortie » et missionnaire, le pape argentin a voulu en effet couper les ponts avec le passé. Et l’universitaire avance prudemment : « Pour certains, c’est un processus d’inculturation [d’adaptation au monde moderne] ; pour d’autres, une pure “reddition au monde actuel”, une forme d’hérésie. »

Mais le risque est bien là, et Lucio Caracciolo l’identifie : « à moins que maintenant le catholicisme romain ne se transforme en une sorte de protestantisme particulier », une accusation adressée à maintes reprises au pape par une partie du clergé, pour qui l’attitude et les choix de François affaiblissent son autorité, l’efficacité de son gouvernement et les structures ecclésiastiques auxquelles, en définitive, il appartient.

Le politologue observe une tendance croissante des conférences épiscopales à s’ériger de fait en Eglises nationales plus ou moins autonomes par rapport à Rome : « Qu’est-ce qui unit aujourd’hui un catholique polonais et un Sud-américain, un Africain et un Italien ? Très peu, en effet. Au point de remettre en cause l’universalité de l’Eglise et la légitimité de son centre romain ».

Et la cause de ce déclin de l’universalité catholique est à chercher à Rome : par rapport à ses prédécesseurs, le pape François porte un regard différent, comme inversé, sur le monde, un regard qui s’étend depuis la périphérie et non à partir du centre.

« Il est profondément marqué culturellement et politiquement par l’expérience du péronisme, souligne Lucio Caracciolo. Il y a peu de signes de son rôle d’évêque de Rome. C’est comme si son diocèse principal ne l’intéressait pas vraiment. Cet élément a contribué à accélérer la tendance de certains évêques à suivre leur propre voie.

« Au point que certains ont même théorisé la thèse d’un “Vatican mobile”, une sorte d’Eglise catholique romaine polycentrique », un centre de la vie de l’Eglise à géométrie variable qui découle de l’approche de François, adepte d’une « Eglise polyédrique ».

Or, « lorsqu’on “périphérise” le centre, le centre disparaît. Chaque périphérie devient centre », remarque le politologue italien qui soulève cette question : « L’Eglise catholique survivra-t-elle à la fin de ce siècle ? Ou en aurons-nous plusieurs, comme une sorte d’archipel d’“Eglises catholiques” qui pourrait même entraîner une série de schismes capables de diviser le monde catholique ? »

Et de s’interroger : « Finalement, dans quelle mesure la tendance à la désintégration de l’universalité de l’Eglise catholique affectera-t-elle l’ordre géopolitique mondial durant les prochaines décennies ? Il s’agit là de questions de fond qui ne manqueront pas de troubler le pape François et ses successeurs pendant longtemps encore. Mais que le pape actuel semble pour le moment vouloir éluder. »

Cette analyse strictement géopolitique ignore la promesse du Christ à Pierre et à ses successeurs : « Et moi je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle » (Mt 16, 18), mais elle ne nous éloigne pas de l’analyse théologique du Motu proprio Traditionis custodes.

Bien au contraire, elle illustre dans son domaine ce qu’écrivait l’abbé Davide Pagliarani, Supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X :

« La bataille de ces cinquante dernières années, qui vient de connaître, le 16 juillet dernier, un moment certainement significatif, n’est pas la guerre entre deux rites : elle est bel et bien la guerre entre deux conceptions différentes et opposées de l’Eglise et de la vie chrétienne, absolument irréductibles et incompatibles l’une avec l’autre. Paraphrasant saint Augustin, on pourrait dire que deux messes édifient deux cités : la messe de toujours a édifié la cité chrétienne, la nouvelle messe cherche à édifier la cité humaniste et laïque. »