Suisse : des paroissiens mandatent des vigiles contre leur curé

27 Avril, 2022
Provenance: fsspx.news
Paroisse catholique du Christ-Roi, Gebenstorf-Turgi

A Gebenstorf, dans le canton d’Argovie, le curé de l’église, le père Adam Serafin, de la province polonaise des Salvatoriens, s’est vu refuser l’accès d’un lieu de culte par deux vigiles d’une société de sécurité au moment de célébrer la messe des Rameaux, selon le Badener Tagblatt. La police est intervenue et a enregistré une plainte des paroissiens pour non-respect de l’interdiction d’accès.

Comment une situation aussi ubuesque – ou kafkaïenne, c’est selon – a-t-elle pu se produire ? Des paroissiens interdisent à leur curé de pénétrer dans son église, avec le soutien du bras séculier, et cela, dans la plus parfaite légalité.

Le système ecclésiastique « dual » de l’Eglise catholique en Suisse

Le fondement éloigné de cette affaire invraisemblable réside dans le système de gouvernement ecclésiastique dit « dual », qui caractérise les cantons suisses. Dans ces Etats, parallèlement à ce qui est nommé « Eglise canonique » ou « Eglise pastorale » – la hiérarchie catholique – un autre pouvoir de gouvernance des diocèses et des paroisses est exercé principalement par des laïcs.

Ce système concerne presque tout le pays, car il y a une organisation ecclésiastique cantonale parallèle aux diocèses, vicariats, unités pastorales, etc., dans chaque canton, sauf en Valais. Ce système résulte de plusieurs facteurs.

D’abord, le fait que ce sont les Etats cantonaux qui sont, depuis toujours, compétents en matière de rapports Eglise-Etat. Dans les cantons réformés, sous l’Ancien Régime, le protestantisme est une Eglise d’Etat, devenue autonome au cours des XIXe et XXe siècles. Il adopte alors une organisation calquée sur celle de son canton.

Durant le XXe siècle, lorsque les cantons réformés, Berne et Zurich notamment, ont reconnu leur minorité catholique, ils ont « naturellement » prévu une organisation symétrique à celle de leur Eglise nationale réformée, mais divergeant de la tradition catholique.

Ce fut aussi le cas dans les cantons paritaires (Argovie, Thurgovie, Glaris, Grisons). Certains cantons catholiques ont également créé des structures ecclésiastiques semblables. Ainsi Fribourg à la fin du XIXe siècle. L’Etat – les cantons suisses – accorde à l’Eglise le droit de prélever l’impôt ecclésiastique moyennant l’organisation d’une structure démocratique de droit public.

Ainsi, dans les cantons suisses, sauf en Valais, une organisation principalement laïque représente l’Eglise catholique en ce qui concerne sa vie publique. Dans un entretien à la Neue Zürcher Zeitung, datant de 2013, Mgr Markus Büchel, évêque de Saint-Gall, reconnaissait que « des tiraillements sont possibles », mais il estimait que le système devait être « optimisé » et non remis en cause.

Toutefois, il peut se produire des situations de véritable conflit. En 2007, Mgr Kurt Koch, alors évêque de Bâle, avait démis l’administrateur de la paroisse de Röschenz, l’abbé Franz Sabo pour faute grave. Mais le prêtre avait reçu le soutien de sa paroisse et gagné devant les tribunaux… Le futur cardinal Koch admit que le système « dual » avait de graves défauts. Après moult péripéties, le curé fut maintenu, ayant fait amende honorable.

La situation de la paroisse de Gebenstorf

Dans cette paroisse du canton d’Argovie, la situation se dégrade depuis trois ans. Le P. Adam Serafin, originaire de Pologne, est prêtre résident depuis 5 ans. Il est contesté par une partie des fidèles comme trop conservateur. Son évêque, Mgr Felix Gmür, l’a finalement révoqué, mais le P. Serafin a fait appel auprès du Saint-Siège qui l’a maintenu en place, en attendant de trancher sur le fond.

La paroisse, qui est l’employeur du desservant, possède le droit de l’élire. Cette élection n’est généralement pas accomplie, les fidèles recevant le prêtre envoyé par l’évêque. Quant à la circonscription ecclésiastique cantonale d’Argovie, elle soutient l’évêque contre la paroisse.

Mais cette dernière, qui a la haute main sur tout ce qui est matériel, a demandé et obtenu de la justice l’interdiction d’entrée dans les lieux de culte du prêtre Salvatorien. Ce qui explique l’intervention de la police et l’impossibilité pour le prêtre de pénétrer dans les églises qu’il dessert.

Certains se réjouissent que le système dual représente mieux l’ecclésiologie de Vatican II que la précédente. Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet. En tous cas, il semble que la paroisse de Gebenstorf soit une bonne illustration du « marcher ensemble » qui caractérise la synodalité selon François…