Revue de presse : vive polémique autour des dubia sur Amoris lætitia

08 Décembre, 2016
Provenance: fsspx.news
Marco Politi.

Nombreuses ont été les déclarations après la publication, le 14 novembre 2016, des dubia sur l’exhortation apostolique Amoris lætitia des cardinaux Walter Brandmüller, Raymond L. Burke, Carlo Caffarra et Joachim Meisner (voir DICI n°345 du 25/11/16). Le 21 novembre, le vaticaniste progressiste Marco Politi écrit dans le journal italien Il Fatto quotidiano qu’il ne faut pas sous-estimer l’importance de la critique des quatre cardinaux, établissant même un parallèle entre l’isolement du pape François et le discrédit du président Barack Obama, manifesté lors des dernières élections aux Etats-Unis :

« Liquider leur lettre (adressée au pape par les quatre cardinaux) à laquelle François a indirectement répondu dans un entretien à l’Avvenire, dénonçant un ‘certain légalisme qui peut être idéologique’ comme le sursaut de quatre ‘ultra-conservateurs’ signifie ne pas comprendre l’affrontement souterrain, qui s’est développé dans l’Eglise catholique au cours des deux dernières années. Les quatre sont la pointe d'un iceberg, qui s'élargit et se répand. Ils parlent également pour beaucoup qui ne s'exposent pas. « Pendant des années, les médias n’ont pas compris la profondeur du mouvement anti-Obama, qui a porté le 8 novembre à la défaite de sa politique. Aujourd'hui, ils risquent de répéter la même erreur avec François. Eblouis par son charisme et par le consensus planétaire dont il jouit également parmi les agnostiques et les non-croyants, beaucoup ignorent l’escalade systématique de ceux qui, parmi le clergé, les évêques, le collège des cardinaux, contestent la théologie de la miséricorde du pontife. (…) « En deux ans, il y a eu un crescendo d’actions dissidentes. Avant le Synode de 2014, cinq cardinaux ont écrit un livre en défense de la doctrine traditionnelle sur le mariage (Demeurer dans la vérité du Christ, Artège, 2014. Voir DICI n°301 du 26/09/14).

Ensuite, 11 cardinaux du monde entier, parmi lesquels d'importantes personnalités reconnues parmi le clergé et l'épiscopat, sont intervenus avec un autre livre. Pendant ce temps, près de 800.000 catholiques, parmi lesquels 100 évêques, signaient une pétition au pape pour bloquer les innovations. Alors que le Synode de 2015 avait commencé, 13 cardinaux écrivirent à Bergoglio, remettant en question la régularité de la direction de l'assemblée. « Un mouvement systématique de contestation auquel le front réformateur n'a opposé que de la timidité. Et en effet – bien que beaucoup veuillent l’oublier – dans les votes au Synode sur la famille de 2015, les thèses d’une voie pénitentielle reconnaissant ouvertement la possibilité de communion pour les divorcés remariés (sic) ont été rejetées.

La majorité traditionaliste de ce parlement mondial des évêques a dit ‘non’. Entretemps est apparu un réseau de cardinaux, évêques, prêtres, théologiens et laïcs engagés, signataires d'une ‘Déclaration de fidélité à l'enseignement immuable de l'Eglise sur le mariage’. Par la suite 45 théologiens ont écrit (sous forme anonyme) au Collège des cardinaux, insinuant que certaines interprétations d’Amoris lætitia pourraient être ‘hérétiques’ ». – N’en déplaise à Marco Politi la liste des 45 théologiens signataires est publique, on peut la consulter sur le site de ​DICI à la date du 09/08/16.  « Le mouvement anti-Bergoglio travaille sur le temps. Aux Etats-Unis, l’escalade sous-évaluée contre Obama a conduit à la défaite des démocrates. Dans l’Eglise catholique, l’enjeu est le prochain conclave. Aujourd’hui, l’historien de l’Eglise Alberto Melloni (historien progressiste du concile Vatican II, de l’école de Bologne) parle de ‘l'isolement’ du pontife.

Et Andrea Riccardi (fondateur de Sant'Egidio, à l’origine des rencontres interreligieuses d’Assise), historien lui aussi, dit que durant le XXe siècle, jamais un pontife n'a trouvé autant d'opposition parmi les évêques et le clergé. « Dans la guerre civile en cours dans l’Eglise, l’objectif est l’après-François : il ne faudra pas que monte sur le trône pontifical un homme qui porte à leur terme les réformes engagées. » Ce que regrette Marco Politi, fervent avocat de François, après avoir été le farouche critique de son prédécesseur.

​ Mgr Pio Vito Pinto.

Les quatre cardinaux risqueraient de perdre leur chapeau… Le 28 novembre, Mgr Pio Vito Pinto, doyen du Tribunal de la Rote qui juge en appel des affaires de nullité de mariage, a déclaré en marge d’un congrès à Madrid (Espagne) que les quatre cardinaux qui mettent en doute l’orthodoxie de l’exhortation Amoris lætitia, ne font rien d’autre que de remettre en question « deux synodes des évêques sur le mariage et la famille ; pas un synode mais deux !, l’un ordinaire et l’autre extraordinaire. » « On n’a pas le droit de douter de l’action du Saint-Esprit », a-t-il insisté. « Quelle Eglise défendent donc ces cardinaux ? Le pape est fidèle à la doctrine du Christ.

Ce qu’ils ont fait constitue un scandale très grave qui pourrait même conduire le Saint-Père à leur retirer le chapeau cardinalice, comme cela s’est déjà fait à un autre moment de l’histoire », a affirmé le prélat romain, ajoutant : « Cela ne veut pas dire que le pape leur enlèvera leur dignité de cardinal, mais il pourrait le faire. » Trois jours après, Mgr Pinto a demandé à Religion Confidential (RC) qui avait recueilli ses propos, de faire paraître le rectificatif suivant : « La phrase, extraite d’un entretien réalisé par RC où Mgr Vito répondait en italien, n’est pas correcte. En vérifiant l’enregistrement, on constate que ce qu’il affirme, c’est que le pape François n’est pas un pape d'un autre temps, où l’on prenait en effet ce type de mesure, et qu’il n’allait pas leur retirer la dignité cardinalice ».

Mais dans un entretien accordé le 1er décembre au site de l’Eglise catholique en Allemagne, Katholisch.de, le doyen de la Rote romaine revenait sur la question sans aménité, déclarant : « C’est insensé. Il ne saurait exister un conseil de cardinaux qui puisse demander des comptes au pape. La tâche des cardinaux est d’aider le pape dans l’exercice de son office, et non de le gêner ou de lui donner des ordres. » Mais les quatre cardinaux ont d’ardents défenseurs, et le même jour, 1er décembre, dans la Nuova Bussola quotidiana, Riccardo Cascioli dénonce les « nouveaux inquisiteurs », auteurs d’une « intolérable agression » : « C’est une attitude inquiétante, une défense du pape pour le moins suspecte venant de ceux qui ont ouvertement contesté les prédécesseurs de François. Et seulement pour avoir posé de simples demandes d'éclaircissement sur l'exhortation apostolique Amoris lætitia qui, comme chacun peut le voir, a donné lieu à des interprétations contradictoires et certes non conciliables.

A cet égard, il faut se rappeler que les dubia sont un instrument très utilisé dans la relation entre les évêques et la Congrégation pour la doctrine de la foi (et à travers elle, avec le pape). La nouveauté dans ce cas est simplement d'avoir rendu ces dubia publics, mais après deux mois d'attente vaine d'une réponse, que les quatre cardinaux ont légitimement interprétée comme une invitation à poursuivre la discussion. (…) « Ceux qui aujourd'hui se déchaînent dans la défense du pape pour de simples demandes de clarification qui devraient être normales, contestaient jusqu’à hier ouvertement les prédécesseurs de François. (…) Qui d’entre eux s’est scandalisé quand le cardinal Carlo Maria Martini a écrit crûment (in Le rêve de Jérusalem – Entretiens avec Georg Sporschill sur la foi, les jeunes et l’Eglise, DDB, 2009) qu’Humanæ Vitæ a produit ‘un dommage considérable’ avec l’interdiction de la contraception, de sorte que ‘beaucoup de gens se sont éloignés de l’Eglise, et l’Eglise des gens’ ?

Et quand il a appelé à un nouveau document papal qui dépasse l’encyclique, surtout après que Jean-Paul II ait suivi ‘la voie d'une application stricte’ d’Humanæ Vitæ ? Certainement personne, car ce qui importe ici n’est pas l’objectivité du Magistère (dont la référence est la Révélation de Dieu), mais le projet idéologique de cette avant-garde soi-disant représentative de la volonté populaire. »  Cardinal Gerhard Ludwig Müller.

Du côté de la Congrégation de la foi Le 3 décembre, Riccardo Cascioli rapporte les propos du cardinal Gerhard Ludwig Müller, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, à l’agence autrichienne Kathpress, le 1er décembre. Le prélat allemand y déclare qu'« officiellement la Congrégation ne prend aucune position, et il invite même à ne pas polariser le débat, à ne pas élever le ton, mais en même temps, il indique clairement – dans les limites qui lui sont fixées par la charge qu'il assume – ce qu'affirme la tradition de l’Eglise, à savoir que la communion pour les divorcés remariés est clairement exclue. »

Et le journaliste italien commente : selon le cardinal Müller, « Amoris lætitia ‘ne doit pas être interprétée en indiquant que les prises de position antérieures des papes et de la Congrégation pour la doctrine de la foi ne sont plus valables’. Il fait explicitement référence à la réponse officielle qu'en 1994, la Congrégation pour la doctrine de la foi (dirigée par le cardinal Joseph Ratzinger) donna aux trois évêques allemands qui avaient annoncé dans une lettre pastorale leur intention d'admettre à la communion des divorcés remariés. La réponse fut que, bien que ces personnes ne soient pas exclues de la communion ecclésiale, elles ne peuvent cependant pas s'approcher de la Sainte Communion. Sans "si" ni "mais". Et au cas où il n'aurait pas été clair, le cardinal Müller souligne que ‘l'indissolubilité du mariage doit être le fondement doctrinal indéfectible de toute pastorale’ ».

Le 4 décembre, l’universitaire catholique allemand Robert Spaemann est interrogé par Luisella Scrosati dans la Nuova Bussola quotidiana. Il apporte un soutien sans réserve aux quatre cardinaux : « Avec les dubia, les cardinaux remplissent leur devoir de soutenir de leurs conseils, en tant que ‘sénateurs’, l'Eglise en la personne du Saint-Père. Le juge suprême, dans l'Eglise, est le pape. Il est malgré tout regrettable que seuls quatre cardinaux aient pris l'initiative dans cette histoire... Les quatre cardinaux ont choisi la bonne route. Le pape est le premier destinataire des dubia, même si à mon avis, le document devait passer par la Congrégation pour la doctrine de la foi. Quoi qu'il en soit, les expéditeurs n'ont pas écrit une ‘lettre ouverte’, mais se sont adressés directement au Saint-Père.

La publication n'a été voulue que dans un second temps, après que le pape ait refusé de répondre. « Le refus du pape de répondre à l'appel des quatre cardinaux me remplit d’une grande inquiétude, parce que, de cette façon, l’autorité du Magistère suprême sombre. Le pape a clairement une profonde aversion envers les décisions qui réclament un oui ou un non. Mais le Christ, Seigneur de l’Eglise, met souvent ses disciples face à des décisions de ce genre. Justement dans la question qui se réfère à l’adultère, il frappe les apôtres par la simplicité et la clarté de sa doctrine. Et Robert Spaemann de préciser sur la communion des divorcés « remariés » : « C'est une grande erreur de penser que la subjectivité est le critère ultime pour l'administration des sacrements. Il est vrai que toute action contre la conscience est mauvaise, mais il l'est tout autant d'agir avec une conscience erronée. C'est l'enseignement clair de saint Thomas d'Aquin. De cette façon peut naître un casus perplexus. De ce dilemme, on ne peut sortir que par une ‘conversion’, par l'ouverture de la conscience à la vérité objective. Le lieu de la redécouverte de la vérité est d'un côté la raison, et de l'autre la Révélation. »