Turquie : le cimeterre de la conquête dans Sainte-Sophie

28 Août, 2020
Provenance: fsspx.news
Le cimeterre de la conquête, avec versets du Coran gravés sur la lame

Le 24 juillet 2020, a eu lieu la première prière du vendredi dans la basilique Sainte-Sophie d’Istanbul, transformée en mosquée, après avoir été un musée pendant 86 ans.

Les lieux ont été investis par une foule de dignitaires, avec le président Recep Tayyip Erdogan à leur tête, tandis que des milliers de fidèles suivaient les prières aux abords de l’édifice. L’imam Ali Erbaş, président des Affaires religieuses de la République turque, a donné son prêche, le cimeterre de la conquête à la main. Ce cimeterre symbolise la prise de Constantinople par les Turcs en 1453. Les mosaïques représentant le Christ et sa Très Sainte Mère avaient été voilées. Les versets du Coran retenus pour ce prêche étaient ouvertement antichrétiens.

« Je pense à Sainte-Sophie et je suis profondément attristé », avait faiblement réagi le pape François en s’adressant aux fidèles présents sur la place Saint-Pierre, après l’Angélus du dimanche 12 juillet.

La veille, dans un communiqué, le Conseil des Églises du Proche-Orient (MECC) déplorait que la transformation de Sainte-Sophie en mosquée intervienne à un moment historique dans l’établissement de rapports pacifiques entre chrétiens et musulmans, se référant explicitement au « Document sur la fraternité humaine pour la paix du monde et la coexistence commune », signé le 4 février 2019 à Abou Dhabi par le pape François et par le cheikh Ahmed al-Tayyeb, grand imam d’Al-Azhar.

Plus réaliste, l’œuvre d’entraide catholique Aide à l’Église en détresse (AED) invitait, dans un communiqué du 22 juillet, les pays occidentaux à tirer les leçons de l’histoire du Proche-Orient au XXe siècle, et à cesser de se taire lorsqu’il est question de la destruction des droits à la survie des minorités, que ce soit en Turquie, en Irak, en Inde, en Chine, au Pakistan ou ailleurs.

Sainte-Sophie met en évidence l’échec d’Abou Dhabi

Dans la Nuova Bussola Quotidiana du 13 juillet, Mgr Nicola Bux, théologien et liturgiste proche de Benoît XVI, a écrit, au lendemain de la réaction de François : « La peur du pape Bergoglio de mentionner le cas de Sainte-Sophie hier, à la fin de l’Angélus, révèle l’embarras et la déception d’avoir misé sur la Déclaration d’Abou Dhabi pour une convergence panislamique. Il doit en être de même près de la Tour de Galata, à Istanbul, où des œcuménistes latins, venus d’Occident, toujours prodigues en idées nouvelles, offrent depuis quelques années l’iftar, le repas du soir du mois de Ramadan, au lieu de faire connaître le nom de Jésus-Christ aux nombreux Turcs qui cherchent la vérité et souhaitent être chrétiens.

« A tel point que les Dominicains et les Franciscains en mission là-bas ont maintenant mis de côté leurs saints fondateurs, qui aspiraient à l’évangélisation et au martyre, et cherchent des convergences parallèles sur le soi-disant “Dieu unique”, qui pour les musulmans est assimilé à l’idée de force, de protection et de sécurité : j’insiste, à une idée, et pas à une personne.

« Ajoutons qu’en Islam, la religion et la politique sont inséparables. C’est le grand oubli de la Déclaration signée par le pape et l’imam d’Al-Azhar. Sans parler de la concurrence entre les musulmans et Erdogan, l’aspirant au sultanat.

« Nous pourrions continuer avec l’enterrement de l’optimisme romantique du compte rendu de la Conférence épiscopale italienne, fin février à Bari : “Méditerranée, frontière de paix”, si le coronavirus ne s’était pas chargé de faire tomber le rideau sur elle. En somme, nous avons une Église envoyée dans le monde par Jésus-Christ pour évangéliser et baptiser toutes les nations, réduite désormais au rôle d’émule de l’ONU. »

Mgr Bux voit dans l’attitude des prédécesseurs de François un démenti à ce dialogue iréniste avec l’islam, et il cite le discours de Benoît XVI affirmant que « la violence est contraire à la raison » (Ratisbonne, le 12 septembre 2006), et le désir de Jean-Paul II de voir l’Église évangéliser les âmes, avec « ses deux poumons », en Orient et en Occident. Ce fervent partisan de « l’herméneutique de la réforme dans la continuité » omet de signaler les faits et gestes de ces deux papes qui n’ont pas peu contribué à entretenir le relativisme doctrinal dans les esprits, beaucoup plus que leurs paroles et écrits : Jean-Paul II baisant le Coran, le 14 mai 1999, devant une délégation de musulmans au Vatican ; Benoît XVI se recueillant dans la Mosquée bleue d’Istanbul, le 30 novembre 2006.

Une réponse sur le terrain

Bien que modeste, la réponse des Syriens qui envisagent de bâtir une réplique de Sainte-Sophie paraît symboliquement plus efficace, face à l’esprit de conquête des musulmans. La construction d’une église dédiée à la Sagesse de Dieu [Sainte Sophie], érigée dans le but déclaré de reproduire – en des dimensions réduites – le profil architectural de l’antique basilique de Sainte-Sophie de Constantinople, est sur le point de démarrer en Syrie, rapporte l’agence missionnaire vaticane Fides.

La pose de la première pierre de l’église aurait déjà eu lieu à Al-Suqaylabiyah, une petite ville du gouvernorat de Hama habitée avant le conflit par 20 000 chrétiens orthodoxes. Des militaires russes stationnés sur la base de Lattaquié, élaboreraient déjà les plans de la nouvelle église. Nadel al-Abdullah, chef de milice chrétienne, qui se présente comme le promoteur de l’initiative, est connu pour avoir dirigé une milice d’autodéfense orthodoxe dans le cadre de la lutte contre les djihadistes du prétendu Etat islamique.

A quatre siècles de distance, cette église serait une réponse non seulement à Erdogan, mais aussi au sultan Ahmet Ier qui fit construire, en face de Sainte-Sophie, la Mosquée bleue, au début du XVIIe siècle. Il s’agissait pour lui de démontrer que les architectes ottomans n’avaient rien à envier à leurs prédécesseurs chrétiens qui bâtirent la basilique Sainte-Sophie sous l’empereur Justinien, mille ans plus tôt. – Les chrétiens savent que les pierres crient, tandis que les paroles s’envolent. (Cf. Lc 19, 40)